Cette sale terre

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Scénario Andrew Kötting, Sean Lock – d’après le roman d’Émile Zola  La Terre
Mise en scène Andrew Kötting
Image Nick Gordon Smith
Son John Pearson
Montage Cliff West
Décors Judith Stanley-Smith
Production Ben Woolford
Musique David Burnand

 

 

Andrew Kötting

Andrew Kötting  a étudié aux Beaux-Arts au Ravensbourne College of Art dans les années quatre-vingt. Impliqué dans l’art performance, il utilise le film comme arrière-plan. Il travaille comme peintre-décorateur et ferrailleur, et tourne en 1982 Klipperty Klopp pour la London Film-makers Co-op.
 Entre 1984 et 1988, Kötting prépare une MA au Slade de Londres. Désintéressé par l'approche linéaire de la narration,
il y développe un style très personnel qui repose beaucoup sur la manipulation sonore.
Après la réalisation de plusieurs courts métrages, Andrew Kötting réalise Gallivant son premier long métrage en 1996.

Filmographie

1984    Klipperty Klopp [cm]
1986    Anvilhead the Hun [cm]  
1987    Self Heal [cm]  
1989    Hub Bub in the Baobabs [cm]   
1990    Hoi Polloi [vidéo/cm]
1991    Acumen [cm]
1992    Diddykoy [cm]
 (coréalisation Nick Gordon Smith)
 H.B. 1829 [vidéo/cm], Fleshfilm [cm]
1993    Smart Alek [cm]
1994    Là-bas [cm]
Gallivant (The Pilot), [cm]
1995    Jaunt [cm]  
1996    Gallivant
1998    Donkeyhead [vidéo/cm]
(coréalisation Andrew Lindsay)
1999    Me [vidéo/cm]
2000    Kingdom Protista [vidéo/cm]
    Invalids [cm]
2001    Cette sale terre (This Filthy Earth)
2002    Nucleous Ambiguous [cm]
    Mapping Perception [cm]
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

Cette sale terre

Andrew Kötting
Distribution :: 
Date de sortie :: 
28/07/2004
Angleterre – 2001 – 1h51 – 35 mm – couleur – 1,85 – Dolby digital
Francine et Kath sont deux soeurs qui vivent à l'écart dans la ferme de leurs parents défunts. Il y a aussi Etta, la petite fille de Kath, la soeur aînée, toujours enthousiaste et pleine d'entrain. Francine est indépendante et volontaire, c'est elle qui s'occupe des travaux de la ferme et qui assure la subsistance de la famille.
Buto, le père d'Etta, travaille dur également, mais il est violent et rapace. Il ne s'est jamais occupé ni de Kath, ni d'Etta, mais Kath va avoir 21 ans et hériter de sa part de la terre. Buto la demande en mariage. Pour lui, la terre est tout ce qui compte.
PROPOS DE ANDREW KOTTING
Un village. Des bâtiments rudimentaires et des mottes de tourbe qui maintiennent les toits en tôle ondulée. Du maïs, des patates, des betteraves, des oignons, des moutons, des vaches, des chevaux. La mécanisation s’installe lentement, les fermiers coupent les blés à la faux, labourent la terre à la herse. Ils sont sales et transpirent. Ils sont nés là, ne connaissent rien d’autre, enfermés, englués, embourbés, dans leur lutte quotidienne avec la terre. Ils se battent pour s’en emparer, la marquer, se l’approprier. Et la transmettre, comme un don ou une malédiction, à la génération suivante. Des hivers glacials, des étés étouffants. Le travail perpétuel. Une communauté dont la survie dépend de la terre depuis la nuit des temps.

