Bouge pas, meurs et ressuscite

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Avec Pavel Nazarov, Dinara Drukarova, Elena Popova
 

Vitali Kanevski

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Informations complémentaires: 

Caméra d'Or - Festival de Cannes 1990

Bouge pas, meurs et ressuscite

Vitali Kanevski
Distribution :: 
Date de sortie :: 
26/09/1990
URSS - 1989-1h45 - noir et blanc

1947, à Soutchan, une petite ville de mineurs non loin de Vladivostok, coincée entre un camp de prisonniers politiques et un camp de prisonniers japonais. Deux enfants, un garçon, Valerka, et une fille, Galia, survivent en s'accommodant comme ils le peuvent du monde cruel et épouvantable des adultes. Valerka est de tous les mauvais coups, frôle les pires dangers et doit toujours son salut à Galia, comme ce jour où il a jeté de la levure dans les tinettes de l'école et fait déborder les fosses. Un jour, Valerka fait dérailler un train avec un lance-pierres. L'affaire, cette fois-ci, est terriblement sérieuse...

 

 

Bouge pas, meurs et ressuscite", de Vitali Kanevski

Tourné par un inconnu de près de 55 ans, ce renversant premier long métrage décrocha avec éclat la Caméra d'or du Festival de Cannes 1990.

Par Jérôme Provençal Publié le 05 octobre 2006 

Innombrables sont les films qui s'attaquent à l'adolescence mais rares sont ceux qui visent aussi juste et frappent aussi fort que Bouge pas, meurs et ressuscite. Tourné par un inconnu de près de 55 ans, ce renversant premier long métrage décrocha avec éclat la Caméra d'or du Festival de Cannes 1990. Puisant abondamment dans ses propres souvenirs, Vitali Kanevski nous ramène en 1947, au fin fond de l'enfer stalinien, dans un camp de prisonniers sibérien d'où Valerka et Galia, un garçon et une fille de 12 ans, vont s'échapper pour tenter de gagner Vladivostock. Filmée avec autant de pugnacité que de sensibilité, en un noir et blême d'une intensité primitive - passent les ombres de Vigo et Flaherty -, cette cavale effrénée exhale une révolte viscérale et fait souffler le vent puissant du lyrisme. En bonus sont proposés deux courts entretiens, l'un avec Kanevski et l'autre avec son actrice, Dinara Droukarova, aujourd'hui installée en France.
 


 

HOMMES & MIGRATIONS N° 1137 -NOVEMBRE 1990

NE vous méprenez pas sur le titre, la pérestroïka a beau souffler, ce n'est pas un western qui nous viendrait de l'Est. Vitali Kanevski n'a rien d'un Sergio Leone de la taïga, chevauchant une violence d'apparatchik bien nourri, parfumée au Davidof et musiquée par Enio Moricone.

La cinquantaine bien sonnée, il réalise son premier film après huit années de prison, infligées pour un viol qu'il n'a pas commis. Bouge pas, meurs, ressuscite, présenté au dernier festival de Cannes dans la sélection «Un certain regard », provoqua comme une déflagration dans un public pourtant cuirassé. On avait oublié de mettre le pan¬ neau avertisseur «attention, chef-d'œuvre ! »

Nous sommes en 1947 à Sout-chan, du côté de Vladivostok, aux confins pourris des steppes stali¬ niennes. Non, ce n'est pas le gou¬ lag, mais tout simplement l'ignomi¬ nie quotidienne.

Se côtoient, dans une misère de boue et de déjections, des prison¬ niers japonais (gibiers rêvés d'un racisme aux abois quand le vague

respect d'encore plus vagues conventions internationales permet, dans le dénuement ambiant, une sorte de statut favorisé), les déte¬ nus d'un camp de droit commun (appellation crapuleuse pour invali¬ der des gêneurs et autres asociaux) et la population «indigène » de mal lotis croupissant presque — entre inclémence climatique et désastre idéologique — dans un identique marasme carcéral, avec cependant les soubresauts d'une liberté arro¬ gante et dévergondée.

Au milieu de ces vies violentées et violentes, condamnées ou pré¬ destinées au malheur, ce sont sur¬ tout deux enfants, Valeska et Gal¬ lia, qui vont jouer leur destin à qui perd gagne. Destin en forme de jeu morbide comme l'indique le titre, mais avec un instinct puissant de survie, nécessaire quand les règles sont à ce point viciées, et qui leur permet de déployer des prodiges de débrouillardise, de rébellion et de tendresse.

La grande force du film tient dans l'irrésistible attraction de ce couple impubère, toujours capable d'en remontrer aux adultes. Elle, la petite mère-gamine, emmitouflée

dans les responsabilités mais tou¬ jours aimante, vigilante et volon¬ taire pour amoindrir ses frasques à lui, le loustic aux quatre cents coups foireux, graine de provo sous son espiègle tignasse. Car ils seront là pour réconforter et même provo¬ quer le rire. Ils resteront le sel et la vie, même lorsque la mort aura accompli son œuvre destructrice, qui ne pouvait être que la suite logi¬ que d'un système putride et nécro-phage. Le metteur en scène d'ail¬ leurs, pratiquant une sorte de hold-up du destin (coup cinémato¬ graphique qui laisse pantois), fait irruption pour casser le maléfice et offrir une échappatoire.

Film mûri dans le naufrage de tout un peuple, il est réalisé en noir et blanc, comme magistralement contemporain des chefs-d'œuvres qui nous faisaient croire à l'avenir radieux. Si vous ne tremblez pas lorsqu'un savant moscovite, déclassé par l'internement, fait avec une poi¬ gnée de farine que la charité a arra¬ chée à des portions d'affamés, un beignet dans une flaque d'excré¬ ments, c'est que jamais rien ne vous fera ni chaud ni froid et que vous avez le cœur infécond aux passions comme aux révoltes.