Conte de cinéma

Text Resize

-A +A

Scénariste : Hong Sangsoo
Producteur : Marin Karmitz
Compositeur : Jeong Yonjin
Photographie : Kim Hyungkoo
Producteur associé : Pierre Rissient
Chef monteur : Ham Sungwo

Conte de cinéma

Distribution :: 
Date de sortie :: 
02/11/2005
FRANCE/COREE. 2005. 1h30. 35mm. 1,85. Couleur. Dolby SRD.

A Séoul, un étudiant suicidaire rencontre une jeune fille qui désire l'accompagner dans son geste fatal. Un réalisateur croise, en sortant d'une salle de cinéma, une femme qu'il pense être l'actrice du film qu'il vient de voir. Le Septième Art est le trait d'union de ces différents destins.

Le puzzle malicieux  de la comédie humaine

Par Jean-Luc Douin – Le Monde, le 21 mai 2005 – [extrait].
La malicieuse structure de Conte de cinéma (un titre qui trahit déjà un goût du piège) rend complexe le devoir d'information. Il faut veiller à ne pas gâcher l'effet de surprise. Hong Sang-soo est au cinéma ce que, par exemple, Julio Cortazar est à la littérature. Il nous embarque sur des pistes qu'il s'ingénie à refléter au dernier moment dans des miroirs inattendus ou qui, au gré de discrets rebondissements, distillent un sentiment de perplexité. Comme chez les auteurs de nouvelles les plus rusés, adeptes de la chute surprenante.
Sans risque d'abîmer son architecture, on peut annoncer que le film est en deux parties. Dans la première, un jeune homme rencontre une jeune fille pour laquelle il soupira jadis.
Celle-ci lui propose d'être sa maîtresse, mais il préfère l'entraîner dans un acte fatal : avaler des cachets de somnifère et mourir côte à côte sans avoir fait l'amour. Dans la seconde, un cinéaste raté se retrouve poussé à revisiter son passé à cause d'un film qu'il vient de visionner. Troublé par ce qu'il vient de voir sur l'écran (qui ressemble à s'y méprendre à un épisode de sa propre vie), il apprend que l'auteur du film, un camarade de promotion, est moribond. Emergeant de la salle, il repère une jolie femme qui n'est autre que l'actrice du film qu'il vient de voir, et entreprend de la séduire.

RÉPLIQUES PROPICES AU DOUTE
Autres éléments fournis comme autant de clés proposées à un  spectateur déstabilisé : une mère insensible au déficit affectif  de son fils, des paquets de Marlboro rouge, un rêve étrange où  le personnage du début se voit proposer par une lolita de croquer des pommes, le goût du karaoké et des alcools qui désinhibent, et ce poème dont les mots reviennent en ressac :
« Un amour  trop profond connaît une triste fin / Je prierai mon amour pour que mon prochain amour soit différent du nôtre et ignore la douleur / Nous ne ferons pas de promesses même si nous nous séparons / Nous pourrons nous éloigner l'un de l'autre sans trop souffrir. / Nous ne laisserons dans le cœur de l'autre que des souvenirs légers, faciles à jeter... »

L'amour à mort pousse à la mort, un homme souhaite disparaître et un autre hurle sa terreur du trépas, une femme réclame de concert que son amant la fasse jouir et qu'il interrompe leur rapport sexuel, et, ménageant son coup de théâtre, Hong Sang-soo lâche quelques répliques propices au doute, où il est question de gens qui font du cinéma dans la vie, de ceux qui comprennent mal le film, des mythomanes qui prétendent qu'un film est un fragment de leur vie ou des vampires qui sucent la vie des autres pour nourrir leurs scénarios.

On est là au cœur du style d'Hong Sang-soo, chez qui la relation amoureuse se tisse de réminiscences et d'ambiguïtés, de mensonges et de vérités, s'obscurcit des dysfonctionnements et des embellissements de la mémoire, et qui mixe à loisir les histoires simultanées ou décalées de plusieurs protagonistes dont on peut découvrir qu'ils représentent le même personnage à différentes étapes de ses apprentissages.

Se refusant délibérément à livrer des intrigues explicites, il s'ingénie à brosser le portrait de ses personnages par petites touches impressionnistes et à laisser au spectateur le soin d'assembler lui-même les pièces du puzzle à sa guise, en veillant à faire intervenir des éléments susceptibles de modifier sa perception. Il sème des indices, des échos ou des répétitions, que le spectateur plus ou moins vigilant, plus ou moins habitué à son univers, est invité à saisir pour esquisser différents sens possibles, différentes interprétations, différentes appréhensions de la comédie humaine.

« Ce qui m'intéresse, dit-il, c'est d'entremêler des éléments abstraits (une situation de départ plus ou moins banale) et des éléments subjectifs, qui rejoignent le monde de l'émotion, du sentiment, du désir. Je déteste l'issue prévisible, formatée, la conclusion convenue. La plupart des cinéastes vous amènent en fin de film à des chutes que l'on a vues mille fois. Ce type de scénario me révolte. Je cherche l'inattendu, l'effet de surprise. »

Conte de cinéma souligne en outre combien chacun, personnage ou spectateur, est conditionné par ce qu'il a déjà vu à l'écran, dans d'autres films, ou dans la vie, au contact de personnes chères. Pourquoi et comment s'approprie-t-on des attitudes ou des épisodes que l'on a inconsciemment puisés chez d'autres ? Jusqu'où un homme peut-il subir l'attrait et l'influence d'une femme ? D'où viennent ces histoires que l'on colporte et qui ne sont que rumeurs ou légendes ? Questions sous-jacentes dans cette approche interactive de ces chroniques d'images et de sons.
 

