Cassandro the Exotico

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Un film de Marie Losier • Produit par Carole Chassaing et Antoine Barraud • Co-écrit avec Antoine Barraud • Image et son Marie Losier • Montage Ael Dallier Vega • Direction artistique Simon Fravega • Directrion de production Lola Adamo • Montage son et mixage Gilles Benardeau • Producteurs associés (Suisse) GARIDI FILMS, Consuelo Frauenfelder, Stefan Lauper, Tarik Garidi • Une production Tamara Films - Carole Chassaing / Tu vas voir - Gérard Lacroix, Edgard Tenembaum • Cette oeuvre a bénéficié du Fonds d’Aide à l’Innovation Audiovisuelle du Centre national du cinéma et de l’image animée, du soutien de Brouillon d’un rêve de la Scam et du dispositif La Culture avec la Copie Privée, du soutien de la commission Image/mouvement du Centre National des Arts Plastiques, du soutien du Moulin d’Andé-CECI, Centre des Écritures Cinématographiques, (DRAC, Région Normandie, Département de l’Eure), de la bourse de la Jerome Foundation/Artist Fellowship, et de la bourse d’artiste de John Simon Guggenheim Memorial Foundation.
Ce film a été sélectionné en développement par Paris DOC - Cinéma du Réel / Venice Gap - Financing Market 2017 / Work in Progress 2017, Les Arcs European Film Festival

 

Marie Losier

Après une jeunesse passée dans la gymnastique acrobatique (trapèze, poutres, barres parallèles…) puis la danse contemporaine et les claquettes, Marie Losier étudie la littérature à l’Université de Nanterre et la peinture aux Beaux Arts à New York. Elle réalise ensuite ses nombreux portraits avant-gardistes, intimes, poétiques et ludiques de cinéastes, de musiciens et de compositeurs hors normes tels que Alan Vega, Jonas Mekas ou Genesis P.Orridge. Autant de films réalisés les week-ends, sur son seul temps libre et avec ses économies.
Mais c’est son premier long métrage The Ballad of Genesis and Lady Jaye qui la fait réellement connaître. Après avoir été présenté dans plus de 200 festivals, le film sort en salles en 2011 en France, aux États Unis, au Canada, en Allemagne et au Mexique. Il gagne au passage une dizaine de prix. Régulièrement présentés dans de prestigieux festivals (Berlin, Rotterdam, Tribeca, CPH:DOX, Bafici, Cinéma du Réel, Hors Pistes, etc.), Ballad et ses autres films sont également souvent projetés dans des musées tels que la Tate Modern (Londres), le MoMA (NYC), le Centre Pompidou, ou encore la Cinémathèque Française (Paris) et la Whitney Biennale (NYC)... Elle fera l’objet d’une rétrospective complète au MoMA en Novembre 2018.
 

FILMOGRAPHIE

LONGS MÉTRAGES
2018 Cassandro The Exotico
Sélection ACID au Festival de CAnnes 2018

2011 The Ballad of Genesis and Lady Jaye 
Prix Grand Prix – Festival du Film d’Indielisboa (Lisbonne, Portugal)
Prix Teddy – Festival du Film de Berlin – Forum
Prix Caligari – Festival du Film de Berlin – Forum
Prix Louis Marcorelles et Prix des Bibliothèques – Cinéma du Réel (France)
Prix du Public – Bafici – Festival du Film de Buenos Aires (Argentine)
Prix de la Réalisation artistique – Outfest Film Festival (Los Angeles, USA)
Mention Spéciale – Sanfic – Compétition Internationale (Santiago, Chili)
Mention Spéciale & Prix du Public – Festival du Nouveau Cinéma (Montréal, CA)

COURTS MÉTRAGES (sélection)
L’Oiseau de la Nuit (2015)
Bim, Bam, Boom, Las Luchas Morenas! (2014)
Alan Vega, Just a Million Dreams (2013)
Tony Conrad, Dreaminimalist (2008)
Eat Your Makeup! (2005)
 

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Sélection ACID au Festival de Cannes - 2018

Cassandro the Exotico

Marie Losier
Distribution :: 
Date de sortie :: 
05/12/2018
France - 2018 - 73 min

