Avanim

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Scénariste : Raphaël Nadjari
Production : BVNG, Transfax Film
Compositeur : Nathaniel Mechaly
Chef décorateur : Sean Foley
Chef monteur : Godefroy Fouray

 

Raphaël Nadjari

Né en France en 1971, Raphaël Nadjari fait des études d’arts plastiques. En 1998, il quitte Paris pour s'installer à New York, où il réalise son premier long métrage The Shade, une adaptation libre de La Douce de Dostoïevski. Le film est tourné en anglais et met en scène son acteur fétiche, Richard Edson, figure du cinéma indépendant américain, que l’on retrouvera dans deux autres films du réalisateur. The Shade est présenté au Festival de Cannes en 1999, dans la section Un certain regard. I am Josh Polonski's brother, tourné en super 8 mm, est présenté au Forum du Festival de Berlin en 2001 et Apartment #5C à la Quinzaine des Réalisateurs en 2002. En 2003, Nadjari s'installe à Tel-Aviv, où il réalise Avanim, entièrement en hébreu. Le film est sélectionné au Festival de Berlin, puis présenté en avant-première au MOMA à l'occasion de la réouverture du musée. Parallèlement, Nadjari reçoit le prix France Culture du Meilleur Cinéaste de l'Année en 2005. Son parcours en Israël se poursuit avec Tehilim, tourné à Jérusalem. Le film est sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes en 2007. Présenté à New York au MOMA, il a aussi reçu le Grand Prix à Tokyo Filmex au Japon. Une Histoire du Cinéma Israélien, film document qui retrace l’histoire du cinéma israélien de 1933 à nos jours, a été présenté au Forum du Festival de Berlin 2009. Le cours étrange des choses est son 6e film de fiction.

FILMOGRAPHIE
2013 LE COURS ETRANGE DES CHOSES
produit par Caroline Bonmarchand, Marek Rozenbaum, Itai Tamir
2009 UNE HISTOIRE DU CINEMA ISRAELIEN
produit par Bruno Nahon, Amir Feingold
2007 TEHILIM
produit par Geoffroy Grison, Fred Bellaïche, Marek Rozenbaum, Itai Tamir
2004 AVANIM
produit par Geoffroy Grison, Marek Rozenbaum, Itai Tamir
2002 APARTMENT #5C
produit par Marin Karmitz, Alain Sarde, Geoffroy Grison
2001 I AM JOSH POLONSKI'S BROTHER
produit par Geoffroy Grison, Caroline Bonmarchand, Francesca Feder
1999 THE SHADE
produit par Francesca Feder, Geoffroy Grison

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

FESTIVAL DE BERLIN 2004 - PANORAMA - SÉLECTION OFFICIELLE
FESTIVAL DE GENÈVE • CINÉMA TOUT ÉCRAN 2004 • GRAND PRIX
FESTIVAL DE SÉVILLE 2004 • GRAND PRIX
EUROPEAN ACADEMY AWARDS 2004 • NOMINATION MEILLEURE ACTRICE

Avanim

Raphaël Nadjari
Distribution :: 
Date de sortie :: 
16/03/2005
FRANCE/ISRAEL. 2004. 1h50. 35mm. 1,85. Couleur.


Michale est une jeune femme d'une trentaine d'années, mariée, et mère d'un jeune garçon. Elle travaille avec son père dans un cabinet comptable de Tel-Aviv qui a notamment pour clients des institutions religieuses orthodoxes. Son quotidien se partage entre son enfant, son époux, son travail, et son amant. Le jour où elle apprend la mort tragique de ce dernier, sa vie bascule...

