Free Radicals - Une histoire du cinéma expérimental

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Avec Hans Richter, Peter Kubelka, Ken Jacobs, Jonas Mekas, Stan Vanderbeek, Maurice LemaItre,Stan Brakhage, Robert Breer, Maya Deren, Michael Snow, Len Lye...
Realisateur Pip Chodorov
Production Sacrebleu Productions
Scenario Pip Chodorov, Lucy Allwood
Directeur de photographie Nicolas Rideau
Producteurs Ron Dyens, Aurelia Préevieu
Montage Nicolas Sarkissian, Jackie Raynal
Musique Slink Moss
avec le soutien  du Centre National du Cinema et de l'image animée, de la region Ile-de-France
avec la participation du Ministere des Affaires Etrangeres et Europeennes & de Cinecinema

 

 

Pip Chodorov

Pip Chodorov est né à New York en 1965. Cinéaste et compositeur de musique, il a étudié la science cognitive à New York, et la sémiologie du cinéma à l’Université de Paris III. Il a travaillé dans la distribution de films, à Orion Classics, NY, à UGC-DA, Paris, et à Light Cone, Paris. Il est aussi cofondateur de L’Abominable, laboratoire coopératif et artisanal pour le développement et tirage de films à Paris. Il a également crée la SARL Light Cone Vidéo en 1994, devenu Re:Voir en 1998, pour l’édition de cassettes vidéo de films expérimentaux historiques et contemporains, ainsi que The Film Gallery en 2005. Ses films, qui varient de l’animation - et notamment l’animation des photographies - au journal filmé, se caractérisent par une certaine joie de vivre ou sens de l’humour, couplé avec l’idée d’éveil de la conscience de soi, plutôt que par des soucis structurels, lyriques ou de l’imaginaire. Quelques titres : Scritch Scratch, 1971 ; Le Photographe, 1990 ; End Memory, 1995 ; Imaginary Friend, 1998 ; Charlemagne 2 - Piltzer, 2002 ; et de nombreux documentaires et portraits de cinéastes, 2000-2006. Sur Piltzer, Jennifer Verraes (in Trafic n°49, printemps 2004) écrit : “ Pip Chodorov semble avoir fait le choix de l’inséparation, de l’indivision, sensible à la qualité de rayonnement de la lumière, à sa nature ondulatoire et continue par où elle rejoint la musique. ” Il a réalisé en 2010 FREE RADICALS, A HISTORY OF EXPERIMANTAL FILM, documentaire relatant les débuts du cinéma expérimental.

Free Radicals - Une histoire du cinéma expérimental

Pip Chodorov
Distribution :: 
Date de sortie :: 
14/11/2012
France - 2010 1h22 - Couleur -Dolby SR

Qu’est-ce que le cinéma « expérimental » ?
Avec malice, humour et poésie, Pip Chodorov invite ses amis cinéastes - Hans Richter, Peter Kubelka, Ken Jacobs, Jonas Mekas, Maurice Lemaître, Stan Brackhage et bien d’autres - à évoquer leur travail, et retrace cent ans d’histoire de l’avant-garde tout en évoquant son rapport personnel à cet art, à ces films et images ayant forgé son existence.

ENTRETIEN PIP CHODOROV avec JACQUES KERMABON

On imagine plus volontiers le cinéma expérimental sous le visage d’artistes, dont le travail est le fruit d’une démarche intellectuelle et s’organise selon une réflexion de plus ou moins longue haleine sur le cinéma. Dans Free Radicals, on découvre un jeune garçon tombé dedans quand il était petit et dont l’enfance, apparemment heureuse, s’épanouit au milieu de ces expériences cinématographiques.
C’est une fiction en partie. Tout est vrai, mais ce n’est pas toute l’histoire non plus. Je n’étais pas un enfant complètement joyeux, j’étais malade, j’avais de l’asthme. Rétrospectivement, je me rends compte qu’une des raisons pour lesquelles j’ai fait de l’image par image était que je ne pouvais pas courir partout. Quand on projette un film cela va très vite, ce que justement je ne pouvais pas faire physiquement. J’étais fils unique et nous vivions à la campagne. Quand je voulais voir un ami, il fallait m’y emmener. J’étais très solitaire et je faisais des films sans doute un peu par défaut. C’était comme un jouet formidable. J’ai fait toutes sortes de films en Super 8, mais pour moi, le documentaire, le cinéma expérimental, les fictions, formaient un tout : le cinéma. Je ne pensais pas que je faisais des films expérimentaux, je faisais des films. Arrivé à Paris, j’ai réalisé un film pour un cours à Paris III et quelqu’un m’a dit qu’il allait le montrer à Yann Beauvais, lequel a voulu le distribuer avec Light Cone. Je me suis retrouvé aux côtés de cinéastes que j’admirais, cela m’a poussé à m’appliquer et à poursuivre dans cette voie.