Dans le monde bariolé et flamboyant de la Lucha Libre, Cassandro est une star aussi incontournable que singulière. Il est le roi des Exóticos, ces catcheurs mexicains travestis qui dynamitent les préjugés dans un sport pourtant fortement machiste. Malgré ses mises en plis, son mascara et ses paupières impeccablement maquillées, Cassandro est un homme de combat extrême, maintes fois Champion du Monde, qui pousse son corps aux limites du possible. Pas un combat sans qu’il ne soit en sang, qu’une épaule ne se déboite, ou qu’un genou ne parte en vrille ! Pourtant, après 26 ans de vols planés, d’empoignades et de pugilats sur le ring, Cassandro est en miettes, le corps pulvérisé de partout et le moral laminé par un passé particulièrement dur et traumatique. Tête brûlée, il ne veut cependant pas s’arrêter ni s’éloigner du feu des projecteurs...

 

 

Cassandro

Cassandro (de son vrai nom Saúl Armendáriz) est catcheur professionnel depuis l’âge de 17 ans. Il est né et a grandi à El Paso au Texas et a commencé à s’entrainer régulièrement en tant que Luchador de l’autre côté de la frontière, à Juárez au Mexique, alors qu’il était encore un jeune adolescent. Pour lui, le plaisir et la famille se situaient principalement à Juárez avec, en tête de tous, la Lucha Libre – version mexicaine, pop et flash, du catch professionnel. Chaque barrio avait une petite arène où des héros masqués (técnicos) s’affrontaient contre les méchants (rudos) tous les dimanches. Saúl adorait les costumes scintillants, le lycra, les corps en sueur et les foules bruyantes et passionnées. Il idolâtrait les Luchadores plus vrais que nature même si lui n’était pas bien grand. Mais il était athlétique et vif, et désespérément en manque d’une nouvelle image de lui-même, d’un alter ego.
Alors que les Exóticos ont commencé à se travestir, leurs numéros se sont transformés en caricatures d’homosexuels. Le public adorait les détester, criant « Joto! » (« Pédé! ») et autres insultes. Les Exóticos offraient un contraste par rapport aux machos qu’ils affrontaient sur le ring. Les Exóticos célèbres insistaient sur le fait qu’il s’agissait d’un numéro et que dans la vie courante, ils étaient hétérosexuels.
Cassandro, lui, a été l’un des premiers à affirmer publiquement qu’il était bel et bien gay. Lors de son premier match en tant qu’Exótico, Saúl Armendáriz n’était d’ailleurs pas masqué. Certains sont maintenant acceptés en tant que modèles positifs. « Je connais des hétéros qui me disent qu’ils sont plus tolérants envers les homos grâce à moi » dit fièrement Cassandro. Dans le passé pourtant, il a maintenu sa confiance en lui en s’anesthésiant avec de larges doses de drogues et d’alcool : tequila, cocaïne, marijuana. L’univers de la Lucha Libre attirait les policiers haut-placés, les fédéraux, ainsi que leurs cousins de la pègre, ce qui assurait une provision illimitée de produits illicites.
Pour Cassandro, la fête a duré plus de dix ans. Quelques années plus tard, il touchait le fond. Sa carrière souffrait à cause de ses dépendances et il ne catchait plus beaucoup. Vers la fin, il vivait dans l’arrière-cour d’un ami. La date de sa sobriété, le 4 juin 2003, est tatouée sur son dos. Il a t rouvé la force de s’en sortir grâce à son désir de vie, à sa croyance en Dieu, et par le biais de pratiques spirituelles venant des Mayas et des Indiens d’Amérique qui l’ont introduit à ses ancêtres Nahuatl. « On dit que la religion c’est pour ceux qui ont peur de l’Enfer, » dit Saúl. « Mais la spiritualité c’est pour ceux qui sont déjà allés en Enfer. Comme moi. » Il a repris les combats, et a crée une nouvelle identité et une nouvelle façon de combattre. Mais aujourd’hui, il doit faire face à de nouvelles épreuves. Il a subi deux crises cardiaques et ne peut plus ignorer les dangers physiques et moteurs qui le guettent.