ENTRETIEN AVEC HONG SANG-SOO

Propos recueillis par Jean-Luc Douin.  Le Monde, le 21 mai 2005.
Hong Sang-soo confie volontiers que lorsqu'il commence un film, il part d'une situation qui lui est familière et qui engendre une forte émotion. Sourire aux lèvres extrêmement attentif, prompt à agrémenter ses réponses de croquis griffonnés sur une feuille de papier, avec des ronds et des flèches, il reste sourd à tout ce qu'il considère comme anecdotique et creuse inlassablement le même sillon, celui des niveaux de lecture qu'il propose au spectateur. Peu lui importent les messages, et toute généralisation visant à interpréter ses films comme un point de vue global sur la société provoque en lui un rejet. Il avoua jadis être passé près du suicide, comme l'un des personnages de Conte de cinéma. Détail sur lequel il restera évasif.

Quelle est la source de Conte de cinéma ?
Je m'arrange toujours pour mélanger un vécu personnel et des souvenirs évoqués par des proches, pour aboutir à un puzzle de scènes que je souhaite aussi naturel que le fait de marcher dans la rue. Je fais très attention à ce que personne, parmi les gens auxquels j'ai pu emprunter une phrase ou un fragment de vie, ne puisse avoir l'impression que j'ai pu dévoiler un pan de son intimité.

Une fois encore, vous mettez en scène des personnages de cinéastes...
C'est simplement parce que c'est le métier que je connais le mieux. Cela ne veut absolument pas dire que c'est autobiographique.

Vous est-il arrivé, comme dans le film, d'être influencé dans votre comportement en sortant d'une salle de cinéma ?
Comme tout le monde, je crois. Si je vois un macho arborer une façon virile de fumer sa cigarette, je peux m'amuser à fumer comme lui ! Si je vois  un film irradié par une figure de dragueur, je suis tenté de l'imiter... mais  j'essaye de me contrôler !

La cigarette, ça vous obsède ! Conte de cinéma est traversé par le désir (contrarié) de fumer.
Les fumeurs m'apparaissent comme des instables, des impulsifs. Mais quand j'étais petit, j'étais fasciné par l'impact viril des Marlboro rouge.  Le paquet de cigarettes illustre l'évolution psychologique de mon personnage. D'abord, il a envie de fumer mais n'a pas les moyens de s'acheter un paquet. Ensuite, il jette son paquet après l'avoir entièrement fumé. Mais dans  sa période de désir, on le sent rempli de l'intérieur, alors que lorsqu'il est  rassasié il est vide.

Le motif de l'écharpe est aussi récurrent. Vos personnages sont toujours très attachés à leur écharpe !
Certains spectateurs le remarquent, d'autres pas. J'aime parsemer ainsi mes films de détails qui se répètent et qui, inconsciemment, contribuent à créer une cohérence, un lien d'un film à l'autre.

Chez vous, les femmes sont cause du désespoir des hommes. Cette fois, la mère a une responsabilité capitale...
Il est patent que mon héros a souffert d'un vide affectif énorme dans sa relation avec sa mère. Quand il se retrouve les poches pleines d'argent, lié avec la fille dont il était secrètement amoureux, et spectateur d'une pièce qui met en scène une mère aimante et dévouée, ce mal-être remonte à la surface et sa tentative de  suicide s'explique en partie par cet espoir que cette femme lui apporte, enfin, du réconfort.

D'où vous vient ce pessimisme, cette vision si noire des relations sentimentales ? Dans l'un de vos films précédents, Turning Gate, vous dites que l'amour s'attrape comme un virus...
Je reconnais que je suis assez radical là-dessus, mais je suis persuadé qu'il n'y a pas de relation amoureuse parfaite. La société rend illusoire tout espoir de vie romantique. Il est impossible d'avoir des sentiments absolument purs. Aimer est peut-être notre seul but sur terre, il est cependant utopique de vouloir réaliser ce type de rêve. C'est ce qui fait souffrir et nous rend  parfois agaçants. Nous ne parvenons pas à nous débarrasser de ces illusions sur l'amour, à renoncer à toutes ces chimères. C'est pour cela que j'ai une vision sombre du couple. Toutefois, un homme qui n'a pas connu un amour romantique, gorgé d'idéal, une fois dans sa vie, est un idiot !

Que cherchez-vous à communiquer lorsque vous filmez des scènes d'amour, qui sont chez vous assez crues ?
Pour moi, les scènes d'amour sont aussi banales et fonctionnelles que
les scènes de repas ou celles où l'on prend sa voiture. Je m'arrange toujours pour les juxtaposer à une scène de routine de la vie quotidienne, afin  d'opposer deux moments anodins mais légèrement décalés. Au lit, les  personnages sont nus, et par conséquent sans masques, saisis dans leur vérité. Tout de suite après, ils se rhabillent pour aller boire un café : la fonction sociale les rattrape.