De la même manière que vous avez été initié au cinéma expérimental dans votre enfance, votre film n’est-il pas une sorte d’initiation à cette marge du cinéma ?
On croit que ce cinéma est élitiste, qu’il faut être formé. En fait non, tout est compréhensible, il faut juste un peu s’accrocher, admettre qu’il y a un certain cinéma qui se rapproche plus de la poésie. Il s’agit d’une sorte de no man’s land où les artistes ne sont ni dans le marché de l’art ni dans le cinéma commercial, comme les poètes. Les poètes ne peuvent pas gagner beaucoup d’argent avec les livres qu’ils publient, c’est pareil pour les cinéastes « expérimentaux ». Mais peut-être que dans cette position étrange réside la clé de leur réussite. Ils ne sont pas liés à un système de pouvoir et d’argent, ils sont libres de faire ce qu’ils ont envie de faire, se montrer mutuellement leurs films, s’entraider, créer des coopératives. On ne connaît pas cette histoire et je voulais la faire partager. Le public que je cible, ce sont des gens qui, soit ne connaissent rien, soit aiment bien ces films et peuvent prendre du plaisir à comprendre un peu plus. En cela, c’est une initiation, un film pour « débutants ». Free Radicals a déjà été présenté dans pas mal de festivals. Cela m’a valu de me retrouver souvent dans le top ten du prix du public à côté de films comme Black Swan.

Le cinéma expérimental pour les nuls en sorte.
Oui, c’est ça, survoler un panorama impossible à faire parce qu’on est forcément lacunaire. Toute histoire est fausse, partielle. Là, c’est centré sur New York, c’est mon point de vue sur certains cinéastes que je connais, j’y montre certains films que j’aime avec l’idée que l’ensemble peut avoir des vertus pédagogiques. Je voulais aussi préserver des images de ces cinéastes qui sont très drôles. Il s’agit d’un des rares films qui comprenne des entretiens avec Ken Jacobs, Stan Brakhage et d’autres gens que l’on ne voit pas souvent à l’écran. J’ai fait le film que j’aurais voulu voir. Il y a peut-être un film sur Stan Brakhage, un film sur Maya Deren, mais il n’y a pas de film qui raconte cette histoire dans son ensemble. Comment ces artistes sont arrivés aux Etats-Unis pendant la guerre et ont rencontré d’autres artistes, c’est passionnant.

Vous faites des films expérimentaux et là vous faites un documentaire, certes consacré au cinéma expérimental, mais classique et, qui plus est, qui a du succès public dans les festivals. Comment vivez-vous cette dichotomie ? Comme une trahison ?
C’est la faute de Luc Lagier. En 2001, quand il s’occupait de l’émission Court circuit, le magazine du court métrage sur Arte, il m’a demandé de faire un petit sujet d’une quinzaine de minutes sur l’Anthology film archive. Je lui ai dit que je ne répondais jamais à des commandes. Je fais des films parce que j’ai envie de les faire. Il m’a quand même convaincu. Le fait est que mon père en a fait toute sa vie et pour moi, ce n’était pas difficile à conceptualiser. C’est juste que j’étais un peu réfractaire à l’idée de me faire payer pour réaliser un film. Luc Lagier a été content du résultat et m’a demandé de faire un film sur Jonas Mekas à l’occasion de sa venue au Festival de Pantin en 2002. J’ai accepté en me disant que le résultat serait sans doute différent de ce que ferait une autre personne car nous sommes amis avec Jonas. Et j’ai fini par réaliser onze portraits de cinéastes pour l’émission.

