Chop Shop

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Réalisation Ramin Bahrani • Scénario Bahareh Azimi, Ramin Bahrani, Lisa Muskat • Image Michael Simmonds • Montage Ramin Bahrani • Mixage Christof Gebert • Assistant réalisateur Nicholas Elliott • Costumes Daphne Javitch • Production Big Beach production, Muskat Filmed Properties, Noruz Films •  Producteurs Marc Turtletaub, Jeb Brody • Producteur exécutif Peter Saraf • Coproduction Pradip Ghosh Bedford Tate Bentley III • Musique M. Lo
 

Ramin Bahrani

Né en 1975 aux Etats-Unis, Ramin Bahrani sort diplômé de la Columbia University de New York, section cinéma. En 1998, après avoir tourné un court métrage, Backgammon, il quitte les Etats- Unis pour vivre pendant trois ans en Iran, son pays d’origine, où il  réalise son premier long métrage, Strangers, en 2000.  Il retourne ensuite aux Etats-Unis pour mettre en chantier son second long métrage, Man Push Cart, pour lequel  il est remarqué au festival de Venise  en 2005.  Cette reconnaissance lui permet de réaliser, deux ans plus tard,
son troisième film, Chop Shop.
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Quinzaine des réalisateurs – Festival de Cannes 2007
Sélection Officielle – Toronto 2007
Sélection Officielle Génération – Berlin 2008
Someone to Watch – Independant Spirit Awards 2008

Chop Shop

Ramin Bahrani
Distribution :: 
Date de sortie :: 
15/10/2008
États-Unis – 2007 – 1h24– 35 mm – 1.85 – Dolby SRD
Alejandro, orphelin d’une douzaine d’années, vit et travaille dans un garage situé dans une immense décharge d’un quartier de New York. Sa sœur de seize ans, Isamar, le rejoint dans cet univers chaotique. Les adolescents doivent se battre pour exister parmi des adultes peu recommandables et tenter de se bâtir une vie meilleure.
LE TRIANGLE DE FER
La genèse de Chop Shop, a lieu en 2004 alors que Ramin Bahrani monte Man Push Cart, son premier long métrage. Michael Simmonds, son directeur de la photo, lui parle d’un quartier du Queens : Willet’s Point, « le Triangle de Fer », où il a fait réparer sa voiture. Une nuit, Ramin et Michael, font une première visite de ce quartier qui va devenir le leur pendant deux ans.
Tapi à l’ombre du Shea Baseball Stadium, le Triangle de Fer c’est 3.000 ha de routes boueuses bordées d’échoppes de pièces détachées, de « garages », de terrains vagues et de décharges sauvages. Des rangées de baraquements entourés de montagnes de déchets, de mares d’eau croupie, de squelettes de voitures et de meutes de chiens errants. Tous les jours, des gens venus de tout New York, des gens de partout – principalement des clandestins et des sans-papiers – se pressent là pour trouver un petit boulot pour la journée, gagner quelques dollars.
« J’ai été impressionné par ce que j’ai découvert la première fois à une heure du matin et encore plus les jours suivants. J’ai immédiatement décidé que j’y tournerais mon prochain film. Je me suis dit que si Buñuel avait tourné Los Olvidados aujourd’hui aux Etats-Unis, il l’aurait fait ici. »

L’HISTOIRE
Ramin Bahrani se rend régulièrement dans le Triangle de Fer à la recherche d’une histoire inspirée du lieu. Il sait qu’il veut raconter la dure réalité de l’endroit, l’esprit de communauté, la force de caractère et l’humour des travailleurs.
« Les travailleurs sont très compétitifs pour alpaguer les clients, faire de l’argent et il y a souvent des bagarres mais, en même temps, ils mangent et boivent, rient et font de la musique ensemble. » Même si la multiplicité des nationalités crée des tensions, l’isolement de ce quartier que l’on ne retrouve nulle part ailleurs aux USA, fait que les choses finissent toujours par se régler d’elles-mêmes. Alors qu’il y passe de plus en plus de temps, Ramin remarque que de jeunes adolescents, en âge d’être scolarisés, sont embauchés pour alpaguer les clients. « J’ai commencé à me passionner pour ces mômes qui vivent et travaillent parmi les adultes. J’ai voulu savoir qui ils étaient, quels étaient leurs rêves et comment ils s’en sortaient dans un univers où même les adultes étaient perdus. »