Les Exóticos

Dans le monde du catch mexicain, la Lucha Libre, les Exóticos sont des catcheurs hommes habillés en femme, voire même en « drag », et qui combattent par extension les codes de la virilité. Même s’ils ne sont pas nécessairement homosexuels, les Exóticos cultivent à l’évidence l’ambigüité. Ils ne reculent devant aucune excentricité, du boa, à la mise en pli, des paillettes aux robes moulantes. Kitchs, flamboyants, parfois provocateurs, souvent drôles, ils n’en sont pas moins d’excellents athlètes, puissants et rusés. Dans un monde si machiste et compétitif, les Exóticos ont eu à se battre pour leur reconnaissance et leur façon d’être.
Ils prouvent en permanence que leur féminité et leur humour ne diminuent en rien leur capacité à se battre et à distribuer les coups. Si les premiers Exóticos sont apparus dans les années 1940, (notamment avec Sterling Davis, aka Gardenia Davis qui entrait sur le ring en lançant des gardénias au public), tous prétendait que ce n’était qu’une mise en scène théâtrale pour le public et pas du tout une identité profonde. Ce n’est qu’au milieu des années 1980 que deux Luchadores commencèrent à lutter en tant qu’Exóticos, mais sans renier leur identité homosexuelle en public. Cela a complètement changé la perception du phénomène et permis d’élargir et par extension d’accepter cette catégorie sociale.
L’une de leur principale singularité n’est pas anodine puisque pour la plupart, les Exóticos combattent sans masque. C’est là une vraie originalité dans l’univers du catch dont le masque est l’un des symboles les plus forts et aussi une façon d’assumer haut et fort leur identité profonde afin de donner l’exemple aux plus jeunes.

La zone El Paso / Juárez


L’agglomération de El Paso / Juárez a la particularité de s’étendre sur deux pays, les États Unis d’un côté et le Mexique de l’autre. Ce sont à la fois deux villes distinctes, opposées en tout, partagées par le fleuve Rio Grande, et une même étendue urbaine coincée entre les montagnes et le désert du Chihuahua. Selon les recensements, El Paso compte plus de deux tiers d’habitants d’origine hispanique. A l’inverse des idées reçues, c’est une ville très sûre et très fière de son musée de la police transfrontalière, le United States Border Patrol Museum. Ce n’est pas du tout le cas de Juárez, extrêmement dangereuse et délabrée. L’absence totale de politique cohérente concernant l’immigration a mené à l’apparition de quartiers très pauvres tout autour de la ville. Juárez est donc majoritairement et tristement connue pour sa criminalité qui lui vaut le surnom de «capitale mondiale du meurtre». Les affrontements entre les cartels de la drogue y ont fait des centaines et des centaines de morts rien que les cinq dernières
années. La police et l’armée sillonnent la ville dans des engins blindés sans réellement parvenir à changer la situation.
Que l’on choisisse de l’ignorer (comme la majorité des habitants de El Paso qui chérissent leur tranquillité) ou pas (comme la majorité des habitants de Juárez qui ne pensent qu’à passer), la frontière est omniprésente, ultra visible de partout avec son immense grillage de chaque côté du fleuve. Depuis l’ère Trump, elle est plus que jamais dans toutes les têtes, dans tous les champs de vision. Elle est l’ossature, la colonne vertébrale de la région.

 


 

Entretien avec Marie Losier

Cassandro, par bien des aspects, est comme une quintessence de l’univers de Marie Losier. Habituée des survivants, des fracassés de la vie, irrésistibles, drôles, colorés et insolents, comme le metteur en scène avant-gardiste New-Yorkais Richard Foreman, le cinéaste canadien Guy Maddin, les frères Kuchar, cinéastes jumeaux de l’underground New Yorkais des années 50, le musicien minimaliste Tony Conrad, Alan Vega du groupe Suicide, l’artiste transgenre Genesis P-Orridge, la chanteuse April March, les cinéastes Jackie Raynal et Jonas Mekas entre autres, Marie Losier s’éloigne des conventions chronologiques et biographiques des portraits pour s’attacher à un moment précis, privilégier les mises en scènes oniriques qui permettent de parler d’un contexte social et politique en transfigurant le réel et en tentant d’apporter une poésie. Véritable Alice au pays des merveilles, elle s’aventure cette fois non seulement hors de New York mais hors du milieu artistique, dans un monde inconnu de grands types baraqués et de combinaisons en lycra !