Ce sont ces portraits qui vous ont donné l’envie de Free Radicals ?
D’une certaine façon oui. À Cannes en 2004, j’ai vu The So ul of a Man, de Wim Wenders, son film sur le blues. Le premier plan montre un satellite qui traverse l’espace avec une voix off qui dit : « je suis mort en 1958 sans un sou mais ma voix traverse le système solaire, je suis la voix du blues américain, je m’appelle Big Bill Broonzy ». J’ai trouvé formidable de rendre hommage à des gens qui ont transformé la musique, qui sont
demeurés pauvres de leur vivant et qui aujourd’hui revivent grâce à ce film. Je me suis dit qu’on devrait faire cela pour ces cinéastes méconnus. Ils n’ont jamais vécu de leurs films, mais ont contribué à transformer le paysage cinématographique. Il y a beaucoup de paradoxes dans cette histoire et cela me semblait augurer d’un film formidable. J’en parlais sans même songer à le réaliser moi-même, mais comme d’un film à faire. Et finalement ce sont des amis qui m’ont trouvé un producteur et m’ont quasiment obligé à le réaliser. Tout cela s’est fait assez organiquement, naturellement, je ne pensais pas qu’on trouverait l’argent. Sacrebleu est une société de production, principalement de courts métrages animés ; mon film, d’une certaine façon, évoque des courts métrages animés. Mais même avant de produire de l’animation, Ron Dyens étant
porté par l’humanité, la sensation, le ressenti, était séduit par le cinéma expérimental - un autre cinéma, essentiel mais inconnu, en rapport physique, charnel, à l’émotion, à la pellicule. J’ai choisi cinq six films que j’ai l’habitude de montrer quand je vais dans des écoles et entre lesquels j’articule un discours, explique un peu l’histoire, l’évolution des formes. Dans Free Radicals, j’ai choisi des films qui pouvaient raconter cette histoire et je les ai articulés avec des entretiens.

Pourquoi cette histoire s’arrête-t-elle aux années 70 ? Quid du cinéma expérimental aujourd’hui ?
Je ne voulais pas trop m’aventurer sur des périodes trop récentes car il y a un choix énorme à faire parmi tous les réalisateurs en activité. Il n’y a pas une histoire mais plusieurs qui vont dans trop de directions. On peut très bien faire un film sur le found footage, un sur le cinéma gay et lesbien. Je n’ai pas très envie de faire plein de Free radicals, mais il est vrai qu’il y a énormément de cinéastes que j’adore et qui devraient être montrés, être mieux connus, comme Martin Arnold, Matthias Müller, Leslie Thornton, Barbara Hammer, Vivian Ostrovsky, Frédérique Devaux, Cécile Fontaine et tant d’autres. 

Je crois savoir que vous regrettez que le film soit diffusé en DCP et pas en 35 mm. Est-ce que ce n’est pas un combat d’arrière garde ?
Je n’ai rien contre le numérique, mais il faut faire la différence entre les différents médias. Si on choisit la peinture à l’huile, l’acrylique ou si on peint une aquarelle cela change l’image et aussi l’expression de l’artiste. Pour moi, le grain de la pellicule ce n’est pas uniquement une image, c’est une texture, un poids. La Joconde n’est pas une image. Il y a la taille, la texture, un poids. Et tous les cinéastes dont je parle ont été inspirés par leur technique, qui était souvent à l’époque une « nouvelle technologie ». Quand Richter faisait des peintures en mouvement c’était magique comme aujourd’hui quand un artiste réalise un site web ou fait un cd rom. Il est très important de voir les films sur leur support d’origine de même qu’on n’expose pas au musée des reproductions de tableaux. Le support de film c’est vraiment physique. Je filme un coucher de soleil, la pellicule est impressionnée directement. La lumière a touché la pellicule, des molécules changent, la chimie révèle l’image et le projecteur illumine, et cela touche physiquement l’écran puis directement nos rétines et notre cerveau. Il y a une connexion physique entre le coucher de soleil et nous. Le numérique c’est des zéros et des uns et il y a un voile d’informatique entre. Ce n’est pas physique, c’est virtuel. On peut faire des choses magnifiques, miraculeuses, mais ce n’est pas pareil. Si on continue à utiliser des supports anciens ce n’est pas qu’on est contre ce qui est nouveau. On peut vouloir être libre de choisir. Le numérique est aussi un produit type du capitalisme. On équipe les salles en 2k et on sait déjà que ce 2k standard n’est pas la panacée. C’est mettre le doigt dans un engrenage qui va conduire à renouveler régulièrement un matériel très cher alors que les projections 35 mm demeurent très satisfaisantes. Continuer à utiliser la pellicule c’est peut-être aller contre le capitalisme et faire avec les moyens qu’on a.