Batalla en el cielo

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Scénariste : Carlos Reygadas
Producteurs : Carlos Reygadas, Philippe Bober
Production : Mantarraya Producciones
Photographie : Diego Martinez Vignatti
Ingénieur du son : Gilles Laurent
Costumière : Elsa Ruiz Pirinoli
Chef monteur : Adoración G. Elipe, Nicolas Schmerkin, Benjamin Mirguet
Mixage : Thomas Gauder

 

Carlos Reygadas

Carlos Reygadas découvre le cinéma à l'âge de seize ans avec les films d'Andrei Tarkovski.
Il met un temps sa passion de côté pour se consacrer à des études de droit. Il intégre une Université au Mexique avant de se spécialiser dans les conflits armés à Londres. Il travaille ensuite pour l'Organisation des Nations Unies avant de décider de changer de vie en 1997.
Il se rend alors en Belgique pour passer le concours d'entrée de l'Insas où il présente un premier court métrage. Il échoue à l'examen d'entrée.
Carlos Reygadas tourne ensuite trois courts métrages avant de commencer à écrire Japon en 1999. Le film est tourné durant l'été 2001 avant d'être présenté aux Festival de Rotterdam et de Cannes où il reçoit une mention spéciale pour la Caméra d'or. Son retour sur la Croisette se fait en 2005 où il présente en compétition officielle son nouveau long-métrage, Batalla en el cielo, centré sur l'enlèvement d'un enfant. En 2007, son film Lumière silencieuse reçoit le prix du Jury à Cannes. Son film suivant Post Tenebras Lux reçoit le Prix de la mise en scène.
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

Batalla en el cielo

Carlos Reygadas
Distribution :: 
Date de sortie :: 
26/10/2005
Mexique/Belgique/France/Allemagne. 2005. 1h39. 1,85. Dolby SRD.

Marcos, chauffeur d’un général, et sa femme ont kidnappé un enfant qui en est mort accidentellement. Dans un autre monde, Ana, la fille de son patron, se prostitue par plaisir.Hanté par sa conscience, Marcos se confesse à elle, à la recherche de réconfort.Finalement, sa quête de rédemption le conduit à suivre un pèlerinage en l’honneurde Notre Dame de Guadalupe.

ENTRETIEN AVEC CARLOS REYGADAS

VOUS INSPIREZ-VOUS DE PERSONNAGES RÉELS ?


Marcos Hernandez a travaillé avec mon père au Ministère de laCulture. Je lui ai demandé de jouer un petit rôle dans Japón, et c’est alors que j’ai pensé à lui pour mon nouveau film. Il m’abeaucoup inspiré la conception de l’histoire de Bataille dans le ciel - comme ce fut déjà le cas à l’époque avec Alejandro Ferretis pour  Japón. Marcos était parfait pour incarner ce personnage tourmenté par un conflit interne car j’avais besoin de quelqu’un d’introverti, doté d’une forte présence et d’un vrai mystère. J'aime prendre les comédiens de mes films comme ils sont, comme s’ils étaient une lumière dans l’eau, un arbre ou une belle peinture. C’est lacaméra qui vient ensuite capter l’intérieur des êtres. Marcos ne représente rien, il se contente d’être. Mon comédien idéal.

VOUS CHERCHEZ DES ACTEURS QUI NE «JOUENT» PAS, MAIS QUI SE RÉVÈLENT ?
Marcos ne représente pas une idée car je crois qu’on s’approche plus de l’Homme quand il se tient simplement devant la caméra, sans tenter de transmettre un sens. Les acteurs de Bataille dans le ciel n’ont pas lu le scénario et ne connaissent donc pas les intentions de leurs personnages. J’aime obtenir le jeu le plus naturel possible – ou plus précisement l’absence de jeu. Dans le cas d’Ana, interprété par Anapola Mushkadiz, j’ai même modifié le rôle en fonction de sa personnalité et de sa façon d’être. Quand quelque chose m’attire chez une personne, je construis le personnage autour de ce qui a déclenché l’attraction. La matière humaine prime. J’aime par ailleurs les situations imprévues et je suis souvent surpris par la spontanéité des amateurs.

APPROCHEZ-VOUS LES CORPS POUR EN RÉVÉLER LE MYSTÈRE ?
Quand j’écris un scénario, je m’imagine les choses telles que je les ressens. C’est vrai pour le personnage de Marcos comme pour la ville de Mexico, et sa texture sonore. Je montre la chair, les cheveux, les liquides et la lumière. Et le film tourne autour de ce désir - « anhelo » en espagnol - de sentir, de connaître, d’être là, d’être conscient. Je n’essaie pas de donner des réponses, mais de poser des questions, et je me contente de constater les mystères de la vie, qui est à la fois notre existence et notre conscience. Par le corps, on essaie d’entrer dans ce monde. Et à la fin dufilm, une nouvelle scène nous rappelle que nous sommes aussi cette chair qu’il nous faudra quitter un jour. Chacun d’entre nous est éphémère, mais nous sommes aussi, tous, un dieu, en soi.

COMMENT LA SOCIÉTÉ MEXICAINE AGIT-ELLE SUR VOS PERSONNAGES ?
Aujourd’hui, les enlèvements sont fréquents au Mexique.Ce phénomène me sert de point de départ pour parler de choses plus universelles. En fait, le personnage de Marcos pourrait aussi bien être allemand ou chinois. Mon film se déroule dans un contexte social dur, mais est loin d’être politique : il s’agit avant tout du conflitd’un être humain, tiraillé entre ses actions et sa nature.