ENTRETIEN AVEC RAPHAEL NADJARI

Vous êtes français, vous avez réalisé vos trois premiers films à New-York et maintenant un film en Israël. Qu’est-ce-que ça veut dire pour vous être un « cinéaste nomade » ?
C’est quelque chose qui fait partie de mes origines, françaises, cosmopolites, juives, et de ma quête personnelle. C’est lié à l’idée de l’exil comme source de connaissance. Mon identité est en déplacement, mais je sens que mes attaches avec elle ne cessent de grandir. Avec ce film, j’ai réussi pour la première fois à avoir un sentiment d’attachement au monde, à la terre. Donc, mon conflit identitaire est encore multiplié par mille, mais c’est merveilleux... Apartment #5C, le dernier film que j’ai fait à New-York, a constitué pour moi une étape dans une quête personnelle dont Avanim est aujourd’hui la suite logique. Je m’interrogeais beaucoup sur l’identité juive. Pour moi New-York était un lieu juif par excellence, une ville où l’on peut être entièrement soi, sans avoir à se justifier. J’y ai connu des israéliens qui m’ont fait réfléchir sur la notion de « terre promise », ils ont quitté leur pays pour l’Amérique, que beaucoup d’Israéliens voient aujourd’hui comme un nouvel Eldorado, mais où beaucoup d’entre eux ont subi un traumatisme de perte totale d’identité. En plus, tout a basculé après le 11 septembre, notamment le sentiment de sécurité. Sur le tournage de Apartment #5C, j’ai rencontré des acteurs israéliens avec des qualités humaines et artistiques exceptionnelles. C’est ce qui m’a donné envie de poursuivre cette exploration en allant à la source, au pays des origines, en Israël. J’ai donc proposé, avec mon producteur Geoffroy Grison, un projet à Pierre Chevalier et Isabelle Huige d’ARTE qui ont soutenu cette démarche.

Comment vous êtes vous introduit dans la vie israélienne ? Comment avez vous appris à connaître le quartier de “Hatikva”, ce quartier populaire du sud de Tel-Aviv ?
Marek Rozenbaum et Itai Tamir, mes producteurs israéliens, m’ont fait découvrir l’immense variété des quartiers de Tel-Aviv. Quand je suis arrivé à Hatikva j’ai eu un choc. J’ai reconnu quelque chose, comme un monde perdu que j’ai redécouvert, le mien. J’y ai rencontré des gens qui m’ont rappelé mes grands-parents, des Juifs séfarades originaires d’Egypte et de Turquie. Des gens simples mais avec une grande intelligence de vie et une générosité hors du commun. Ces gens m’ont tout de suite compris. J’y ai tourné des plans qui m’ont absolument bouleversé, comme celui qui montre un groupe de gens
du quartier qui marche dans la rue en faisant la prière, naturellement, comme une simple évidence...

Tous les acteurs font un travail remarquable. L’actrice principale, Asi Levi, est une véritable révélation. Comment les avez-vous choisis ? Comment les avez-vous dirigés ?
J’ai été accompagné par une directrice de casting, Amit Berlowitz, qui m’a présenté des acteurs qui correspondaient tout à fait à mon idée de leurs personnages. Ils ont adhéré à ma méthode de travail basée sur l’improvisation. Ils étaient prêts à prendre le risque de perdre ce qu’ils savaient de leur personnage pendant le tournage pour le retrouver après. On prend la scène, on la transforme, pour arriver souvent au même résultat, mais en utilisant le vécu de l’acteur. L’acteur a chez moi une grande liberté mais qui doit être rigoureusement contrôlée. C’est assez  difficile car il entre souvent en lutte avec lui-même. Les dialogues ne sont pas écrits et les acteurs ont la possibilité de les inventer pendant le tournage. Il fallait que je leur fasse confiance car je ne maîtrise pas parfaitement l’hébreu et je n’avais donc pas la possibilité de comprendre toutes les nuances des dialogues.

L’improvisation était déterminante également dans l’élaboration du scénario au fur et à mesure du tournage...
J’ai écrit huit versions du traitement (script sans dialogue) déjà à New-York. Quand je suis arrivé en Israël, les choses ont changé au travers de mes rencontres dans le pays. Je me suis débarrassé des trop nombreux symboles qui existaient dans les premières versions et qui alourdissaient le sujet. Israël est un pays rempli de symboles, mais pour éviter les clichés et les autres dangers du film à thèse, il faut pouvoir les contourner. Le traitement a été à nouveau modifié pendant le tournage, en fonction du contact que j’avais avec les gens du quartier, par la matrice même des lieux du tournage, et, bien sûr, en fonction de ce que les acteurs m’apportaient. Le récit s’est transformé à toutes les étapes de production et c’est seulement au moment du montage avec Godefroy Fouray qu’il a trouvé sa forme définitive.

