17 ans

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Réalisation & Scénario Didier Nion
Image Didier Nion
Son Pascale Mons
Montage Catherine Zins
Montage son, Mixage Jean Mallet
Production Mille et une. Films/ Gilles Padovani
Coproduction ARTE France
Avec la participation du Centre National de la Cinématographie, de la Procirep, du Ministère des Affaires Sociales, du Travail et de la Solidarité, du Pôle Image Haute-Normandie, de la Ville de Canteleu, de l’Atelier de Production Centre Val de Loire, de la Région Bretagne

 

Didier Nion

1983-1998 : chef machiniste et opérateur Cinéma et télévision
1976 : CAP de menuisier
1959 : né à Le Petit Quevilly le 21 janvier

FILMOGRAPHIE
2003 17 ans
2000 Voyages, voyages. Vientiane.
Vientiane. Carnet Oct 1999.

1999 Juillet à Quiberville.
1998 Juillet…
1996 Clean time, le soleil en plein hiver.
1994 Ray Diaz
1990 Les plans de la comète
1985 Le mariage ou le baiser caméra
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Semaine de la critique – Festival International de Locarno 2003
 

17 ans

Didier Nion
Distribution :: 
Date de sortie :: 
10/03/2004
France – 2003 – 1h23 – 35 mm – couleur – 1,66 – DTS Stéréo

Jean-Benoît a dix-sept ans et débute un apprentissage de mécanicien diéseliste. Entre le garage où il travaille, la relation amoureuse avec Hélèna, les rapports conflictuels avec sa mère, le film montre l’incapacité de Jean-Benoît à apprendre et sa difficulté à sortir d’une enfance marquée par la disparition de son père. Pourtant, peu à peu, Jean-Benoît commence à se reconstruire.

Entretien avec Didier Nion
réalisé par Gaillac Morgue – Paris/novembre 2003 [Extraits]

Comment est né ce projet ?


Mon parcours personnel est proche de celui de Jean-Benoît, avec ses blessures, ses incompréhensions… Intimement, je savais qu’un jour, je déposerai cette enfance blessée. Avec ce film, j’éprouve une sorte de fierté, le sentiment d’avoir concrétisé quelque chose, de pouvoir enfin dire, « J’existe ». Ce film est l’aboutissement d’une première vie. Pour moi, et aussi pour Jean-Benoît.

En quoi votre parcours est-il réellement proche de celui de Jean-Benoît ?
J’ai connu la douleur d’être séparé de ma mère, la violence d’un père… Le fait d’avoir été mis vers l’âge de six ans en pension avec mon frère et ma sœur jumelle, quand mes parents se sont séparés, et les conséquences subies par cet enfermement, dans un univers que je qualifie de carcéral. Tout cela est dur à vivre dans la prime enfance. « Le foyer c’était peut-être pour me protéger de certaines choses que je ne devais pas voir, me protéger d’une violence familiale » dit Jean-Benoît. Enfant, je ne comprenais pas l’abandon de la mère et la violence du père, je me sentais coupable. Plus tard, on peut donner des raisons à certains actes. Ma mère nous avait placés pour nous protéger, pour se protéger aussi… Je me suis reconnu en Jean-Benoît. J’étais comme un grand frère, une sorte de père de substitution parfois, mais ça me faisait peur. Je n’ai pas d’enfant, donc il y a de ça aussi.

Comment avez-vous rencontré Jean-Benoît ?
Sur le tournage de Juillet, mon précédent film. J’avais choisi de tourner dans un camping en Normandie, près de ces mêmes falaises où j’avais passé les seules belles heures de mon enfance avec mes parents. Un espace de liberté… Je me souviens de ma première rencontre avec Jean-Benoît, un petit bonhomme qui avait oublié de grandir, à 14 ans, on lui en donnait douze. Il tentait de monter l’auvent de sa caravane avec sa mère. J’ai été frappé par son visage, par ce regard qui dissimulait tant de blessures, par sa vivacité, son intelligence aussi. On a sympathisé, il s’est intéressé au tournage. Et un soir, il m’a déposé son histoire, d’une manière très pudique. Il ne disait pas mon père s’est mis une balle dans la tête, mais, « mon père est parti ». J’ai pensé,le chemin va être long, mais le jour où il le dira… On a pris le temps de vraiment se connaître. On a tourné Dix-sept ans pendant 27 mois.