POUR MARCOS, L’ENLÈVEMENT EST-IL UNE NÉCESSITÉ ?
Mon intention est de rendre compte de la complexité de la vie et de nos choix à travers cette histoire d’enlèvement. Marcos n’est pas pauvre. Il a sa maison, sa famille. Cet enlèvement ne lui est pas indispensable pour survivre, mais il lui offre un moyen efficace et facile de trouver un peu d'argent, pour acheter une voiture, par exemple. Il choisit une victime peu fortunée parmi ses connaissances car c’est beaucoup plus facile que d'enlever un riche entouré de gardes du corps.

LE FILM DÉPEINT-IL L’EFFONDREMENT DES REPÈRES MORAUX DANS VOTRE VILLE ?
Au premier abord, les personnages dans  Bataille dans le ciel peuvent paraître immoraux : la femme de Marcos kidnappe un enfant, Ana travaille dans un bordel. Ce ne sont pas des « âmes perdues », car à leurs yeux, leur attitude est parfaitement normale. Marcos, en, revanche est violemment tourmenté. Il finit, lors de sa descente aux enfers par être touché par quelque chose de supérieur. Marcos ne culpabilise pas d’une façon rationnelle, mais ses tripes s’opposent à son crime : c’est son corps qui se révolte.

POURQUOI LA RELIGION JOUE-T-ELLE UN RÔLE SI CENTRAL ?
Au Mexique, le fondement du catholicisme est le rituel plutôt que la spiritualité. Notre-Dame de Guadalupe est considérée comme la mère de tous les Mexicains, son amour est inconditionnel et nous, Mexicains, sommes bien contents de rester à jamais ses enfants. Le pèlerinage dans le film est ainsi plus un fait social que religieux. La femme de Marcos s’y rendcomme les autres, pour se racheter, en pensant : pourquoi ne pas pêcher et se repentir ensuite, comme tout le monde ?

D’OU VIENT L’ÉLAN ROMANTIQUE NOIR DE VOTRE FILM ?
J’aime travailler les sentiments forts et leur respiration dans les moments culminants comme l’a fait Rossellini avec Pompéi, à la fin de Voyage en Italie.Par ailleurs, j’aime beaucoup la peinture romantique allemande. Elle décrit une nature explosive, beaucoup plus grande et vaste que l’homme, mais qui requiert pourtant sa présence.

ÊTES-VOUS ATTIRÉ PAR LA TRANSGRESSION ET LA PROVOCATION ?
Voir une jolie jeune femme aisée (Ana) sucer un homme âgé et pauvre (Marcos) peut réellement déranger une partie du public. Superficiellement, le choc est esthétique, mais le tabou est en fait plus profond. Il réside dans la différence sociale.Si l’homme était un riche trafiquant de drogues, personne ne s’en étonnerait, la fille passerait pour une prostituée. Je ne provoque pas gratuitement mais pour déclencher des sensations franches chez les spectateurs.

RECHERCHEZ-VOUS LE CHOC ESTHÉTIQUE, NOTAMMENT DANS LES SCÈNES D’AMOUR ?
Non, je trouve les corps de mes personnages très beaux. On voit leur peau foncée transpirer, des courbes magnifiques, une belle matière humaine. J’essaie toujours de les montrer d’une façon ouverte et respectueuse car la plupart des être humains ressemblent à ces corps et non pas aux grandes stars de cinéma. Personellement, je préfère voir Marcos et sa femme faire l’amour d’une façon libre, sensuelle et réaliste que d’imaginer Tom Cruise ou l’un de ses collègues à l’ouvrage. Mon but n’est pas d’exciter oude révulser les spectateurs. Dans cette scène, les corps se fondent avec la lumière et la fragilité émouvante des personnages. Je trouve tout aussi absurde de voir un couple faire l’amour alorsque les draps couvrent soigneusement les seins et les sexes ! Je préfère filmer le sexe tel qu’on le vit : cette beauté naturelle traduit pour moi la sensation qu’on peut avoir en faisant l’amour.Nous sommes âme et chair.

LE SEXE EST-IL RÉVÉLATEUR POUR VOS PERSONNAGES ?
Au début et à la fin du film, l’acte sexuel est lié à la foi. Par contre, le rapport sexuel entre Marcos et sa femme est plutôt l’expression de l’amour érotique. Enfin, dans la relation entre Marcos et Ana, le sexe devient une arme de manipulation. Ana croit contrôler le besoin sexuel de Marcos, mais elle se trompe car il a plutôt besoin de communiquer et d’être écouté.

LA FELLATION STYLISÉE MONTRE-T-ELLE QUE LE SEXE A UNE DIMENSION MÉTAPHYSIQUE ?
J’avais envie de commencer le film par un visage, le reflet de notre intérieur, la présentation la plus directe d'un individu.Puis d’élargir et dévoiler peu à peu dans le même mouvement une femme et un homme – comme s’ils représentaient l’humanité. L’acte intime et chaleureux d’une fellation peut être esthétique. En me détachant de la pornographie qui cherche à exciter le spectateur je voulais filmer cette fellation d’une façon singulière et inattendue pourqu’on puisse être touché par ce moment d’intimité. Le début résume le film : un homme et une femme se touchent dans une situation idéalement proche, mais ils n'arrivent pas à communiquer. Il ya un écart et ils en souffrent. La sexualité est toujours double, charnelle et métaphysique, banale et profonde. Je montre la fellation comme un acte sexuel et un acte de la foi. Dans le sexe, on peut retrouver la foi.