Djeca, enfants de Sarajevo

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Marija Pikic R a h i m a, Ismir Gagula N e d i m,  Bojan Navojec D a v o r, Sanela Pepeljak Ve d r a n a, Mario Knezovic D i n o, Đekić Ć i z a

Réalisation Aida Begić , Scénario Aida Begić, Image Erol Zubčević, Son Igor Čamo, Montage Miralem Zubčević, Costumes Sanja Džeba, Décors Sanda Popovac, Producteur Aida Begić / FILM HOUSE SARAJEVO, Coproducteurs Benny Drechsel / ROHFILM François d’Artemare / LES FILMS DE L’APRES-MIDI Semih Kaplanoglu / KAPLAN FILM 
 

 

 

Aida Begic

Née à Sarajevo en 1976, Aida Begić est diplômée de la Sarajevo Academy of Performing Arts, section réalisation, en 2000. Aida Begić enseigne aujourd’hui la réalisationà la Sarajevo Academy of Performing Artset réalise de nombreuses publicités et spot vidéos. Son film de fin d’études, FIRST DEATH EXPERIENCE,est présenté en sélection officielle à la Cinéfondationau festival de Cannes 2001 et remporte de nombreux prix à travers le monde.
• En 2003, elle réalise son second court métrage, NORTH WENT MAD.
• Elle réalise en 2008 PREMIERES NEIGES, son premier long métrage, qui remporte le Grand Prix de la Semainede la Critique à Cannes et de nombreux prix à travers le monde.
• En 2009, elle fonde FILM HOUSE, société de production indépendante.
DJECA, ENFANTS DE SARAJEVO son deuxième long métrage, est présenté au festival de Cannes en 2012 dans la sélection officielle UN CERTAIN REGARD et obtient la mention spéciale du jury.

Informations complémentaires: 

Sélection officielle, Un Certain Regard
Mention Spéciale, Festival de Cannes

Djeca, enfants de Sarajevo

Aida Begic
Distribution :: 
Date de sortie :: 
20/03/2013
Couleur – 1.85 –Dolby SRD

Rahima, 23 ans, et son frère Nedim, 14 ans, sont des orphelins de la guerre de Bosnie. Ils vivent à Sarajevo, dans cette société mutante qui fait peu cas de ces enfants livrés à eux-mêmes. Après une adolescence délinquante, Rahima a trouvé un réconfort dans l’Islam, elle espère que Nedim suivra ses pas. Tout se complique le jour où à l’école, celui-ci se bat avec le fils d’un puissant ministre du pays. Cet incident déclenche une série d’événements qui conduiront Rahima à découvrir la double vie de son jeune frère...

NOTE D'INTENTION

GENESE
Premières Neiges, mon premier long métrage, racontait l’histoire d’un groupe de femmes qui avaient perdu tous leurs hommes lors des massacres en Bosnie de l’Est. Le récit suivait leur lutte pour survivre après la guerre, en 1997. Durant le développement de Premières Neiges, nous avons beaucoup parlé de ce que nous appelions “le rêve bosnien”. A cette période, nous croyions en la reconstruction de notre société. Lorsque j’ai envisagé le sujet de mon second film, j’ai essayé de comprendre dans quelle sorte de société nous vivions aujourd’hui, ce qui avait changé depuis l’époque où nous développions Premières Neiges… J’ai alors réalisé qu’aujourd’hui nous ne croyons plus à cette reconstruction et que nous avons remplacé nos rêves par nos souvenirs. J’ai remarqué que quand mes amis et moi discutons de la guerre, nous en parlons toujours de manière particulièrement vive, passionnée. Je me suis alors demandé si le temps de la guerre n’avait pas été la seule période pendant laquelle nous avions véritablement vécu. Notre vie pendant la guerre était-elle vraiment meilleure ou avons-nous ce sentiment parce cette époque est maintenant derrière nous ? Les gens étaient-ils vraiment plus humains pendant cette période, qui fut la plus difficile de l’histoire de notre ville, ou a-t-on ce sentiment aujourd’hui parce que nous étions alors tous exactement dans la même situation désespérée ? Que penser de ceux d’entre nous qui n’ont même plus de souvenirs de ce que ma génération appelle “la vie normale” d’avant la guerre ?

