Le cours étrange des choses

Text Resize

-A +A

Saul ORI PFEFFER, Simon MONI MOSHONOV, Bathy MICHAELA ESHET, Orly MAYA KENIG, Michale BETHANY GORENBERG

Réalisation RAPHAËL NADJARI, Scénario RAPHAËL NADJARI et GEOFFROY GRISON, Image LAURENT BRUNET, Montage SIMON BIRMAN, Décors MAHA ASSAL, Costumes YAM BRUSILOVSKY, Maquillage MEIRAV BOSHUSHA-HOROVITZ, Casting / Photographe AMIT BERLOWITZ, Son MICHAEL GUREVITCH, Montage son et mixage CHEN HARPAZ, Musique originale JOCELYN SOUBIRAN et JEAN-PIERRE SLUYS, Premier assistant réalisateur YONATAN ROZENBAUM, Directeur de production TONY COPTI, Produit par CAROLINE BONMARCHAND, MAREK ROZENBAUM, ITAI TAMIR
Une production Avenue B Productions, Transfax Films, Laila Films, En coproduction avec Vito Films, Avec la participation du Centre National du Cinéma et de l’image animée - Ministère des affaires étrangères - Institut Français The Israel Film Fund - Ministère israélien de la culture et du sport.
Avec le soutien du Ministère israélien de l’économie – Digital Media Support Program

 

Raphaël Nadjari

Né en France en 1971, Raphaël Nadjari fait des études d’arts plastiques. En 1998, il quitte Paris pour s'installer à New York, où il réalise son premier long métrage The Shade, une adaptation libre de La Douce de Dostoïevski. Le film est tourné en anglais et met en scène son acteur fétiche, Richard Edson, figure du cinéma indépendant américain, que l’on retrouvera dans deux autres films du réalisateur. The Shade est présenté au Festival de Cannes en 1999, dans la section Un certain regard. I am Josh Polonski's brother, tourné en super 8 mm, est présenté au Forum du Festival de Berlin en 2001 et Apartment #5C à la Quinzaine des Réalisateurs en 2002. En 2003, Nadjari s'installe à Tel-Aviv, où il réalise Avanim, entièrement en hébreu. Le film est sélectionné au Festival de Berlin, puis présenté en avant-première au MOMA à l'occasion de la réouverture du musée. Parallèlement, Nadjari reçoit le prix France Culture du Meilleur Cinéaste de l'Année en 2005. Son parcours en Israël se poursuit avec Tehilim, tourné à Jérusalem. Le film est sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes en 2007. Présenté à New York au MOMA, il a aussi reçu le Grand Prix à Tokyo Filmex au Japon. Une Histoire du Cinéma Israélien, film document qui retrace l’histoire du cinéma israélien de 1933 à nos jours, a été présenté au Forum du Festival de Berlin 2009. Le cours étrange des choses est son 6e film de fiction.

FILMOGRAPHIE
2013 LE COURS ETRANGE DES CHOSES
produit par Caroline Bonmarchand, Marek Rozenbaum, Itai Tamir
2009 UNE HISTOIRE DU CINEMA ISRAELIEN
produit par Bruno Nahon, Amir Feingold
2007 TEHILIM
produit par Geoffroy Grison, Fred Bellaïche, Marek Rozenbaum, Itai Tamir
2004 AVANIM
produit par Geoffroy Grison, Marek Rozenbaum, Itai Tamir
2002 APARTMENT #5C
produit par Marin Karmitz, Alain Sarde, Geoffroy Grison
2001 I AM JOSH POLONSKI'S BROTHER
produit par Geoffroy Grison, Caroline Bonmarchand, Francesca Feder
1999 THE SHADE
produit par Francesca Feder, Geoffroy Grison

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Quinzaine des réalisateurs, Cannes 2013

Le cours étrange des choses

Raphaël Nadjari
Distribution :: 
Date de sortie :: 
04/12/2013
France / Israël – 2013 - 1h40 mn. - DCP – 1.85 – 5.1

Saul, la quarantaine, rêveur et mélancolique, court chaque fois qu'il ne va pas bien, chaque fois qu’il veut fuir sa vie. Sur un coup de tête, il décide un jour de rendre visite à son père qu’il ne voit plus depuis cinq ans et qu’il tient pour responsable de tous ses maux.
A Haïfa, en quelques jours, de chutes en déconvenues, entre drame et burlesque, il découvrira un père transformé, un monde réinventé et, peut-être, l'espoir d'une vie nouvelle ...