C’est ainsi qu’est née l’histoire d’Alejandro, de la relation complexe du garçon avec sa sœur et son rêve de gagner suffisamment d’argent pour vivre comme une vraie famille.
Lors d’une de ses visites, Ramin rencontre par hasard Rob Sowulski, le propriétaire d’un des garages. Ramin s’intéresse à la pièce en mezzanine dans le fond de son garage, un endroit bizarre où il a voulu faire habiter les deux enfants du film. « J’ai montré l’endroit à Michael et Bahareh (la coscénariste) et ils ont tous les deux été conquis : Michael pour des raisons cinématographiques, et Bahareh pour l’histoire, elle a imaginé un genre de cabane dans les arbres où les enfants adorent jouer. » Bahareh, qui est architecte, a été également fascinée par la petite fenêtre d’où Alejandro peut s’imaginer regarder le monde alors qu’il ne voit que le reste du garage.

CASTING ET PREPARATION
Une fois la trame principale du scénario écrite, Ramin s’est mis en quête des acteurs, conscient que c’est eux qui porteraient le film. Il a visité une centaine d’écoles et de centres de loisirs à la recherche des enfants. C’est dans le Lower East Side de Manhattan qu’il a rencontré Alejandro Polanco, douze ans. « Alejandro a été merveilleux dès le premier jour. Il était parfait en improvisation et son visage pouvait exprimer toutes les émotions : l’amour, la colère, la jalousie, la sincérité… Parfois, quand je lui parlais, il réagissait comme un gamin de douze ans. Parfois, j’étais étonné par sa maturité, conséquence des épreuves qu’il a dû traverser. Nous avons eu des moments durs, mais Alejandro est un super gamin,  sincère, ça se voit sur son visage. C’est lui qui fait le film. »
 
« J’ai trouvé Isamar dans la même école, complètement par hasard. Après l’avoir auditionnée, je me suis dit que, non seulement elle correspondait au rôle, mais que sa relation avec Alejandro allait
être utile sur le plateau. En fait, j’ai découvert qu’Isamar était la “sœur protectrice” de la vraie sœur d’Alejandro à l’école. »
« Même si ma sœur a quatre ans de plus que moi, elle est plus petite que moi, et tous les mômes la taquinent. Mais Isamar l’a toujours défendue et elles sont devenues copines. J’adore Isamar depuis ce moment-là. » Raconte Alejandro.
Ramin ajoute : « Grâce à cette histoire, Alejandro considère Isamar comme sa sœur. Il a même été un peu amoureux d’elle, on le sent dans le film. »
Rob Sowulski, le garagiste, a fini par jouer son propre rôle. « Il faut savoir qu’on a tiré trois fois sur Rob, il a même été considéré comme mort mais il est revenu à la vie ! J’étais terrifié à l’idée de sa réaction si jamais j’amenais quelqu’un d’autre pour jouer son propre rôle, mais j’étais encore plus terrifié par l’idée qu’il ne soit pas assez bon pour le rôle et qu’il gâche mon film ! Heureusement, il a assuré au moment même où la caméra se posait sur lui. Il est vraiment naturel. On sent qu’il est chez lui et qu’il sait ce qu’il a à faire. Il a été une bénédiction pour ce film. »

Ramin a répété pendant des mois avec les acteurs pour s’assurer qu’ils pouvaient jouer les scènes d’émotion les uns avec les autres, et pour enrichir l’histoire, adapter le scénario à ce que les acteurs pourraient lui apporter.

« Il nous expliquait la scène, les détails et tout et nous on le jouait. Ramin me disait à quoi devait ressembler la scène et moi j’impro­visais les dialogues d’après ce qu’il me disait. » « Il me faisait répéter des trucs tous les jours, comme si j’étais à l’armée. Il me posait des questions sur la dureté du travail, comment on met de l’argent de côté, comment on achète un camion, comment j’aime ma sœur, que je ne veux pas la quitter… si je me plantais, il me faisait faire dix pompes ! »

Ramin a envoyé Alejandro dans le Triangle de Fer pendant six mois avant le tournage pour qu’il apprenne à travailler comme son personnage. « J’ai été vraiment payé pour attirer les clients chez Rob. Chaque jour, je gagnais 30$. J’ai appris à nettoyer les voitures, à les peindre et à réparer les carrosseries. J’ai même appris à conduire ! C’était dur, mais je me suis bien marré.»  Alejandro est vraiment devenu l’un des travailleurs. Il a acquis le respect des adultes, s’est fait des amis et est devenu une figure du coin.