Que savais-tu de la Lucha Libre avant ce film ?
J’avais déjà voyagé à maintes reprises à Mexico City en tant que programmatrice de films et à chacun de mes voyages mon attirance pour la Lucha Libre (le nom général du catch mexicain), que j’avais découverte des années auparavant au travers du cinéma, s’était accentuée. C’est tout ce que j’aime : un monde théâtral excessif et drôle, des « personnages » de cinéma « bigger than life », des costumes multicolores et scintillants, des cris, du suspense, des prouesses acrobatiques spectaculaires et par dessus tout c’est un moment d’allégresse regroupant toutes les classes sociales avec leurs héros du ring ! C’est le deuxième sport le plus populaire au Mexique après le foot et les catcheurs y sont vénérés comme des légendes vivantes par le public en liesse. C’est une véritable religion ! Tout le monde y est réuni et « vit » le jeu à fond, les vieux, les jeunes, c’est merveilleux. Je suis, par ailleurs, comme le public mexicain lui-même, très sensible au mystère de ces hommes musclés et masqués qui ne révèlent jamais leurs identités ni dans la vie ni sur le ring. Il y a là tout un univers de sons et de couleurs qui donne une envie folle de filmer.

Comment as tu rencontré Cassandro ?
J’étais à Los Angeles pour la sortie américaine de mon précédent long métrage The Ballad of Genesis and Lady Jaye et un ami m’a emmenée voir un spectacle « Lucha Vavoom », une troupe de catch burlesque, dont la star n’était autre que Cassandro lui-même. C’est par lui que j’ai pris conscience de ce qu’était un « Exótico » (voir annexe). Je ne l’ai pourtant connu réellement que plusieurs mois plus tard, au Mexique, sur un bateau navigant autour d’une étrange île hantée où nous nous étions donné rendez vous. Nous avons parlé des heures, puis bientôt des jours, sans se quitter. Il m’a emmenée voir des matchs dans lesquels il connaissait tout le monde. Nous avons bavé ensemble sur les sublimes corps des athlètes et ri de notre propre béatitude ! Il m’a emmenée chez sa coiffeuse, au fin fond de Mexico City, dans les quartiers très pauvres de la ville, où il s’est fait permanenter les cheveux pendant des heures, au marché des sorcières pour acheter des plantes magiques et médicinales, puis chez ses amis les indiens Aztec avec qui il s’adonne à divers rituels. J’ai tout de suite été impressionnée par sa chaleur, son excentricité, son humour décapant, sa rapidité d’esprit et, évidemment, ses capacités athlétiques (il est ancien Champion du Monde de la National Wrestling Alliance). Autant de paramètres qui contrastent avec sa petite taille, la dureté de
sa vie et sa grande sensibilité.

Il est en effet extrêmement touchant…
Oui. Il faut imaginer le courage qu’il a fallu à cet homme pour apparaître sur le ring, non seulement en étant ouvertement gay, couvert de plumes et de maquillage ndans un sport si machiste, mais en plus pour le faire sans masque ! Si les Exóticos existaient avant lui, tous, majoritairement hétérosexuels, singeaient une homosexualité grossière et burlesque, presque homophobe, alors que lui en a fait une cause nationale, un cheval de guerre sincère et bouleversant. Une acceptation, une revendication de lui-même entière et sans concession qui depuis a fait école. Il repousse les frontières, il est très ouvert aux autres, solidaire, conscient de la fragilité de sa survie.

Aujourd’hui, il a d’ailleurs très peur de la fin de sa carrière qui approche…
C’est compréhensible. La Lucha Libre l’a sorti de tout. De la drogue, de la haine de soi, de la pauvreté, des violences quotidiennes. Il a transformé toutes ses supposées faiblesses en force, mais je comprends très bien qu’à ce moment de sa carrière il ait si peur de retomber dans tout cela. C’est humain. Dans le film il s’ouvre totalement sur cela, il parle très profondément de son intimité et de ses émotions. C’est ce que permet notre amitié. Comme je suis très petite nous étions très souvent juste tous les deux. J’étais son Jimminy Cricket !

Toute seule avec ta caméra 16mm !
La pellicule 16mm est un ingrédient fondamental de mon travail autant que le choix entre la peinture et l’aquarelle, le marbre ou l’argile pour d’autres artistes. C’est un rapport aux choses, une texture, un rituel, une histoire aussi. D’amour et de ,cinéma. J’aime les trucages caméra, les filtres, les optiques différentes et même kaléidoscopiques. J’aime les techniques du début du cinéma, des Méliès, des Cocteau, des Jack Smith. Le choix de la pellicule est un travail sur la matière - film, sur la mythologie - film aussi. Mais c’est avant tout un rapport à l’autre, car c’est le plus souvent sans son synchrone, juste l’image et par ailleurs j’aime aussi l’attente avant de voir la pellicule tirée. C’est pour moi le vecteur, le liant entre moi et la personne que je filme, par là que tout passe, l’émotion, la beauté, le jeu aussi. Le goût du jeu est d’ailleurs une composante importante de ma relation à Cassandro, que l’on pourrait appeler aussi pudeur tant ces jeux sont le plus souvent des révélateurs d’émotions profondes ou des occasions de passer une étape douloureuse par la joie. C’est typiquement le cas quand il évoque sa mort dans une sorte de tableau-vivant poétique.

