Rapport du CNC sur LA SALLE DE CINÉMA DE DEMAIN

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Chantiers de réflexion

Rapport du CNC sur LA SALLE DE CINÉMA DE DEMAIN

Frédérique Bredin, Présidente du CNC, a confié une mission de réflexion à Jean-Marie Dura (ancien Directeur Général du réseau européen d'UGC et ancien Directeur Général délégué d'Ymagis) qui vise à recenser les innovations à ce jour mises en place dans les salles en France et à l'étranger.

Nous retrouvons dans ce rapport beaucoup de propositions et de réflexions que nous avions mis en avant lors de l'atelier de réflexion intitulé « Imaginons la salle Recherche de demain ! » organisé par LE GNCR en juin 2015 en collaboration avec L'ACRIF et le Festival Côté Court.

A REVOIR sur notre site internet LES MORCEAUX CHOISIS DE L'ATELIER « Imaginons la salle Recherche de demain ! »
 


 

SYNTHÈSE DU RAPPORT 

(rapport à télécharger ci-contre)

Non seulement le cinéma en salles n’est pas mort mais il se porte en réalité mieux que jamais. Porté notamment par l’Asie, le parc mondial de salles a ainsi connu sur les dix dernières années, de 2005 à 2015, une croissance exceptionnelle de +36%, passant de 112 000 à 152 000 écrans : 40 000 nouvelles salles se sont ouvertes en dix ans.
La salle de cinéma a donc un avenir, mais dans un contexte de profondes mutations liées à la multiplication des supports et à la diversification des usages, elle doit relever de nombreux défis.

Comment peut-elle rester un lieu attractif de découverte des oeuvres et de partage collectif ?
Comment inciter les jeunes, de plus en plus connectés, à prendre le chemin de la salle de cinéma ?
Comment réussir à préserver une pluralité des lieux, pour maintenir à côté des grands circuits des cinémas différents dotés d’une identité forte et porteurs d’une programmation diverse et exigeante ?
Comment favoriser la nécessaire croissance des entrées compte tenu de l’importance des investissements déjà réalisés et à réaliser ?

Toutes ces questions et d’autres encore se posent à la salle de cinéma, dans un contexte qui nous semble marqué par les principales tendances suivantes, au nombre de sept :

1. Le retour vers le centre-ville par opposition à des multiplexes survitaminés tournés vers le spectaculaire

Cinéma haut de gamme et / ou « lieu de vie », la salle de cinéma revient en centre-ville pour être au plus près du public urbain, lui offrir de nouveaux services (bar, restaurant, crèche, librairie,…) ainsi qu’une programmation plus riche et plus ouverte sur d’autres types de contenus. Ces cinémas sont dotés d’une identité architecturale forte, oeuvre d’architectes renommés et / ou détournant d’anciens bâtiments industriels désaffectés.
Plus que de « simples » cinémas, ces salles se distinguent des multiplexes de périphérie de plus en plus tournés quant à eux vers la technologie et la maximisation du confort.

2. La course aux innovations technologiques permanentes et la question de son financement
Les salles devront désormais investir de manière plus conséquente et surtout plus fréquente dans les nouvelles technologies (projection 4K, HDR, HFR, projection laser, nouveaux fauteuils, etc.), et l’écart risque de se creuser entre les salles qui auront les moyens de financer de tels investissements et les autres.

3. L’impératif de la différence et de « l’expérience-client »
Face à l’attractivité grandissante des loisirs domestiques audiovisuels, et des autres salles, l’«expérience spectateur » et la différence sont les nouveaux sésames. La salle devra offrir au spectateur une expérience si possible unique, en tous les cas différente, grâce à de nouveaux services tels que sièges inclinables grand format, dîner à la place dans la salle, etc. Dans une logique de différenciation alternative, l’aménagement d’espaces dédiés aux jeunes ou non marchands permettra à la salle de demain d’être un lieu participatif et de prolonger l’expérience au-delà de la séance.