C’est en lisant La Terre de Zola que m'est venue l’idée du film. Depuis une dizaine d'années, je vais régulièrement vivre quelques mois d'affilée dans une petite communauté rurale isolée. Une maison dans les Pyrénées, sans eau, sans électricité, sans téléphone. J’ai ainsi pu me rendre compte à quel point les gens sont liés à la terre, dans la joie et dans la douleur. Leur vie est dominée par l’asservissement dur et implacable à cette terre, comme dans le livre de Zola, c'est ce que je voulais montrer dans mon film. Je me souviendrai toujours de cette nuit où un fermier est venu frapper à ma porte. Je l'ai suivi sans savoir ce qu'il voulait. Je ne parlais pas très bien français à l'époque, mais j'ai vite compris que je devais me servir de mes mains. Les enfouir dans sa vache qui allait mettre bas, pour l’aider en tirant pendant ses contractions. Le veau était mal tourné et il a fallu plus de deux heures d’effort pour le faire sortir.

J'ai pressé le roman pour lui en extraire son jus. Je ne voulais pas faire une simple adaptation mais boire aux mêmes sources inspiratrices que Zola. La campagne, la terre, les éléments, les gens... Que tout ça se malaxe et qu'en soit engendrée une nouvelle forme. Deux autres livres m'ont également inspiré : La Cocadrille de John Berger et Et l'âne vit l'ange de Nick Cave.

Je voulais également affronter quelques-unes des conventions de la narration traditionnelle, laisser l'histoire n'être qu'une partie de cette mixture, et alors que le film se déroulerait et que l'apocalypse deviendrait imminente, faire ressentir au spectateur cette désintégration. Le film s'assombrit, la pellicule se dégrade et l'expérience cinématographique devient plus éprouvante. C'est un hommage aux gens qui vivent là et au paysage en général, qui est le personnage central du film, et que j'essaie de montrer dans toute sa beauté et dans toute sa cruauté. Je cherche à combattre la représentation romantique qu'ont les citadins de la vie à la campagne. Faire littéralement sentir la réalité, les animaux, la chaleur, le sang, on entend le vent…

Voilà tout ce que j'ai essayé de mettre dans le film. C'était une expérience ! Du bricolage, tout comme pour Gallivant, sauf que cette fois j'avais une histoire précise à raconter... J'ai amené des éléments qui me semblaient appartenir au film, qui devaient être pertinents et poétiques, et d'une certaine manière atemporels... Je voulais, dans l'esprit de Zola (et de son livre qui fut interdit à l'époque), défier la sensibilité du spectateur moyen de l'art et essai sur plusieurs tableaux à la fois.

J'ai mélangé les supports dans une tentative de représentation de la confusion du monde, et de la mémoire. J'ai utilisé le 16 mm pour l'histoire à proprement parler, la vidéo pour montrer le monde à travers les yeux (aveugles) de Joey, le Super 8 principalement pour la scène du marché avec ses différentes couleurs et textures. J’ai également utilisé des images d’archives (animaux morts, orages…). J'ai procédé par “cut-up”, un peu comme Williams S. Burroughs, il s'agit de prendre des petits morceaux ici et là, de les découper, de les combiner et de les répéter pour tenter de communiquer cette impression de grand air.

Dans les années 80, je faisais des performances in-situ, en poussant le corps au-delà de ce qui est agréable, avec l’idée d’endurance. Je les filmais pour en garder une trace et peu à peu je me suis de plus en plus intéressé au film lui-même. J'aime expérimenter vers un élargissement du langage cinématographique, montrer ce que je fais dans d’autres contextes : les galeries d'art, les cinémas, la télévision, sur dvd ou internet, sous forme de livres, de sculptures… Je viens de gagner un prix pour développer ces idées au cours des trois prochaines années dans le cadre de l’école d’art où j’enseigne (Kent Institute of Art and Design) Je me sens proche d'artistes comme Steve McQueen, Isaac Julien, Tacita Dean et Richard Billingham.

