Christophe Colomb, l'enigme

Text Resize

-A +A
Réalisateur Manoel de Oliveira
Producteurs François d’Artemare, Maria João Mayer
Producteur exécutif  Jacques Arhex
Directrice de la photographie Sabine Lancelin
Ingénieur du son. Henri Maikoff
Assistant réalisateur Olivier Bouffard
Décorateur   Christian Marti
Costumière. Adelaide Maria Trêpa
Monteuse  Valérie Loiseleux
Musique originale José Luis Borges Coelho
Interprétée par Miguel Borges Coelho
Une production  Filmes do Tejo II, Les Films de l’Après-Midi
Avec le soutien financier de  ICAM/MC, RTP - Rádio Televisão Portuguesa, ZDF / Arte, Fundação Calouste Gulbenkian, Fundação Luso-Americana,  Instituto Camões, Tobis
Ventes internationales.  REZO FILMS
 

Manoel De Oliveira

Fils de la bourgeoisie industrielle de Porto, Manoel de Oliveira, dernier d'une fratrie, est saisi par la passion du 7ème art à l'âge de 18 ans. Il débute comme acteur, mais c'est la réalisation qui l'intéresse. En 1931 il, tourne son premier court-métrage Douro Faina Fluvial, documentaire muet consacré à l'activité des ouvriers sur les rives du Douro, salué par la critique internationale.
Son premier long métrage Aniki bobo, est un film pour enfants sorti en 1942. Mais le climat politique portugais, ajouté au manque d'infrastructures cinématographiques sous la dictature de Salazar, l'obligent à mettre sa carrière entre parenthèses. Il peut enfin réaliser en 1963 son deuxième long métrage, Actes de printemps. Cette évocation de la passion de Christ voit le réalisateur s'éloigner du réalisme de ses débuts.
Avec la chute de Salazar, les années 70 marquent le grand retour de Manoel de Oliveira, auteur d'une tétralogie des amours frustrées, qui comprend notamment Amour de perdition et Francisca (remarqué à Cannes en 1981). Nullement prophète en son pays, Oliveira s'attire peu à peu les faveurs des cinéphiles du monde entier, grâce à des oeuvres exigeantes telles que Le Soulier de satin, adaptation-fleuve de l'oeuvre de Claudel en 1985, Les Cannibales, fable ironique présentée à Cannes en 1988, ou encore La Divine Comédie, qui relate les interrogations métaphysiques d'un groupe d'aliénés.
La consécration arrive en 1993 avec Val Abraham, une variation limpide autour de Madame Bovary qui fait sensation à Cannes Tout en s'entourant de fidèles collaborateurs (du producteur Paulo Branco au comédien Luis Miguel Cintra), il peut désormais faire appel à des stars comme John Malkovich et Catherine Deneuve (Le Couvent), Marcello Mastroianni (Voyage au début du monde), ou encore Michel Piccoli (Je rentre à la maison). Tournant régulièrement en France, le maître de Porto signe en 1999 une audacieuse transposition de La Princesse de Clèves dans le Paris d'aujourd'hui (Le Principe de l'incertitude en 2002), il se penche sur son passé dans Porto de mon enfance (2001) et sur celui de son pays dans les austères Parole et utopie et Le Cinquième empire (2005). Il réalise en 2005 Le Miroir magique et en 2006 Belle toujours (hommage au film de Bunuel Belle de Jour).

Filmographie
1931 Douro faina flunial
(doc), 1942 Aniki Bóbó, 1956 Artistes dans la ville (doc), 1963 La passion du Christ, 1963 A Caça, 1971 passé et présent 1975 Benilde ou la vierge mère, 1978 Amour de perdition, 1981 Fransisca, 1985 Le Soulier de Satin,  1986 Mon Cas, 1988 Les Cannibales, 1990 Non, ou la vaine gloire de commander, 1991 La Divine comédie, 1992 Le Jour du désespoir, 1993 Val Abraham, 1994 La Cassette, 1993 Le Couvent, Fiction 90’, 1996 The Party, 1997 Voyage au début du monde, 1998 Inquiétude, 1999 La Lettre , 2000 Parole et utopie , 2001 Je rentre à la maison, 2001 Porto de mon enfance, (doc), 2002 Le Principe de l'incertitude , 2003 Un Film parlé, , 2004 Le Ve empire - Hier comme aujourd'hui , 2005 Le miroir magique, 2006 Belle toujours,, 2007 Christophe Colomb, l'enigme - 2009 Singularités d’une jeune fille blonde - 2014 Le Vieillard du Restelo - 2011 L’Etrange affaire Angelica - 2012 Gebo et L’ombre