4. Une programmation explosée « façon puzzle » et un lien renforcé avec le spectateur
Au-delà d’un plus grand nombre de films et de versions, la salle de demain programmera une multitude de contenus alternatifs : spectacle vivant, compétitions de e-gaming, réalité virtuelle, conférences et cours qui transformeront la salle en un lieu de débats et de transmission des savoirs. De plus, en s’appropriant la VàD, la salle de demain renforcera son rôle d’éditorialisation et de prescripteur et son lien avec son public.

5. Le rôle central des smartphones et du Big Data
La salle de demain sera en interaction constante avec un public de plus en plus connecté grâce aux smartphones et aux outils de communication numérique, et devra maîtriser et utiliser ces nouveaux outils pour simplifier le parcours du spectateur, mieux cerner ses attentes et mieux communiquer avec lui.

6. La montée en puissance du marché asiatique
L’Asie, et plus particulièrement la Chine, vont dominer l’exploitation voire l’industrie cinématographique mondiale. Wanda, 1er circuit mondial avec 13 600 écrans, est chinois. Les investissements massifs dans la production des sociétés chinoises renforceront encore l‘influence de l’Asie sur l’offre et la pratique cinématographiques mondiales, avec sans doute plusieurs conséquences : blockbusters plus conçus pour plaire au public chinois qu’au public européen, prise de contrôle de certains circuits européens, influence d’une pratique plus tournée vers le divertissement de masse et la « consommation » de films.

7. L’émergence de méga-circuits internationaux
L’exploitation cinématographique internationale est entrée dans une phase de consolidation aux niveaux régional et mondial, qui aboutira à la création de 5 ou 6 grandes chaînes internationales, dont 2 ou 3 circuits asiatiques et 1 ou 2 américains. Un fossé risque alors de se creuser entre ces circuits qui concentreront des moyens financiers, humains et technologiques importants et les autres exploitants.

 

RECOMMANDATIONS

Au regard des tendances qui affecteront demain la salle de cinéma, il nous semble important que les différentes parties prenantes, exploitants, organisations professionnelles, collectivités locales, notamment les villes, les parlementaires et d’une manière générale les pouvoirs publics ainsi que les institutions européennes ouvrent le débat et réfléchissent aux voies et moyens d’en tirer le meilleur parti. Le débat pourrait s’articuler autour des pistes de réflexion suivantes :

1) Chercher à simplifier et encourager la création de cinémas en centre-ville :
Le numérique redonne une chance aux cinémas de pouvoir s’implanter dans les villes, ce qui correspond aux attentes d’une partie du public et participe au mouvement général de lutte contre la pollution par réduction des déplacements en voiture. Pour autant, les obstacles restent nombreux, à commencer par le prix du foncier. Il conviendrait que les communes et les pouvoirs publics s’interrogent sur les divers moyens d’accompagner ce mouvement en allégeant dans la mesure du possible la fiscalité, les charges et la réglementation qui pèsent sur de telles exploitations.

2) Doter les salles d’une identité architecturale forte :
Le bâtiment qui abrite le cinéma est sa première et sans doute sa meilleure façon de se différencier et d’exister aux yeux d’un public de plus en plus sollicité. Il convient donc de réfléchir dès la conception des projets aux moyens nécessaires, pas seulement financiers du reste, pour inscrire le cinéma dans un geste architectural le plus fort possible qui le « débanalisera ».

3) Envisager les cinémas comme des lieux de vie sociale et culturelle :
Pour certains cinémas, notamment en centre-ville mais pas seulement, l’avenir passe par l’intégration soit en direct soit avec des partenaires privés ou associatifs de services culturels et familiaux tels que crèche ou librairie, de façon à acquérir un « supplément d’âme » et donner au public des raisons supplémentaires de les fréquenter. Les collectivités locales doivent réfléchir à la façon d’aider les cinémas à remplir ce rôle qui renforce la cohésion sociale.