Votre méthode de travail – l’importance de l’improvisation, la mobilité de la caméra et l’intimité qu’elle crée avec les acteurs, avec leurs visages – fait penser au cinéma de John Cassavetes. Est-ce que vous revendiquez cette référence ?
On ne peut pas éviter Cassavetes, c’est l’une des grammaires de ce cinéma. Mais lui-même vient d’une grande tradition de cinéma indépendant new-yorkais qui commence avec des cinéastes comme Morris Engel (The Little Fugitive, 1953). Ils ont développé des méthodes de travail très originales avec les acteurs. Cassavetes m’a appris aussi la fidélité à une équipe qui accompagne de film en film. Je travaille depuis des années avec les mêmes techniciens, Laurent Brunet, mon chef opérateur, Fred Bellaiche, mon premier assistant, et Sean Foley, mon chef décorateur...

Quels autres cinéastes vous ont influencé ?
J’aime beaucoup le film noir américain. Je l’ai beaucoup étudié, notamment la série B. J’y ai appris le tournage rapide, sans beaucoup de moyens, l’économie de la narration, la réalisation dans l’urgence. J’ai essayé ensuite d’appliquer certaines de ces méthodes dans un cinéma plus intimiste.

La tradition juive séfarade est très rarement abordée par le cinéma israélien, à moins que ce soit d’une manière caricaturale dans les comédies populaires du “Bourekas” un genre phare des années 70. Pourquoi avez vous décidé d’aborder ce thème ?
Parce ce que j’aime cet univers. Il fait partie de moi-même, de mon identité. Je dirais qu’il fait partie de mon identité en conflit.. Je suis fasciné par des auteurs comme Bernard Malamud ou Issac Bashevis Singer, dont les personnages sont toujours déchirés entre tradition et modernité, mais qui ne nient pas ce conflit, qui l’assument et le dépassent.

Avanim véhicule une image complexe du monde traditionaliste séfarade, en révélant ses contradictions internes. Le film décrit la solidarité et la chaleur qui caractérisent les rapports entre les personnages, il montre la beauté des rituels religieux, des prières, mais il est aussi très critique par rapport à certaines « dérives », la  corruption qui peut exister dans ce milieu, la marginalisation de la femme.
J’ai essayé dans le film de dépasser l’image politisée de la religion en Israël, pour toucher à l’identitaire... Je cherche un humanisme en creux qui ne passe pas par l’attaque de l’autre mais qui travaille sur soi, une démarche de prise de conscience.

La même ambivalence marque la description de la famille, Michale est entourée de l’amour de son mari et de son père (qui est aussi son employeur), mais cette proximité et cet amour finissent par l’étouffer. Son geste à la fin du film peut se comprendre comme une tentative de briser ces « chaînes »...
Oui, je décris la vie avec ses contradictions, mais je ne juge personne. J’ai essayé d’éviter le film à thèse, et de faire un film « fragile ». Michale, dans son geste, tente de mettre fin à un système et de restaurer sa vie de femme. Elle veut être dans la modernité, dans la passion. Mais ce geste est dangereux, il est libérateur et en même temps emprisonnant, parce qu’elle sort d’un système et elle tombe dans le vide. En fait, dans ce film, tout le monde a un grand projet et tout le monde se trompe. L’un veut imposer la religion, l’autre veut la fuir. Et quand on croit tenir la vérité absolue, on ne fait plus de compromis avec la vie, et c’est là que la vie frappe.

Quelle est pour vous la signification du titre Avanim ?
En hébreu avanim signifie « pierres ». Ce pays est rempli de pierres, toutes symboliques. Il y a les pierres du mur des lamentations, les pierres avec lesquelles on construit des maisons et des écoles, celles que jettent les religieux sur les laïcs et les laïcs sur le religieux, il y a les pierres tombales et les pierres que l’on dépose sur la tombe en guise de souvenir. Ces pierres sont un point de croisement et un point d’interrogation. Elles peuvent servir pour détruire, mais elles peuvent aussi bien servir pour construire, pour bâtir. Il y a cette phrase rapportée de Saint-Just pendant la Révolution Française : « On peut construire à la liberté un temple ou un tombeau des mêmes pierres ».
Propos recueillis par Ariel Schweitzer, le 14 janvier 2004