ENTRETIEN AVEC RAPHAËL NADJARI

Il s'est passé sept ans depuis votre dernier long-métrage de fiction, Tehilim...
Il y a eu pendant ce temps le tournage, très important pour moi, du documentaire Une histoire du cinéma israélien. Mais quand je ne tourne pas, j'écris… Et j'écris beaucoup. Et plus on avance dans le travail, plus il faut écrire. Il arrive alors qu'à force on s'éloigne un peu du désir initial, ce qui fait qu’au bout d'un moment je suis revenu vers la spontanéité, la caméra, les acteurs.
C'est apparu clairement pour Le cours étrange des choses : il me fallait dépasser les mots et, dans une tentative d’improviser le cadre, seul, j'ai story-boardé tout le film. J'ai réalisé 1500 dessins au fusain. J'avais l'impression de traverser le film une première fois. Ces dessins sont devenus un outil de travail précieux ensuite sur le plateau, pendant la petite vingtaine de jours de tournage que j’ai eu pour réaliser le film. On a beaucoup travaillé à partir de cette mise à plat visuelle et on s'en est servi pour chercher une spontanéité, en rebondissant avec des éléments qui n'étaient pas du tout écrits. Je crois que ça se sent d'ailleurs au final. Le personnage central, Saul, bouscule son père et, par la même occasion, il a bousculé le film, qui devient une sorte de collage. Ce qui paraît simple fût une élaboration très construite dans les contraintes d’un budget serré. Nous avons travaillé pendant plus de deux ans avec mon scénariste Geoffroy Grison pour arriver à un texte d'une trentaine de pages, qui fixait le cadre dans lequel nous pouvions ensuite trouver un degré important de liberté.

Saul est un personnage qui court tout le temps. C'est un homme pressé ?
Il a surtout quarante ans, il ne va pas très bien depuis son divorce et il a beau vouloir bien faire, rien ne se déroule comme il le souhaiterait. Alors tout ce qu'il entreprend, Saul le fait avec une certaine colère. Et après cinq ans de rupture avec son père, il décide soudain de renouer avec lui, comme pour chercher une réponse à toutes ses interrogations. Son urgence se traduit par une brusquerie, un malaise...

Son côté impulsif se retrouve dans la mise en scène…
Saul brusque aussi la narration, oui. Je me suis demandé comment rendre son côté impulsif au cinéma et cela a mis en question l'ensemble du film. On l’accompagne dans son passage d’un état à un autre, de la colère à la tristesse, en passant soudain par la drôlerie. Ces ruptures de tons du film suivent celles de notre personnage, comme dans la vie.

Quelles ont été vos réponses à ce questionnement ?
L'improvisation. Elle a été une boîte d'écho aux propositions que je faisais. Je parlais de spontanéité et l'improvisation en a été le prolongement. Ici, les histoires contenues dans le scénario sont « investies » par les acteurs. C'est même plus que cela : ils s'y engouffrent. Moi même, quand on
commençait à tourner, je ne savais jamais très exactement ce qui allait se passer. Enfin, disons, que je savais d’où je partais et où j’allais, mais à chaque fois il y avait plein de chemins possibles...

Ce travail avec les acteurs vous parait essentiel ?
Oui, parce qu'il ne suffit pas de poser l'histoire d'un fils et de son père. Si je dis à l'acteur: « là, tu agis comme son père », tout dépend de ce qu'il met derrière ce mot de « père ». Tout est très variable. Il faut nécessairement faire appel à des mouvements intimes qui ne se fabriquent pas à l'avance. Là-dessus, les comédiens ont été très réceptifs. Ils proposaient parfois d'inverser leurs fonctions : le jeune jouait le vieux et inversement. Le père se sentait encore fils et celui qui devenait père ne se sentait pas forcément père… La question des générations a été très riche à exploiter. Sur cette base, les autres comédiens sont venus perturber l’histoire en y apportant du burlesque et les aider à revenir à la vie. Nous avons compartimenté le jeu et laissé libre cours à l'imaginaire de chaque acteur.