TRANSITION
La transition est un moment de transformation. Elle implique le changement, la métamorphose, ce qui ne revêt pas toujours une connotation négative. Mais la Bosnie est dans une période de transition qu’elle n’arrive pas à achever depuis seize ans déjà. Un sentiment dominant d’impuissance et une incapacité à envisager le futur en résultent. Près de vingt ans après la fin de la guerre, nous vivons encore dans un “présent” infini et avons toujours peur du futur. Comme dans presque tous les pays qui connaissent ce destin, la transition est un terreau pour le maintien de l’injustice, de la corruption, de la violence et de beaucoup d’autres phénomènes sociaux néfastes. Ceux qui étaient en bas de l’échelle sociale sont parfois devenu riches très rapidement et ont des positions influentes, alors que d’autres qui ont refusé d’accepter les nouvelles règles du jeu les ont remplacés tout en bas de l’échelle.

CHACUN EST “L’AUTRE”
Au restaurant où elle travaille, les collègues de Rahima se comportent comme une famille dysfonctionnelle, où chacun à sa façon diffère de la norme sociale. Portant le voile, Rahima est automatiquement marginalisée, car les préjugés à l’égard des femmes voilées sont les mêmes à Sarajevo que dans le reste du monde. Bien qu’elle porte le foulard, Rahima n’est pas si différente des filles de son âge – chez elle, elle écoute la même musique, elle aime, hait, fait des erreurs et vit sa vie comme les autres filles “normales”. Mais en raison de ses convictions religieuses, elle est perçue comme “l’autre”, comme étant “différente” et est discriminée. Le chef cuisinier, Davor, appartient à la minorité croate et est homosexuel. Son appartenance ethnique et sa sexualité le placent dans la catégorie des “inacceptables”. Dino, le serveur, est un junkie, la patronne du restaurant, Vedrana, se montre cruelle parce que son mari, qui est devenu un wahabite radical, lui a enlevé la garde de ses enfants... Il existe un conte soufi qui parle de deux oiseaux, un corbeau et un pigeon, qui deviennent les meilleurs amis du monde. Quand les gens se demandent ce que des oiseaux aussi différents peuvent avoir en commun, ils remarquent qu’il leur manque une patte à tous les deux. Comme ces oiseaux, les employés du restaurant partagent leur douleur et leurs manques.

LA MEMOIRE
La plupart des gens dans le monde savent à quoi la guerre ressemble : la télévision en a créé une représentation commune. Mais la guerre évoque quelque chose de très différent pour ceux qui l’ont réellement vécue. En temps de guerre par exemple, les gens agissent - ou au moins essayent d’agir - comme s’ils étaient dans une situation normale. Pendant le siège de Sarajevo, nous montions souvent des pièces de théâtre, faisions des films, des fêtes, fêtions nos anniversaires. Les enfants jouaient comme n’importe quels autres enfants dans le monde. Dans chaque famille, il existe une grande quantité d’archives qui montrent la vie des habitants de Sarajevo pendant le siège. Parce qu’elles évoquent cet aspect individuel, humain de la guerre, ces archives personnelles sont bien plus fidèles à la mémoire des gens que les images que l’on voit à la télévision. Les images de la vie quotidienne pendant le siège expriment un sentiment intime et complexe du souvenir qu’il est difficile de traduire par des mots : la mémoire de la guerre est faite d’horreurs mais aussi de belles choses. Elle montre que la résistance ne passe pas seulement par les armes. La résistance se trouve aussi dans la force des gens, dans leur capacité à préserver un mode de vie normal en des temps anormaux. Ce que j’ai voulu faire, en utilisant des archives du temps de la guerre pour illustrer les souvenirs de Rahima, c’est partager, comprendre ce que peuvent être les souvenirs de quelqu’un qui a vécu une situation aussi difficile. L’histoire du film le justifie,
mais il s’agit aussi d’un désir personnel et d’un besoin de parler de mon expérience, et de la mémoire de la guerre qui est la mienne. Quelqu’un qui a un passé aussi difficile que celui de Rahima peut-il être capable de retrouver de l’humanité, et comment ? Choisira-t-elle de se construire ou de se détruire ?

CONTRASTES
Le contraste est pour moi l’élément clé de l’identité visuelle du film. Contraste entre riches et pauvres, entre vie et mort, passé et présent, réalité et illusion, liberté et emprisonnement. Paradoxalement, tout cela coexiste dans Djeca. Le personnage principal, dont le film suit le point de vue, rassemble tous ces contrastes. Rahima estl e paradigme de cette réalité complexe de la période d’après-guerre. En suivant le personnage principal, caméra à l’épaule, j’ai souhaité que le spectateur rejoigne la jeune femme dans son voyage à travers ses émotions.
 