 

Christophe Colomb, l'enigme

Manoel De Oliveira
Distribution :: 
Date de sortie :: 
03/09/2008
Portugal - France - 2008 - durée : 1h15 - Format : 1/66
Depuis les années 1940, Manuel Luciano a entrepris de découvrir la véritable identité de Christophe Colomb. Dans ses multiples voyages entre le Portugal et les Etats-Unis, toujours accompagné de sa femme, l’autre grande passion de sa vie, il a été le témoin de nombreux changements dans le temps et dans l’espace. Aujourd’hui, il est sur le point de dévoiler le mystère qui entoure le célèbre explorateur. Il a juste besoin de faire un dernier voyage dans la maison qui a vu naître Christophe Colomb…
« Christophe Colomb, l’Enigme n’est pas un film scientifique ou historique, ni de caractère à proprement parler biographique mais une fiction à teneur romanesque, suggérant la grandiose aventure des Grandes Découvertes. Y est introduite l’idée selon laquelle Christophe Colomb serait, en fin de compte, d’origine portugaise, né dans une petite ville de l’Alentejo, Cuba, et aurait de ce fait baptisé la plus grande île découverte par lui dans la Mer des Antilles du nom de son village natal. »
(Manoel de Oliveira)

*************
Entretien avec Manoel de Oliveira
Mário Jorge Torres : Votre dernier film s’inscrit-il dans une des préoccupations du cinéma portugais, la question de l’identité portugaise qui a commencé dans votre filmographie avec Non ou la Vaine Gloire de commander ?
Manoel de Oliveira : Tous mes films, depuis Douro, Faina Fluvial, ont une dimension historique et Non… n’est pas différent puisqu’il n’exalte pas les exploits mais les échecs. D’une certaine façon, c’est une négation de l’identité portugaise. C’est le destin qui choisit : que Colomb soit portugais ou chinois n’est pas important. Ce qui compte, c’est l’exploit. Et l’énigme est dans la vie. Christophe Colomb, L’Enigme est une épure. Comme dans tous mes films, il y a une quête sans fin de la simplicité. Je pense beaucoup à la statue équestre de Donatello à Padoue dont on dit qu’elle mélange la simplicité grecque et le réalisme de la Renaissance.

M J T : Mais votre cinéma est tout sauf réaliste.
M de O : Il se veut réaliste mais il va au fond des sentiments humains et devient donc complexe, voire irréaliste. José Régio disait que nous devrions être simples et clairs, éviter d’être hermétiques. La simplicité emmène loin la pensée : l’un des rôles de l’ange, dans le film, est d’éviter la grandiloquence. Lorsque le personnage de Luís Miguel Cintra cite Fernando Pessoa, l’ange sourit et sort. L’artiste ne copie pas, tout est en lui, il souffre, ses intentions sont précises mais il ne peut pas tout expliquer sous peine d’induire le regard du spectateur. Mon souci est de ne pas pouvoir expliquer au spectateur le sens des choses. Par exemple, la scène de mariage se prolonge par la musique de l’orgue de la cathédrale de Porto jusqu’à l’Alentejo, épicentre des Grandes Découvertes qui symbolisait le mariage avec les autres nations, le chemin vers la connaissance globale ; pas seulement par la propagation de la religion mais aussi par la pérennité du genre humain. Comment pourrais-je expliquer cela ?

M J T : Mais n’y a-t-il pas dans ce film, un peu comme dans Un Film parlé, une intention didactique et explicative qui conditionne votre interprétation et votre opinion de l’Histoire ?
M de O : L’art exprime, il ne communique pas. Deleuze l’a dit, par exemple, à propos de Vermeer. Une des choses qu’Agustina Bessa-Luís ne comprend pas quand elle discute mes adaptations de ses travaux, est que le modèle est seulement un prétexte, que l’essentiel est le regard de l’artiste. D’un autre côté, l’Histoire est mémoire et il n’y a pas d’homme sans mémoire. Les coïncidences avec Un Film parlé viennent de ce que les deux films cherchent à vérifier un fait, avec un arrière-plan historique.

M J T : Ce film est-il également biographique ?
M de O : C’est un film biographique mais pas romantique ; il est romanesque. Le philosophe René Girard parlait du mensonge duromanesque et de la vérité du romantique quirecense les faits un à un.