Ce film nous touche par son témoignage à la fois singulier et universel.
J’ai réalisé, plus tard au montage, à quel point l’histoire de Jean-Benoît résonne en chacun de nous, elle parle du passage douloureux de l’adolescence à l’âge adulte, de la difficulté de trouver sa place dans la société, de la douleur d’une séparation… […]

La présence à l’écran de Jean-Benoît est intense. Il ne joue pas. Ses récits, ses actes sont d’une grande sincérité. Et vous l’approchez au plus près de ses émotions.
J’ai été menuisier. Les six premiers mois d’apprentissage, on manie la scie, puis on apprend le travail du rabot, de la gouge, et on sculpte. On a un contact charnel avec l’outil, avec la matière. On fait chanter les mains. J’essaie d’avoir cette même approche avec une caméra. Un visage est une matière riche, vivante, comme le bois. On a envie de la rendre la plus belle possible, même si l’expression à reproduire est tragique. Je voulais être près des visages. Le choix d’un objectif de 25 mm, un peu plus fermé que la vision humaine, me permet d’être assez proche, tout en gardant une petite distance. Je reste hors cadre, mais j’interviens avec les mots, c’est une rencontre. Le 25 mm me permet aussi d’organiser la profondeur de champ sans apport de lumière, et de mettre le point sur les yeux, là où ça parle. […]

Jean-Benoît rêve de conduire un camion. Tout est déjà là, dans cette première séquence, avec ce garçon qui avance entre son rêve et sa douleur. Entre la fuite et la volonté farouche de ne pas gâcher sa vie.
C’est ce qui m’impressionnait, je me voyais tellement en Jean-Benoît ! Combien de fois je l’entendais me dire, « j’veux m’en sortir ». Je ne sais pas comment on a cette force en nous, malgré tout. Cette intuition de pouvoir arriver à faire quelque chose de sa vie, malgré les échecs, les dérapages. C’est la richesse de Jean-Benoît. Il sait qu’il est mutilé par la révolte, mais il sait qu’il vaut mieux que cela. J’ai dit à ma monteuse qu’il fallait absolument rendre à Jean-Benoît cette richesse, sa force, sa sensibilité, son intelligence. Quant à sa passion pour la mécanique, comment imaginer une plus belle métaphore ! Les scènes dans l’atelier, quand il apprend à bâtir des pistons, c’est un cadeau inespéré. Quand il raconte comment remonter un moteur, pièce par pièce, c’est toute la métaphore de sa propre reconstruction, comment il doit faire le tri dans sa tête et agencer les pièces pour qu’elles aillent bien les unes avec les autres. Ce qu’il fait avec ses mains en raconte tellement sur sa propre vie ! […]

On sent Jean-Benoît muré dans ses contradictions, sans doute pour ne pas laisser éclater une violence qu’il sait destructrice.
Il sait qu’il est fait de cela. Personnellement, j’ai compris plus tard que mes richesses venaient de mes souffrances. Lui, qui est dans une fuite permanente, n’en est pas encore conscient. L’enjeu de ce film était aussi de lui faire comprendre cela. […]

Une fuite qu’il reproduit sans cesse. Devant l’effort, la discipline…
Il oublie même de se présenter le premier jour de l’examen pour son BEP ! Comment faire quand on est brûlé de l’intérieur ? On ne peut pas se retrouver face à soi-même.