« Après six mois dans le quartier, les gens croyaient qu’on faisait un documentaire sur Alejandro, un môme qui travaillait là, ça faisait longtemps qu’ils le voyaient. La seule personne du film qui en savait plus que moi sur les travailleurs du coin, c’était lui ! Il aurait pu rester chez Rob qui l’aurait embauché ! »L’idée de tourner avec caméra à l’épaule fait du sens pour ce film. C’est un film où il y a en permanence du mouvement. Les instructions données à Alejandro allaient aussi dans ce sens. Il ne devait jamais s’arrêter. Il ne devait jamais être immobile !
« A la fin du tournage, on faisait partie intégrante du quartier. Les habitants et les travailleurs ont vraiment regretté qu’on parte, on était devenu une vraie distraction pendant leurs dures journées et des amitiés s’étaient vraiment forgées.»

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Chop Shop" : Alejandro, 12 ans, voleur malgré lui et héros d'une Amérique maudite
LE MONDE | 14.10.08
Terrains vagues parsemés de mares d'eau boueuse, carcasses de bagnoles à perte de vue. Ici et là, derrière des tôles ondulées, des ateliers de réparation. On se croirait dans un bidonville d'une banlieue du tiers-monde. Nous sommes à quelques kilomètres de Manhattan, à la périphérie du Queens, dans le "Triangle de fer", un quartier que Francis Scott Fitzgerald, dans Gatsby le Magnifique, définissait comme une "vallée des cendres", et que, plus récemment, le maire de New York voyait comme "le coin le plus désespéré" de la cité.
Américain d'origine iranienne, le cinéaste Ramin Bahrani ne nous extirpe jamais de ces empilements de ferrailles auquel son héros semble condamné. Alejandro, 12 ans, "voleur de bicyclette" du XXIe siècle, ne cesse de courir dans cette jungle urbaine, de s'agiter pour améliorer son sort.
Mais Chop Shop, cette fiction si ancrée dans le réel qu'elle agit comme un documentaire, fait le constat d'une fatalité. Le rêve américain ne se concrétise pas dans cet endroit maudit. Las de faire la manche dans le métro en refourguant quelques bonbons, ou d'écouler son stock de DVD piratés, notre orphelin réussit à se faire engager par un garagiste. Il alpague le client, le baratine pour l'amener à garer sa tire chez son patron, qui l'héberge en sus contre un rôle de gardien de nuit. Il se fait de l'argent de poche en négociant des pièces détachées trouvées sur des épaves, ou dérobées dans un parking : rétroviseurs, pare-chocs, pneus, enjoliveurs. "Chop Shop" est une expression argotique qui signifie "démanteler pour vendre".

TOURMENTS MORAUX
Ce petit voleur est un bon gars. Il aspire à pratiquer amoureusement et honnêtement un métier. Au garage, il n'a de cesse de se voir confier la machine à polir la carrosserie. De passer sa main sur une aile de bagnole et en poncer les aspérités. L'argent qu'il accumule dans une boîte de conserve est destiné à l'achat d'une camionnette qu'il repeindra en rouge, pour la transformer en échoppe et vendre des hot-dogs avec sa soeur de 16 ans.

L'idéalisme d'Alejandro est soumis à rude épreuve. Il se rend compte que cette frangine, qu'il cajole et surveille comme un père, se livre à la prostitution, et le camion dont il devient propriétaire est si pourri qu'il ne pourra rien en tirer. Collant aux basques et aux tourments moraux de son gamin, Ramin Bahrani n'a pas besoin d'asséner le moindre discours, de surligner dans les dialogues comment l'aspirant à la légalité se retrouve dans une impasse.
Tout est suggéré, élégamment, dans la façon de filmer, dans les gestes, l'engrenage du vol à la tire, sans bénéfices.