M J T : Avez-vous vu Porto Santo de Vicente Jorge Silva dans lequel Leonor Silveira a joué et qui aborde certains aspects du mythe de Colomb et filme sa maison ?
M de O : J’en ai vu quelques extraits. Leonor Silveira est une actrice formidable et sousestimée qui devrait être récompensée ici et dans d’autres pays mais le Portugal n’est pas assez important. La présidence de la Communauté Européenne est un moment crucial mais le marché n’est pas bon, nous sommes moins de 10 millions, l’économie est mauvaise, diplomatiquement le pays n’est pas fort et nous manquons de moyens aériens et maritimes dans lesquels nous étions pionniers. Dans le film, je donne l’exemple de Gago Coutinho et Sacadura Cabral parce que ce n’était pas qu’une aventure mais un fait scientifique avéré.

M J T : Comment avez-vous eu l’idée de ce film ? Etait-ce un ancien projet ?
M de O :
Non, c’est le résultat d’une série de coïncidences. Cela fait quatorze ans que je passe mes vacances à Porto Santo (j’aime énormément cette plage) qui est également la ville natale du réalisateur Jorge Brum do Canto, auteur d’un film très intéressant, A Canção da Terra (The Song of the Earth). J’ai vu la maison de Colomb, j’ai eu cette idée et puis il y a eu Gonçalves Zarco, précurseur des Grandes Découvertes. Il y a deux ans, le conseil municipal de Porto Santo m’a donné les clés de la ville et j’en ai déduit qu’ils voulaient que je réalise un film sur l’île et le sujet évident était Colomb. Dans le même temps, en 2006, trois ouvrages (je crois) sont sortis, affirmant que Colomb était portugais. Je les ai lus, mon préféré étant celui de Manuel Luciano.

M J T : Pourquoi ? A cause du romanesque ? Et l’idée de jouer dans le film, était-ce la vôtre ?
M de O :
A cause du voyage et des puissances qui conduisaient à Porto Santo. L’idée que ma femme et moi jouions dans le film n’est pas de moi mais du producteur et du directeur de production. Sinon, il aurait fallu créer un masque vieilli et cela aurait pris du temps et aurait retardé le tournage. Parce que mon petit-fils, Ricardo Trêpa, me ressemble et que Leonor Baldaque présente un air de ressemblance avec Maria Isabel, nous avons privilégié cette solution. Au départ, je ne voulais pas le faire et nous avons un peu accepté à contre-coeur. Je n’aimais pas du tout cette idée…

M J T : Mais vous vous rendez compte que ce choix donne au film un aspect familial, « fait maison » ?
M de O :
Oui, c’est un film familial.

M J T : On voit encore plus de Trêpas et Baldaques que d’habitude…
M de O :
(rires) Exactement. Cependant, le plus difficile pour moi, était en tant que
réalisateur et acteur, de contrôler le cadre et d’être à l’image.

M J T : Ça marche et ça ajoute quelque chose : la critique ne résistera pas à l’envie de dire que ce voyage, cette enquête est comme une métaphore de l’œuvre de Manoel de Oliveira et même d’un certain type de cinéma portugais.
M de O :
Non, je n’ai rien découvert. Lumière a créé une métaphore du cinéma mondial. Je ne suis pas une métaphore du cinéma portugais. Au mieux, je suis une métaphore de moi-même. Chaque individu a sa personnalité, ni plus ni moins. Il y a surtout des différences entre nous et c’est une bonne chose. Maria Isabel qui avait déjà chanté dans des films précédents, joue dans ce film. Ma voix est un peu rauque. Manuel Luciano da Silva, 80 ans, et sa femme sont très sympathiques et j’avais la responsabilité de jouer son rôle en me fondant sur ce qu’il avait écrit. J’ai simplement fait ce que je voulais…

M J T : En fait, ce qui est impressionnant dans la relation entre les personnages est, par exemple, quand vous dîtes “nous sommes mariés depuis 40 ans”, alors que nous savons qu’en réalité Mme Isabel et vous-mêmes l’êtes depuis plus longtemps que ça… L’identification, de ce fait, devient troublante…
M de O :
Dans neuf ans, nous célèbrerons nos noces de diamant (75 ans de mariage). Je ne pense pas arriver jusque-là et c’est pour cela que je veux réaliser rapidement les films que j’ai en tête. Je n’ai plus beaucoup de temps et je ne peux réaliser qu’un film par an. Si je le pouvais, j’enchaînerais les films mais le producteur m’en empêche en me demandant de me rendre à des festivals, de donner des interviews…

M J T : Allez-vous terminer la trilogie d’Agustina ?
M de O :
Je pense que oui. J’aimerais (parce qu’elle aimerait aussi) tourner La Ronde de Nuit. Je suis fasciné par ce tableau de Rembrandt. Je veux le réaliser mais il me faut du temps parce que j’ai deux autres projets avant. Il faudrait que je tourne au moins deux films par an. J’ai tourné quatre films consécutifs en un an et demi, ce qui prouve que c’est possible : Le Miroir magique, Belle Toujours, le film sur Gulbenkian et un courtmétrage de trois minutes qui a été montré à Cannes. Mais j’ai aussi besoin de temps pour écrire…

