Août, avant l'explosion

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réalisation, scénario & dialogues Avi Mograbi • image Avi Mograbi et Eitan Harris • son & montage Avi Mograbi • production Avi Mograbi et Les Films d’Ici, Makor Fondation for Israeli Films, Noga Communications, The new Israeli Foundation for Cinema and Television • avec la participation du Centre National de la Cinématographie et Israeli Council for Culture and Art

 

Avi Mograbi

1989 Deportation [12’]
1994 The reconstruction [l’affaire criminelle danny katz]  [50’], vidéo, [doc]
1997 Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon  [61’], vidéo, docufiction
1999 Relief [5’] [installation vidéo]
Happy Birthday Mr. Mograbi [77’] [16 mm], docufiction
2000 At the back  [32’], installation vidéo
Will you please stop bothering me and my family [7’], installation vidéo
2002 Wait, it’s the soldiers, I have to hang up now  [13’], vidéo
Août, avant l'explosion [72’]
2004 Detail [8’] vidéo, [doc]
Detail 2&3 [8’] vidéo, [doc]
Detail 4 [8’] vidéo, [doc]
2005 Pour un seul de mes deux yeux
2006 Mrs Goldstein (9 minutes, vidéo, fiction)
2008
Z32
2013 Dans un jardin je suis entré
2016 Entre les frontières

 

Informations complémentaires: 

Prix de la Paix – Festival international du film, Berlin 2002

Août, avant l'explosion

Avi Mograbi
Distribution :: 
Date de sortie :: 
20/08/2003
Israël/France – 2002 – 1h12 – 35 mm – 1,85 – couleur – mono
Avi Mograbi déteste le mois d’août. Il symbolise à ses yeux tout ce qu’il y a de plus insupportable en Israël. Au fil des trente et un jours de ce mois quelconque, il sillonne les rues avec sa caméra et nous livre ses réflexions. Un nouveau pamphlet du plus subversif des réalisateurs israéliens, analysant la paranoïa et la violence quotidienne en Israël.
Je pensais filmer des événements, d’importance inégale, dont la violence potentielle se révèlerait d’elle même. Mais une fois descendu dans la rue, j’ai filmé une violence diffuse, verbale, quotidienne. Toute la tension accumulée, toutes les appréhensions, les inquiétudes de ce pays se sont déversées devant la caméra. Mon film dessine un portrait de l’état d’Israël. C’est un portrait de la nature et de la personnalité de ce pays et de sa population, rongée par la paranoïa. Un portrait où chaque homme a un ennemi, où chaque homme est un ennemi et où à chaque instant tout peut exploser. Et il n’y a pas de meilleur moment pour révéler ce conflit que le mois d’août. Avi Mograbi

UN HOMME parle à la caméra. Son visage en très gros plan a quelque chose d’obscène. Il nous parle de lui, de son pays, Israël, de la chaleur d’août et d’un désir de film. Il a l’air de nous proposer un jeu. Et puis, sans transition, il filme « caméra cachée » une longue scène de rue, violente et énigmatique. Dès ces premières images, Août s’impose comme une œuvre forte et dérangeante. Avi Mograbi fait partie de ces cinéastes dont la voix résonne et nous travaille. Comme Moretti ou Godard il nous parle à la fois du cinéma et du réel. Or là où il vit, Avi, le réel, comme il le dit lui -même, est devenu mauvais, le réel court à sa perte, il est devenu fou, absurde. Avi Mograbi est israélien et pour un Israélien, plus que pour quiconque, le réel est devenu infilmable. Son film, c’est un défi. Est-ce que ça a encore un sens de filmer ce réel-là ? Et comment le faire ? C’est comme ça que l’intrigue se noue, dramatique. C’est autour de cette question abstraite, philosophique, que le film se construit comme un véritable suspense. Comment va-t-il s’y prendre ? En étant à la fois filmeur et filmé, personne et personnage, en étant provocant et en se laissant provoquer, en risquant son corps, sa force, sa vie, dans le tragique malentendu de la violence et du mensonge. En s’engageant, corps et âme. En devenant acteur de son film, « sujet » de son histoire et de l’Histoire. Or cette « Histoire » est si lourde, si intimement douloureuse, qu’il ne peut la prendre, Avi, qu’entre les « pincettes » de l’humour. Cet humour à la fois féroce et généreux finit par trouer l’armure du désespoir. Nous sommes rattrapés par l’émotion. Août est tout à la fois une blague juive, une fable « hassidique », un vrai film politique, une leçon de modernité. Un grand film tout court.
Patrice Chagnard, cinéaste membre de l’ACID.