Cette sale terre
Raconter une histoire n’est de toute évidence pas quelque chose qui intéresse Andrew Kötting, mais Cette sale terre dévoile un talent si singulier et audacieux que cela n’a pas beaucoup d’importance. Gallivant, son film précédent, documentaire merveilleusement pittoresque, parvenait à créer une unité spatiale fragmentée par son principe de départ : Kötting, sa fille et sa grand-mère faisaient le tour des côtes britanniques en van dans le sens des aiguilles d'une montre. Pour sa première confrontation à la fiction de long-métrage, il a choisi d'adapter La Terre de Zola, un épais roman du XIXe siècle regorgeant de personnages exubérants pris dans la démesure du mélodrame. […] Kötting est radical dans sa déconstruction du roman de Zola, et ceux qui s’attendent à une somptueuse et fidèle adaptation dans la lignée de Germinal de Claude Berri risquent un choc toxique. Cette sale terre est une pure fantasmagorie habitée par des monstres et des personnages grotesques, si arriérés qu’ils semblent préhistoriques.

Il est pratiquement impossible de trouver ses marques dans ce cauchemar flottant. Kötting décape petit à petit notre habituel confort de spectateur par sa technique hautement abrasive : le ralenti, l'accéléré, l’utilisation de supports différents, le son non-synchronisé et l'insertion d'images d'archive. Fracturée, l'imagerie produit par moments un effet presque subliminal – était-ce une hallucination ou la vieille décatie s’est-elle vraiment noyée dans la vase ?

Ce n'est que dans la deuxième partie que s'esquisse une intrigue plus ou moins déchiffrable. C'est cependant lorsqu'il est le moins cohérent que le film est le plus puissamment visionnaire. On sent une baisse d'intensité une fois que les événements commencent à développer une logique, car Kötting n'est pas fait et n’est pas, ne serait-ce qu'un tant soit peu, intéressé par les intentions dramatiques conventionnelles qui enfermeraient son imagination poétique débridée. On a l'impression que, livré totalement à lui-même, il plongerait tête la première dans un chaos indescriptible, même si tel qu'il est le film doit plus aux fantaisies proto-surréalistes d’un Bosch ou d’un Bruegel, qu’à l’approche pseudo-scientifique de Zola. Sans parler de la vague anglicisation du cadre, on est bien loin de l'exactitude anthropologique. Entonnant des dialogues divinatoires des plus grotesques et arborant des vêtements défraîchis qui n'appartiennent à aucune époque ni à aucune région en particulier, ces gens de la campagne évoquent les archétypes immémoriaux d'un conte populaire.

Recherchant la sensation, Zola concocta un mélange explosif de meurtre, de viol, d'inceste et de scatologie au nom d’un naturalisme avide de vérité. Kötting et son co-scénariste Sean Lock ont laissé tomber la plus grande partie de ces détails obscènes, mais grâce à l'immédiateté perceptuelle du cinéma, ce qui en reste est terriblement abject. Dans la toute première scène, nos deux demoiselles de la ferme, ne rechignant pas à la tâche, ruisellent de sperme de taureau ; quelque temps après, leur oncle sénile perce distraitement un abcès rempli de pus. Il y a également suffisamment de plans de merde, de sang, de carcasses pourrissantes et de toutes sortes d'immondices pour justifier le titre du film. On n'a rien vu d'aussi monstrueux et putrescent sur l'écran depuis les jours glorieux d'Erich von Stroheim. Mais ce serait une erreur de considérer Kötting comme un misanthrope jubilatoire. Ce qui est remarquable dans ce film, et qui le démarque en ce sens totalement du roman de Zola, c’est sa totale impartialité dans l’observation. Aussi répugnants qu’ils puissent paraître dans leur avidité, leurs traîtrises et leurs superstitions grossières, les habitants de la terre ont une innocence élémentaire qui les met au-delà de tout jugement moral. Kötting regarde ses personnages sans horreur, condescendance ou sympathie car ils ne sont que l’excroissance de la nature, des troglodytes qui ont quitté leur cave et se cramponnent avec peine à la terre.

Les acteurs, peu connus, s'effacent derrière leur rôle, et l'on est plus que surpris d'apprendre que la détestable et jacassante vieille décatie est une comédienne professionnelle et non une clocharde ramassée par Kötting on ne sait où. Même s'il peut être par moments irritant, Cette sale terre est une expérience inoubliable qui annonce l’ascension d’un des plus grands cinéastes anglais.
Peter Matthews in Sight & Sound. [Extrait]