M J T : Je ne vais plus vous garder trop longtemps. J’aimerais juste revenir à votre image dans le film. Je pense, honnêtement, que le meilleur dans le Lisbonne Story de Wim Wenders est votre interprétation de Chaplin… Dans votre film, vous continuez d’adapter le livre mais en mettant en place une sorte de miroir, une image amplifiée, comme une sorte d’auto-portrait de l’auteur, signant le film.
M de O :
Dans Lisbonne Story, j’aurais voulu brûler un bouchon pour me dessiner une moustache mais il n’y avait ni bouchon, ni canne, ni chapeau melon, c’était juste une improvisation. Je pense qu’ils avaient peur que je joue Hitler (rires). Christophe Colomb, L’Enigme est vraiment une auto-représentation parce que cette conscience et le dialogue du couple, avec l’ange témoin, ne sont pas dans le livre. Étant marié depuis de nombreuses années et connaissant les problèmes rencontrés dans une relation, je pouvais basculer du cinéma à un portrait de couple. Un film de Dreyer, Gertrud, le meilleur film que je connaisse, montre un homme déçu qui cherche l’autre côté, l’inconnu. Il n’est plus chrétien, il s’abandonne à l’amour absolu. Et l’amour absolu est la mort.

M J T : Pour finir, revenons à votre film : l’ange n’est pas dans le livre. Quel est son rôle ?
M de O :
C’est une idée que j’ai eue et qui vient de la description de l’église à Cuba quand je recherchais des lieux de tournage, l’ange vert et rouge qui a disparu. Dans le poème de Pessoa, l’ange figure le destin et la détermination par-delà la république, la démocratie et le pouvoir du roi Jean II. Et ildevient le guide de tout le film, mon empreinte, indépendamment du livre.


***************

DE LA PALME D'OR EXCEPTIONNELLE DÉCERNÉE À MANOEL DE OLIVEIRA POUR L'ENSEMBLE DE SON OEUVRE, À CANNES, LE 19 MAI 2008.
Cher Manoel de Oliveira,
Ce qu’il y a de bien avec vous, c’est que la formule d’usage qu’on emploie face aux seniors fringants ne passe pas. Dire : j’aimerais être comme vous au même âge est impossible vu qu’on est à peu près certain de ne pas l’atteindre, ce 100ème anniversaire. Oui, Manoel, vous défiez l’entendement. Vous venez de réaliser un joli film tout simple, Christophe Colomb l’énigme sur la découverte de l’Amérique à la toute fin du XVème siècle mais aussi au cours du XXème, à travers les vagues d’émigration portugaise vers cette terre promise. Vous y apparaissez un moment en compagnie de votre femme et votre histoire intime rejoint la grande Histoire. Vous êtes un phénomène, Manoel. A la rentrée prochaine, vous allez débuter le tournage d’un nouveau film et vous avez un autre projet en cours. Vous n’arrêtez pas. Vous savez que le travail maintient en vie. Vous avez toujours en tête, vous nous l’aviez confié il y a quelques années à Porto, que votre père est mort juste après avoir pris sa retraite.

Hier, dans le Grand Théâtre Lumière où le festival de Cannes vous a rendu hommage, vous étiez comme à votre habitude facétieux. Il y avait du beau linge dans la salle - le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, et la ministre française de la Culture et de la Communication, Christine Albanel. Il y avait aussi Clint Eastwood qui tenait à être là. Ce lien qui peut rapprocher l’auteur d’Unforgiven de vous, voilà bien qui démontre à quel point le cinéma réserve une infinité de passerelles. Et lorsque vous êtes monté sur scène pour recevoir votre Palme d’Or des mains de votre vieil ami, Michel Piccoli, la longue standing ovation allait de soi. L’émotion était palpable et je puis vous dire que j’ai vu des gens retenir leurs larmes. Vous avez cité Fellini qui disait à son scénariste Tonino Guerra, au sujet des problèmes de distribution : « Nous construisons des avions mais nous n’avons pas d’aéroports ». Et vous d'en conclure finement : « Les festivals sont des aéroports. Et le Festival de Cannes est le plus beau ». Permettez-moi d'ajouter que vos avions volent très haut dans le ciel. Mais je sais que vous n’aimez guère les hommages compassés. Alors je m’arrête en vous souhaitant la même chose que Gilles Jacob : « Portez-vous bien ».
Jacques Morice, TÉLÉRAMA