Notes d'Avi Mograbi
EN 2003 la situation s’est encore dégradée au Moyen Orient. Le gouvernement israélien fait tout son possible pour que personne ne puisse témoigner à l’étranger de ce qui se passe dans les territoires occupés. La campagne qui a débuté par le meurtre de l’américaine Rachel Corrie, militante du Mouvement de Solidarité Internationale, écrasée par un bulldozer, s’est poursuivie par d’autres agressions : tirs contre deux militants du MSI (l’un d’eux est cliniquement mort), incursions dans les bureaux du MSI dans la ville occupée de Beit Sahour, mesures prises contre des pacifistes chrétiens dans la ville d’Hébron, refoulement de plusieurs pacifistes internationaux, meurtre d’un caméraman britannique et récemment une nouvelle campagne visant à empêcher tout contact entre pacifistes israéliens et pacifistes palestiniens dans la bande de Gaza. Le gouvernement cherche à bander les yeux de ceux qui veulent savoir et à cacher tout ce qu’il fait subir au peuple palestinien dans les territoires occupés. Le seul lieu où l’on peut encore se rendre compte de ce qui se passe c’est le long de la construction du « mur de séparation » (surnommé « le mur de l’apartheid ») : des milliers de Palestiniens sont chassés de leur terre, de leur modeste source de revenu. Ils sont comme enfermés dans des prisons immenses, derrière des barbelés électroniques sans espoir ni de gagner leur vie, ni de mener une existence normale. En ce sens mon film Août est encore d’actualité : l’agressivité des personnes, devant ma caméra, leur volonté que je n’enregistre pas ce qui se passe ne sont que des métaphores de ce qui se déroule au plan national et gouvernemental. Août, avant l’explosion traite de l’autocritique et il semble que l’autocritique…. ne soit pas une pratique courante aujourd’hui en Israël.
Avi Mograbi (2003)

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ENTRETIEN AVEC AVI MOGRABI
Août, avant l’explosion a-t-il été projeté en Israël ? Comment le public a-t-il réagi ?
Août, avant l’explosion a été diffusé en Israël en avril dernier. La chaîne câblée Channel 8, coproducteur du film, l’a diffusé avec deux autres de mes films, Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon et Happy Birthday Mr Mograbi, au cours de trois soirées d’un week-end, ce qui m’a semblé très courageux. J’ai rencontré des réactions assez enthousiastes dans la rue mais, bizarrement, presque aucun écho dans la presse. Pourtant en Israël, les journaux publient quotidiennement des critiques sur les programmes télévisés de la veille, et les documentaires font l’objet d’une grande attention. Le film est donc globalement passé inaperçu.