Tu as toujours aimé ces jeux quand tu filmes, très loin du documentaire classique…
Chez Cassandro l’artifice ne dit pas moins sa réalité que le documentaire pur ! Au contraire ! L’avantage des personnages que je filme, et ici de Cassandro en particulier, est que leur univers est à la base tellement coloré que l’on ne voit pas les coutures entre le « réel sur le vif » et le reconstitué. Ce sont des existences si baroques dans leur essence même que mes mises en scènes aussi fantaisistes soient-elles s’y inscrivent comme une évidence. Ce sont autant de tableaux vivants. Comme une forme de réponse à leur « oeuvre ». Et puis je ne peux rien y faire, j’aime trop dessiner certains costumes, coudre, rafistoler, installer des ateliers de fortune dans des garages, des cuisines, des salons. Chiner des chapeaux, des tissus, des accessoires. Motiver les amis pour aider, c’est l’un de mes plaisirs de fabrication. Les scènes plus « fantasmées » ou plus « mises en scène » de ce film s’y prêtent à nouveau. De toutes les façons, plus que de sa vie ou de sa carrière, le film est avant tout le portrait de sa formidable énergie de vie.

Dans quelle condition physique est-il aujourd’hui ?
Il a récemment survécu à une crise cardiaque et, après les fractures, traumatismes crâniens et blessures en tout genre, le corps sonne l’alarme, le poussant à se questionner. Au delà de l’opération, des mois voire des années de repos seront nécessaires, et, à son âge, même s’il ne veut pas l’entendre, il est fort peu probable qu’il puisse remonter sur le ring de façon durable. Cette prise de conscience le rend parfois un peu amer, et lui si affable, souriant et aimant, peut soudainement se montrer sec ou un peu cassant. Tout cela le ronge. C’est un moment difficile pour lui, très clairement. Je le comprends d’autant mieux qu’il y a des douleurs qui se font écho dans nos parcours. J’étais athlète à l’adolescence, gymnaste de compétition et trapéziste, et j’ai du arrêter suite à un accident. Comme lui, j’ai du passer par ce moment où tout ce qui constitue ta colonne vertébrale, t’es soudainement enlevé. C’est un moment charnière.

Dès tes premiers rushs les mots « charnière », « frontière » revenaient souvent…
Mais des frontières il y en a d’ailleurs partout dans son univers ! Tout est double, chaque monde est à la porte d’un autre : il y a tout autant la frontière des États-Unis et du Mexique où il habite depuis toujours, celle entre l’homme et la femme qui habitent en lui, le bien et le mal sur le ring, sa religion fervente, presque béate, opposée à la violence des combats, la puissance d’un côté et le raffinement de son corps de l’autre, le junkie qu’il a été et le Saint Cassandro qu’il est devenu. Tout est binôme. Complexité. Richesse. Paradoxe. Hier victime d’abus sexuels, perdu dans la drogue, en prison, battu jusqu’au sang dans les bars, suicidaire, il est certes devenu un modèle de discipline, de sérieux et de solidarité avec les autres mais garde cependant une dualité en lui.


Ce film est l’une de tes premières excursions hors du milieu New Yorkais, du monde artistique et de la musique…
Mais c’est un univers très musical ! C’est une symphonie de cris, de cloches qui retentissent, de mélodies, d’hymnes kitchs, de langues mêlées (entre l’américain grommelé et le mexicain chantant) sans oublier la voix elle-même de Cassandro qui est digne des conteurs. D’ailleurs, les longs silences de sa maison, ses moments de solitude, ont une toute autre résonance après la folie furieuse des combats et ce contraste me plait beaucoup ! Non vraiment, je suis allée très loin de moi, géographiquement, thématiquement, mais je crois qu’au final je suis sur le coeur de ce qui m’intéresse. Peut-être plus que jamais.