ENTRETIEN AVEC AIDA BEGIC

Pourquoi avoir choisi de filmer la jeunesse d’aujourd’hui, à Sarajevo ?
J’ai réfléchi à la manière dont la jeune génération, celle qui est née pendant la guerre, perçoit le monde dans lequel on vit. Ces jeunes sont le principal sujet de Djeca.
Les personnages du film ont grandi pendant la guerre.

Comment se construire dans un tel contexte ?
J’avais 15 ans quand la guerre a commencé. Rahima, mon personnage, en avait 5, et elle a perdu ses parents pendant le conflit. Quand vous grandissez dans un contexte aussi terrible, vous avez le sentiment de savoir plus de choses sur le mondeque les autres, vous en tirez une maturité et une désillusion qui vous donnent de la force. La tristesse nous rend plus fort, les expériences difficiles nous endurcissent.

Dans le film, le passé de Rahima se dévoile par bribes…
Quand Rahima va voir le junky dans un bar, on comprend que c’est l’univers dans lequel elle évoluait avant. Je voulais reconstituer son passé de manière indirecte, à travers les autres personnages. Comme dans la vie, les mots ne sont pas toujours le moyen le plus puissant pour dire les choses.

Comment s’est déroulé le casting ?
Nous avons fait un long et vaste casting en Bosnie, Serbie et Croatie. Marija Pikic, qui joue Rahima, étudie dans une école de théâtre en Serbie. J’aime découvrir et donner leur chance à de jeunes acteurs, à l’instar de Zana Marjanovic, qui tenait le rôle principal dans Premières neiges et qui est l’héroïne d’Au pays du sang et du miel d’Angelina Jolie. Travailler avec des acteurs inexpérimentés demande plus d’encadrement et d’attention, mais c’est aussi précieux parce qu’ils ont une vraie innocence, une honnêteté, et la relation de travail est souvent très touchante. Mais il y a aussi des stars dans le film, comme l’acteur serbe qui joue le type de l’épicerie, ou la vieille dame dans la cuisine, qui jouait dans Premières Neiges : c’est une grande star en Croatie !

Rahima est souvent dépréciée, rabaissée par les autres personnages, surtout socialement. Pourquoi ?
Elle est orpheline, et c’est une femme. Cela fait deux handicaps ! En Bosnie, le fait d’être orphelin est souvent perçu comme une malédiction, il n’existe aucune institution permettant d’aider les orphelins à grandir correctement, à ne pas devenir délinquants. Sans parents, vous êtes tout en bas de l’échelle sociale. Notre société est très discriminatoire envers les gens faibles car nous n’avons pas de système social suffisant pour les aider. C’est une société détruite.

Rahima porte le voile pendant tout le film, à l’exception d’une scène dans laquelle elle l’enlève. Quel sens donnez-vous cette scène ?
La manière dont les femmes voilées sont perçues est très particulière, surtout aujourd’hui. Je sais que tout le monde autour de moi a une opinion sur le fait que je porte le foulard. Que cette opinion soit positive ou négative, elle existe, et ce n’est pas toujours facile à vivre pour moi. Les gens se demandent parfois : comment sont ses cheveux, à quoi ressemble-t-elle sans son foulard ? Dans le film, je veux montrer que nous sommes comme toutes les autres femmes. Ce moment où Rahima enlève son foulard est très important pour moi, car on commence à la regarder comme une femme comme les autres.

Le film suit en permanence le point de vue de Rahima, en caméra épaule et en plans-séquences, ce qui lui confère une formidable énergie.Comment avez-vous pensé la mise en scène ?
Je voulais que Djeca se situe dans un environnement urbain, et que les acteurs soient toujours en mouvement, au contraire de Premières Neiges qui était plus statique. La mise en scène de Djeca est très organique, en réaction directe avec le mode de vie de ses personnages. Il m’a semblé que l’utilisationdu plan-séquence correspondait bien à leur agitation, et je voulais que le spectateur soit en immersion totale, qu’il soit tout le temps avec Rahima, et même à l’intérieur d’elle. Rahima a 23 ans, elle est jeune et active. Il fallait que la structure du film rende compte de sa vie très chaotique et des perturbationsqu’elle traverse. C’est un personnage hyperactif, en mouvementpermanent mais qui tourne en rond, ainsi dans le film j’ai vouluqu’elle revienne plusieurs fois dans les mêmes lieux, pour donnerle sentiment qu’elle bouge beaucoup mais ne va nulle part. Ce choix de mise en scène n’était pas simple pour le directeur de la photographie et les acteurs, car certains plans durent jusqu’ à cinq ou six minutes avec parfois dix acteurs se déplaçant dans un espace exigu. Il fallait que le cadreur danse avec eux, d’ailleurs ces plans étaient construits comme de véritables chorégraphies. J’ai beaucoup répété avec les comédiens.