4) Favoriser les débats et la transmission des savoirs :
Au-delà de l’opéra, des concerts et du théâtre, il existe un public partant pour tester des « drogues culturelles » plus dures. Exploitants, distributeurs et les institutions concernées (Collège de France, Académie française, Universités,… pour la France) doivent réfléchir à la  façon de combler cet appétit.

5) Accélérer la conversion écologique des cinémas - et communiquer dessus :
Les salles de cinéma n’échapperont pas à la nécessité de diminuer leur empreinte carbone, et de le faire savoir. Elles doivent donc à la fois travailler pour diminuer cette empreinte, mais également se saisir de la question et communiquer sur leurs efforts et les résultats obtenus auprès du public.

6) Créer des espaces dédiés aux jeunes et / ou à la programmation complémentaire :
Quand elles disposent de la place suffisante, ce qui n’est évidemment pas toujours le cas, les salles doivent réfléchir à des aménagements spécifiques pour attirer ou conserver le public jeune, quand cela correspond bien sûr à leur identité. De la même manière et sous les mêmes réserves, les salles, pas seulement en centre-ville et dans le secteur art & essai, peuvent réfléchir à aménager des endroits, soit physiquement soit sur le web, où elles proposeront aux spectateurs des « bonus », une programmation complémentaire par rapport aux contenus programmés dans leurs salles.

7) Développer le e-gaming :
A défaut ou en complément d’avoir la place ou la volonté de dédier un espace au public jeune, certaines salles pourraient programmer des compétitions de e-gaming pour attirer ou conserver le public jeune, si bien entendu leur identité s’y prête.

8) Embrasser la communication et les nouvelles technologies digitales :
Il est essentiel que toutes les salles adoptent, s’emparent et maitrisent la communication et plus généralement les nouvelles technologies digitales, afin de mieux communiquer avec leurs différents publics et développer leurs entrées.

9) Renforcer la coopération entre exploitants et distributeurs
Les salles de cinéma ont désormais la possibilité, grâce au marketing digital et à l’internet, de recueillir énormément d’informations pertinentes sur leurs spectateurs. La question de l’exploitation intelligente et respectueuse de ces énormes masses de données se pose et dans ce domaine, une collaboration accrue entre exploitants et distributeurs semble nécessaire pour en tirer le meilleur parti.

10) Mettre en commun les moyens, les services et les bonnes pratiques pour toutes les salles en deçà d’une certaine taille :
Les projets de mutualisation portés par les salles de cinéma doivent être encouragés, à tous les niveaux, les salles devant prendre conscience qu’il n’est plus possible aujourd’hui de fonctionner en autonomie complète.

11) Apprendre des pratiques, expériences & innovations menées à l’étranger :
Toutes les parties prenantes, pas seulement les salles, doivent s’informer sur ce qui se passe dans le monde en matière d’exploitation cinématographique, pour évaluer et éventuellement copier / adapter les meilleures idées. Il conviendrait de mutualiser au niveau national ce travail de recherche et d’en organiser la diffusion en mettant régulièrement à disposition des médias des synthèses sur les pratiques, nouvelles ou non, de l’exploitation internationale. En France, nous avons la chance d’avoir un organisme comme Unifrance qui pourrait se voir attribuer ce travail de veille et de diffusion.

12) Faire émerger des champions nationaux et européens :
Face à la consolidation en cours autour de quelques méga-circuits internationaux, la question se pose de favoriser l’émergence de champions nationaux et / ou européens, pour pouvoir continuer de jouer un rôle et défendre la diversité du cinéma européen au niveau mondial. Au bout de l’histoire, qui contrôle les cinémas contrôle également, même marginalement (mais on sait que c’est la marge qui tient la page) les oeuvres qui y sont projetées et les conditions de leur exposition.