Cela ne ralentit pas le tournage, déjà très court ?
Quand, après avoir tâtonné, un acteur « trouve », c'est un moment magique. Imaginez, vous êtes à la dixième scène de la journée, on a fait douze prises sur les trois dernières heures et d'un coup les bons dialogues sortent de la bouche des acteurs. Quand l’improvisation fonctionne c’est
précieux, ça les renforce et les rend généreux.

Cette méthode est un retour à l'esprit de vos premiers films new-yorkais ?
Pour moi, ce n'est pas vraiment un retour... parce que j'ai quand même surtout l'impression de faire à chaque fois mon premier film. C'est comme si j'avais fait six fois un premier film. Comme si j'avais redoublé six fois… Mais j'en suis heureux ; c'est très positif pour moi… Ça s'appelle la liberté. Mais c'est un travail intense.

De quelle manière ?
Je veux dire qu'aujourd'hui, je sens que l'on exige du cinéma qu'il soit puissant. Qu'il s'impose, comme s'imposaient Folies de femmes de Stroheim ou Metropolis. On attend d'un film qu'il vous domine indiscutablement. J'ai beaucoup de respect pour ces films qui offrent une vision
puissante, mais je ne me sens pas d'affinités avec ceux qui veulent les faire. Je ne suis pas de ces réalisateurs.
Tous les jours, on est saturés d'images, jusqu'au délire. Et le cinéma ne sait plus quoi infliger au spectateur pour qu'il réagisse : le martinet, l'obus, le découpage, le cannibalisme… C'est comme si, à force, le public ne sentait plus rien. C'est une surenchère.
Mais cette volonté de puissance dénote surtout une faiblesse. Je fais mes films contre cela. Et je trouve que tourner Le cours étrange des choses, dans ce contexte, finalement, c'est être un peu à contre temps, c’est difficile mais cela nous a tous renforcés. On a cherché un sens au delà des effets, pas une imitation du ressenti ou une invitation forcée à fonctionner dans un moule.

Pourquoi ?
Je pense que notre film est de l'ordre de la caresse, on réinvente le bisou… Ce n'est pas un film qui martèle les images mais qui cherche à vous conduire dans la vie de ses personnages avec une certaine douceur. Pendant le tournage, l'équipe était déjà, malgré la difficulté du travail, sur le mode d'une grande émotivité, cela se portait sur de toutes petites choses. La scène de réconciliation du film a ému la scripte aux larmes alors même qu'on tournait dans la rue avec une petite caméra en donnant l'impression de faire un film de vacances… C'est revenir à une dimension humaine du cinéma. Et cela fonctionne parce que les acteurs sont magnifiques.

C'est un film presque insaisissable, dans le sillage de la course de Saul ?
Le cours étrange des choses parle de presque rien, mais la question est de savoir comment on fait un film, de ce rien. Car ce rien peut prendre une importance essentielle au niveau d'un seul être. Tout passe par son regard intime. C'est un personnage dont l'intensité nous permet de traverser un chemin qui va du dramatique au burlesque, jusqu'à devenir un chemin de conscience. Pour moi, même si j'aime le grand cinéma à spectacle, qui peut être très intelligemment fait, le cinéma doit tout de même offrir un accès aux choses vraies de la vie.
Pour cela, il faut peut-être redéfinir le chemin. Et plus que de trouver les mots, il s'agit presque de revenir à un alphabet. Trouver comment le cinéma peut continuer à être un langage. Alors même que tout tend à un abandon de cette rigueur.
On me parle toute la journée de la fin du cinéma, j'ai plutôt l'impression qu'il en est à ses balbutiements. De l'intérieur vers l'extérieur et vice et versa.
On est toujours en train d'inventer, de revisiter les genres de cinéma. J'ai l'impression qu'on en est encore à essayer de savoir comment trouver la bonne lumière pour parler d'un sujet, à chercher encore comment un film peut bien nous parler de la vie.

Propos recueillis au festival de Cannes 2013 par Philippe Piazzo et Pierre Crézé pour Universciné