Il y a cette séquence bouleversante du retour à la maison de campagne où ses parents, après s’être séparés, ont tenté un nouveau départ. « C’était raté, le mal était ailleurs. C’était un véritable carnage ! », dit-il.
Il m’avait montré un album photo où figurait cette maison qui symbolise des moments de bonheur. C’est merveilleux la façon dont il dit, « j’allais ramasser des cerises et des poires avec mon père… ». Il fallait revenir sur ces traces pour recueillir ces mots. Cette maison est fondamentale, elle a représenté l’espoir, et en même temps le carnage, elle racontait tout. On voudrait tous pouvoir effacer les heures noires et rebâtir.

La présence de la mère se limite à une bordée de jurons. Par contre, vous privilégiez les intervenants qui lui ouvrent une vie nouvelle, un futur possible.
Je connais peu Evelyne, sa mère. Je la voyais s’effacer, partir à son travail la nuit, mais je pensais qu’elle devait être dans le film. J’ai cru compren-dre, après pas mal de faux-fuyants, qu’elle ne voulait pas apparaître dans le film. Elle espère que cette aventure va aider son fils, mais peut-être était-ce aussi pour elle un moyen de se désengager vis-à-vis de lui. Finalement, le simple fait qu’elle soit absente imprègne tout le film. Faire passer la façon dont ils se parlaient ensemble, c’était montrer leur relation.

Par contre, il y a une jeune femme qui compte, c’est Héléna, la copine de Jean-Benoît, son « petit boudin » comme il l’appelle affectueusement.
Quelle rencontre, là encore ! Héléna n’a pas de travail, mais elle a eu ce don précieux d’être élevée dans une famille où il y a de l’amour, du respect, et c’est tout cela qu’elle renvoie à Jean Benoît. Héléna, c’est une mère en puissance, elle lui dit, « La mère que tu n’as pas eue ». Et puis, c’est une femme. Une femme forte. Quand Jean-Benoît menace de rompre le pacte qui nous liait, elle est lucide, « s’il reste comme ça, je ne ferais pas ma vie avec ». Héléna est plus mûre que lui à ce moment-là, c’est une fille, elle a un peu d’avance. Elle lui fait découvrir « ce qu’est l’amour », comme il dit. Avec eux, on est vraiment au cœur de l’adolescence. On passe tous par ses tourments. C’est un parcours initiatique. Pour nous trois.

A la fin du film, Jean-Benoît lance une blague déstabilisante quant à sa vie future. Même s’il est toujours au bord du gouffre, même s’il fuit la question, à présent, il arrive à rire !
Ce moment de grâce est un cadeau, on en connaît peu en tournant ce genre de film, mais quand ils viennent ! A cet instant-là, la seule chose que je maîtrise est de me dire, il faut absolument reparler du BEP, du diplôme, mais comme je savais que ç’était la dernière séquence, je voulais aussi laisser Jean-Benoît en roue libre. Il m’a dit en plaisantant, « ça tombe bien, tu commences à me gonfler un peu avec tes questions », puis il se lance dans ce dérapage improvisé… Quel cadeau ! La pellicule se voile un peu, parce que c’est la fin du magasin, mais j’ai gardé la prise telle quelle.

L’expérience de ce tournage semble avoir été bénéfique à Jean-Benoît. Vous lui avez apporté un regard, une attention qu’il avait peu connue jusque-là.
Le cinéma a un pouvoir quasi divin, c’est incroyable à quel point on peut susciter de belles choses, ou de terribles parfois. Les coordinateurs d’orientation au collège, les mécaniciens du garage, Héléna, tous ces gens ont contribué à bâtir ce scénario. Après la rupture, on a pu aider Jean-Benoît à aller se présenter en candidat libre au BEP. On se disait, s’il s’en sort, ça sera un « happy end » comme on dit dans le cinéma !

Où en est-il aujourd’hui ?
Héléna et Jean-Benoît ont à présent un petit garçon de six mois. Ils vivent dans un grand appartement. Jean-Benoît a un métier et une voiture, ce qui est très important pour lui ! Toute cette « normalité », inimaginable il y a quatre ans, est aujourd’hui réelle. Et surtout Jean-Benoît se sent libre, parce qu’il sent qu’il sait mieux se contrôler. Le film l’a peut-être un peu « cadré ».