A l’image du film, loin de tout misérabilisme, Rahima est un personnage optimiste…
Rahima a le sentiment que le monde entier est contre elle, puis elle comprend qu’elle doit réussir à recréer des liens avec son petit frère, et qu’alors tout commencera à aller mieux. Pour moi, c’est vraiment là que se trouve le salut, dans l’intime, dans nos relations avec nos proches.

Créer un personnage féminin fort et émancipé faisait-il partie de vos ambitions ?
Oui, j’ai voulu réfléchir à ce que signifie l’émancipation de la femme aujourd’hui. Rahima est seule, elle est très indépendante, qu’elle l’ait voulu ou non, elle n’a pas eu le choix. En tant que féministe, je ne voulais pas que la solution pour Rahima se trouve dans un homme, elle peut s’en sortir seule, elle n’a pas besoin d’un sauveur.

Comment expliquez-vous la ressemblance physique, frappante, entre vous et Rahima ?
Je ne crois pas l’avoir recherché mais beaucoup de gens me le disent. L’actrice n’avait dans son entourage personne d’autre que moi qui portait le voile, et je pense qu’elle m’a prise comme modèle. Après, on met toujours de soi dans tous ses personnages. Adolescente, je ressemblais aussi beaucoup au frère de Rahima, j’étais dure, en rébellion. En art, on ne peut pas échapper à soi-même.

Tout au long du film, la bande son regorge de détonations, bruits de pétards, feux d’artifice… Comment avez-vous travaillé le son ?
Je travaille avec un ingénieur du son que je connais depuis mon premier court métrage, et c’est d’ailleurs le cas de la plupart de mon équipe technique. J’ai commencé à travailler sur le son avant le début du tournage. Je voulais que la violence du film soit surtout transmise par le son, qui devait créer une atmosphère de guerre dans le quartier où vivent les personnages. Je voulais aussi qu’on ait parfois l’impression que ces sons sont dans la tête de Rahima.

Le fait de réaliser des films en Bosnie est-il un geste politique ?
Vivre en Bosnie est déjà un geste politique ! J’ai toujours vécu à Sarajevo et j’y élève ma fille. Ce n’est pas facile, il y a beaucoup de dysfonctionnements, mais on doit se battre pour en faire un endroit meilleur, et la solution n’est pas de partir. Nous avons le devoir de nous demander quel genre de monde nous allons laisser aux jeunes générations, qui n’ont connu que la destruction. La première chose que ces jeunes ont retenuedu monde, c’est la guerre. Après la guerre, ils ont appris qu’êtrecorrompu était payant, et qu’on ne gagnait rien en étant intellectuel, décent et modeste. J’ai le sentiment qu’il est de mon devoir d’essayer de changer les choses, ne serait-ce qu’en travaillant avec eux. Si j’arrive à changer une toute petite chose en l’un d’eux, je considèrerai que ma mission est réussie. En tant que réalisatrice, je tâche en tous cas de faire de mon mieux pour que les jeunes comprennent qu’il y a encore de l’espoir, et un avenir à construire.

Le Grand prix de La Semaine de la Critique que vous avez remporté pour Premières neiges en 2008 a-t-il facilité le financement de Djeca ?
Chaque année, entre zéro et trois films bosniaques sont tournés. Le budget annuel de notre fonds pour le cinéma est d’un million d’euros, ce qui est très peu. Et on est sur le point de perdre ce petit rien car notre gouvernement est en crise, l’état est au bord de la faillite et le budget de la culture diminue de plus en plus. Nos musées nationaux ferment, nous n’avons plus de grande bibliothèque car elle a brûlé pendant la guerre. Le gouvernement a d’autres priorités, même si je pense que la culture est prioritaire. Si on n’est pas soutenu plus sérieusement, je ne suis pas sûre que l’on entende parler de cinéma bosniaque dans les cinq prochaines années. Dans un tel contexte, il est très difficile d’obtenir de l’argent pour produire un film. La seule possibilité réside dans la coproduction : Djeca est une coproduction bosniaque, française, allemande et turque. Le succès de mon premier film a bien sûr aidé, mais un réalisateur doit savoir partir de zéro. Il faut travailler dur tout le temps, cela vous garde vivant, toujours en tension. Il m’a fallu environ quatre ans pour faire ce film. En ce sens, le prix décerné par le jury Un Certain Regard au dernier festival de Cannes est très important : plus qu’un encouragement, cette reconnaissance est évidemment un soutien précieux.