A cœur battant

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Avec : Judith Chemla, Arieh Worthalter, Noémie Lvovsky

 

Keren Ben Rafael

Keren Ben Rafael est une scénariste et réalisatrice vivant entre Paris et Tel Aviv. Elle a étudié la philosophie et la littérature française à l’Université de Tel Aviv avant d’intégrer le département réalisation de La fémis.
Vierges (2018) est son premier long-métrage. Il a été présenté en compétition aux festivals de Tribeca et Cannes (sélection Ecrans Juniors).
Auparavant, elle a réalisé trois court-métrages sélectionnés et primés dans de nombreux festivals : La Plage (2015), Prix Unifrance et Prix France Télévision au festival Tous courts d’Aix-en-Provence ; L’Aurore Boréale (2013), avec Ana et Hippolyte Girardot dans la collection « écrire pour » de Canal +, présenté à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes et au Festival de Clermont-Ferrand ; et I’m your man (2011), Prix Spécial du jury au Colcoa Film Festival de Los Angeles, Prix Beaumarchais-SACD et Prix du meilleur comédien pour Vincent Macaigne au festival Seinema.
Keren Ben Rafael a aussi réalisé le documentaire À Pleines Dents (2013 – 52mn), Prix de la meilleure réalisation au Femina Festival de Rio de Janeiro. À cœur battant est son deuxième long-métrage.

Informations complémentaires: 

Grand Prix du Jury - Festival du Cinéma Méditerranéen

A cœur battant

Keren Ben Rafael
Distribution :: 
Date de sortie :: 
02/09/2020
France, Israël - 2019 -1h30

Julie et Yuval s’aiment et vivent à Paris. Du jour au lendemain, ce couple fusionnel doit faire face à une séparation forcée. Lui à Tel Aviv, dans sa ville natale, elle à Paris avec leur bébé, ils continuent à vivre ensemble mais par écrans interposés.
Cette vie par procuration va vite connaître ses limites. La distance mettra leur amour à rude épreuve...
 

POINT DE VUE :

Que veut dire « être présent à l’autre » ? Dans le cas d’une communication virtuelle, engendrée par des circonstances défavorables, les interactions sont réduites à des apparences. Les deux protagonistes comblent le manque physique que la première scène rend invisible, grâce à l’illusion du champ-contrechamp. Or, la comédie jouée par les deux amants, en pleine recherche d’orgasmes simultanés, est symboliquement contrariée : les cris de l’enfant, enjeu essentiel de la lente désunion, renvoient chacun des protagonistes à son espace réel. Rassemblés par le désir, séparés par deux géographies, les personnages voient leur marge de manœuvre réduite à des regards caméra, qui brisent l’illusion du quatrième mur. Chaque scène interpelle le spectateur par les effets d’une hybridation : un fait sociologique majeur de la société contemporaine (la séparation des couples) rencontre les pratiques propres à la génération Y, qui ne se déconnecte jamais tout à fait. Seuls les conflits exhortent Julie à prendre congé de son compagnon Yuval qui, graduellement, perd pied, sa situation administrative l’obligeant à demeurer dans son pays natal.
Or, veut-il vraiment quitter son État qui le contraindrait à quitter un état ? Le statut de père à distance, présent sans l’être, abandonnant à sa compagne les vicissitudes du quotidien qu’il visionne, lui permet de prodiguer des conseils avec une morgue construite par des siècles de domination masculine, tandis que Julie se heurte à la matérialité concrète de ce qu’elle assume. Le contrepoint que Yuval offre à cette quotidienneté est le désœuvrement du célibataire, le confort d’une famille, avec laquelle il communie dans une semblable géographie, ou bien la convivialité proposée par quelques amis. De son côté, Julie retrouve avec sa mère le dispositif virtuel auquel la séparation d’avec son conjoint la contraint, devenant à son tour spectatrice d’un désenchantement verbalisé. Lorsque les deux femmes se retrouvent dans le même champ, c’est pour y régler des comptes et saborder le premier anniversaire du jeune enfant.

Yuval regarde la séquence, impuissant, relégué à la virtualité dont il s’était arrangé pour se rendre momentanément injoignable, à l’unisson de quelques infidélités qu’on devine entre les mots. Le personnage oscille entre culpabilité, lâcheté et paranoïa, trouve dans le cadre étriqué de son écran matière à fantasmer le hors champ, commande au baby-sitter de ne pas éteindre la webcam pour le surveiller, interroge Julie revenue dans l’espace visible, après une soirée, s’assure, sans le dire, qu’aucun homme ne se trouve dans le lit où elle se couche. De guerre lasse, la jeune femme renonce, mais sans provoquer la pathétique scène d’adieu que tout mélodrame aurait engendrée. Non, un seul geste suffira, radical. Il fige le spectateur dans l’attente angoissée de ce qui pourrait advenir.
Ce très beau film, lauréat du Grand Prix du Jury au 19e Festival Cinéma Méditerranéen, est le deuxième de Keren Ben Rafael, assurément une réalisatrice à suivre.