Vos trois premiers films sont faits de scènes filmées sur le vif et de scènes où votre propre corps apparaît à l’écran. Quelles perspectives vous ouvre ce mode de narration ? Et comment ce dispositif a-t-il évolué au cours de ces trois films ?
Ce dispositif est lié à mon approche de la vie publique. Celle-ci m’intéresse, et j’y suis très impliqué à titre personnel : j’essaie de ne pas faire de différence entre les événements publics et ceux de ma vie privée. Certes, nombre de mes compatriotes pensent comme moi que la situation politique – avec l’occupation des territoires palestiniens – est insupportable. Mais ils ne la laissent pas infiltrer leur vie, ils n’estiment pas devoir agir pour changer cette situation ou pour prendre leurs responsabilités vis-à-vis d’elle. A contrario, dans mes films, j’essaie de mêler le monde domestique et le monde extérieur.
Dans Août, avant l’explosion, forcer mon personnage à affronter un problème politique me permet de pousser ce problème un peu plus loin et de le poser dans les termes concrets d’une situation quotidienne à résoudre. Je pense atteindre là un point où la question de la responsabilité se pose de façon plus directe et plus dure : dans les scènes de rue, mon personnage s’est lui aussi retrouvé victime d’agressions. Alors que je pointais ma caméra vers le monde, la caméra a fini par se retourner vers moi. Je me suis rendu compte que, plutôt qu’un film sur « eux », Août était un film sur « nous ». En ce sens, il s’agit probablement d’un film plus personnel que les deux premiers.

La figure burlesque semble dominante dans votre  film. Est-ce pour vous la seule manière de filmer certains aspects du conflit israélo-palestinien ?
Je ne sais pas si c’est la seule manière de filmer le conflit aujourd’hui, d’autres réalisateurs s’y prennent autrement. La manière dont Août a évolué a été assez involontaire. Au départ, je n’avais pas prévu de jouer les trois rôles – moi-même, ma femme et mon producteur. Je ne savais même pas ce qui allait se passer dans la maison du réalisateur dès lors qu’il s’absenterait. J’ai demandé à deux de mes amis de jouer les autres rôles mais, pendant longtemps, j’ai repoussé le moment de filmer ces scènes. J’avais peur de leur manque d’expérience – aucun des deux n’est acteur professionnel –, et puis je n’étais pas bien sûr de ce que je voulais mettre en scène. Finalement, j’ai réécrit la scène où le producteur surgit dans l’appartement, et j’ai décidé d’en faire un sketch en jouant les trois personnages à la fois.
Par ailleurs, les auditions de la femme de Baruch Goldstein sont en fait des chutes d’un film que je voulais réaliser quelques années plus tôt sur le massacre d’Hébron, mais je n’ai jamais pu finir. Je souhaitais monter les témoignages vidéo entendus par la commission d’enquête constituée après le massacre, sous la forme d’un « procès télévisé », sorte de film qui donnerait à voir les conditions institutionnelles de l’occupation. Un témoignage est resté gravé dans ma mémoire, celui de la femme du meurtrier. Elle raconte comme tout était calme la nuit précédant le massacre, comme ils avaient dîné en famille, comment Goldstein avait pris ses enfants dans ses bras comme toutes les autres nuits, combien ce qui était arrivé l’avait bouleversée. Juste avant de conclure son témoignage, elle demande à la Cour de lui donner l’arme de son défunt mari. J’avais besoin d’intégrer cela à un film, sans savoir au juste lequel. Je l’ai finalement mis dans Août, avant l’explosion.
Après avoir achevé le film, il m’a fallu plusieurs mois pour réaliser à quel point les trois aspects du film étaient complémentaires et à quel point, ensemble, ils formaient un tout. Je ne sais pas si c’est ce que vous appelez « figure burlesque » mais, après avoir tenu un rôle à part entière dans des agressions de rue, joué le rôle de trois personnages différents dans un drame domestique, auditionné enfin trois actrices pour le rôle de la femme d’un meurtrier de masse, j’espère avoir réussi dans ce film à exprimer ce que nous, israéliens, avons à faire. Or ce « nous » n’est pas si facile à regarder en face, même de mon propre point de vue.
Extrait d’un entretien réalisé en 2002,
par Benjamin Bibas, Christophe Postic et Eric Vidal.
Traduit de l’anglais par Benjamin Bibas. in Journal des Etats Généraux de Lussas.