De la guerre

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Scénario, musique et mise en scène Bertrand Bonello
Production Kristina Larsen, Bertrand Bonello
Image Josée Deshaies
Montage Fabrice Rouaud
Son Olivier Le Vacon, Nicolas Moreau, Vincent Vatoux, Jean-Pierre Laforce
Décor Antoine Platteau
chorégraphe Bernardo Montet
Production exécutive Kristina Larsen, Bertrand Bonello
Directeur de production et Assistant à la mise en scène Christophe Jeauffroy
Post-production Christina Crassaris
Une production Les Films du Lendemain & My New Picture
Avec la participation du CNC, de Canal+ et de TPS Star
Projet selectionné à l’Atelier du Festival de Cannes 2007

EXTRAITS DES FILMS
“eXistenZ” de David Cronenberg
“Tiresia” de Bertrand Bonello
MUSIQUES
Uma la cérémonie - Seven pianos - Tiresia
Apocalypse then Bertrand Bonello
A Fuzz in my head (Bertrand Bonello) Interprété par JP Nataf
MUSIQUES ADDITIONNELLES
Piano Concerto n° 21 en C majeur II-Andante Mozart English Chamber Orchestra dirigé par Daniel Barenboïm
Untitled#1 Panda Bear
Memories Robert Wyatt
She Belongs to Me Bob Dylan
Le livre DE LA GUERRE de Carl Von Clausewitz est édité chez Gallimard.

 

Bertrand Bonello

Né en 1968. Bertrand Bonello partage sa vie entre Paris et Montréal.
1998 QUELQUE CHOSE D’ORGANIQUE
Prix du meilleur film à la Mostra di Pesaro (Italie)
Festival de Berlin 1999
2001 LE PORNOGRAPHE
Prix FIPRESCI
Semaine de la Critique, Cannes 2001
2003 TIRESIA
Compétition Officielle, Cannes 2003
2008 DE LA GUERRE
Quinzaine des réalisateurs, Cannes 2008

court-métrages

1993    JULIETTE + 2
1994    LE CHEMIN DU CALVAIRE [doc]
1995    LE BUS D’ALICE
1996    QUI JE SUIS
d'après Pier Paolo Pasolini [doc]
1997    THE ADVENTURES OF  JAMES AND DAVID - Episode 1
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Sélection Quinzaine des Réalisateurs, Cannes 2008

De la guerre

Bertrand Bonello
Distribution :: 
Date de sortie :: 
01/10/2008
France – 2007 – 2h10 – Couleur – 35 mm –1:85 – Dolby SRD
À la suite d'une expérience troublante, Bertrand, la quarantaine, se laisse entraîner par un homme dans un lieu isolé et utopique. Il y rencontre Uma, une charismatique italienne, qui prône le plaisir permanent. Mais aujourd'hui, atteindre le plaisir est une guerre. Bertrand se laisse alors doucement aller et décide de devenir un guerrier.
Conversation entre Bertrand Bonello et Mathieu Amalric
La genèse / le double (Extrait de dialogue)
BERTRAND “La joie, oui, je suis pour… J’ai pas l’air, mais je suis pour. Par exemple, je voudrais bien filmer la joie, mais je crois que c’est pas possible. En tout cas pour moi. À un moment, je voulais faire un film sur l’histoire d’un homme qui tombe fou amoureux d’une femme…”
Bertrand Bonello : Pour être honnête, DE LA GUERRE vient de deux échecs, deux films abandonnés. [LA MORT DE LAURIE MARKOVITCH et MADELEINE D’ENTRE LES MORTS (une variation sur VERTIGO)]. Ce qui m’avait le plus envahi, au-delà du film qui ne se fait pas, c’est la notion d’empêchement. D’être empêché vraiment d’accéder à ses désirs. Je suis donc parti de cette idée avec l’envie d’en fabriquer quelque chose de jouissif. C’est-à-dire, essayer de trouver des réponses cinématographiques et jubilatoires à des questions que je trouve essentielles et contemporaines. C’était la première chose.

Mathieu Amalric : C’est vrai que tu m’avais présenté ce projet comme une réaction par rapport à des films qui ne se sont pas faits. Et puis, tu m’a dit voilà j’ai écrit quelque chose en pensant à Asia et toi. C’était bouleversant.

Bertrand Bonello : Ça, c’était la deuxième chose. Asia et toi. Des gens proches. Je voulais des gens proches pour tous les rôles - même les figurants sont des amis. Pas d’agent de casting, m’investir dans la production, vivre quelque chose avec un entourage et le filmer, c’était les éléments de base. Et puis j’aimais l’idée de vous rapprocher, chose qui n’avait jamais été faite. Avec Asia, nous avions tourné un court-métrage en deux jours (CINDY, THE DOLL IS MINE), il y avait une frustration de n’avoir pas travaillé plus longtemps ensemble. Quant à toi, Mathieu, outre le fait que nous nous connaissons depuis longtemps, c’est peut-être aussi que tu m’avais proposé de jouer ton propre rôle dans un film autobiographique.

Mathieu Amalric : Dans LA CHOSE PUBLIQUE… Tu as refusé. Moi j’ai beaucoup joué d’alter ego, finalement. C’est assez étrange quand même. C’est comme ça, d’ailleurs, que j’ai pu me permettre d’accepter qu’on pouvait me filmer. C’est en me disant : voilà, avec Arnaud Desplechin, je joue quand même un peu Arnaud. Avec Jean-Claude Biette, j’étais Biette… Même Techiné… Là, ce qui nous a libérés je crois, c’était l’idée que c’était totalement affirmé, même si on ne sait pas où est la vérité. Je fais DE LA GUERRE avec Laurent Lucas et Laurent Lucas joue Laurent Lucas… En plus, je porte tes vêtements..

Bertrand Bonello : Souvent le principe de l’autofiction, c’est que tu racontes vraiment ta vie mais tu changes le nom. Là, c’est le contraire. On part d’un nom réel pour le plonger à un moment dans de l’irréel. Cela m’a donné une liberté. C’est aussi un jeu, au final, presque comme un jeu vidéo. On inscrit son nom à un tableau et on se retrouve propulsé dans des aventures.

Le royaume
Bertrand Bonello : Le troisième élément de départ, après l’idée de désir et de gens proches, c’était le lieu unique, qui deviendrait un lieu de fiction, donc de cinéma, et j’ai mis en place cet endroit qui s’appelle le Royaume.
BERTRAND “J’étais dans un endroit… où on est bien… C’est calme ; il y a des gens bien ; il y a des arbres, on mange, on parle, on dort, on danse ; il y a tout ce qu’il faut …”
MÈRE DE BERTRAND “Tu étais dans un asile ? C’est ça ?”

Bertrand Bonello : Le Royaume est coupé du monde. C’est le lieu de la liberté, en tous cas de la pensée libre, l’endroit de tous les possibles. Après ça devient complètement personnel, de l’érotisme à l’horreur, tu peux y mettre tout ce qui te passe par la tête.

Mathieu Amalric : L’architecture du lieu est assez particulière, le style anglo-normand, très loin du château à la française, qui fait qu’on ne sait pas trop où on est. Ça peut faire penser parfois à une maison de conte de fées ou à de films d’horreur. Ça favorise l’imaginaire. Tu m’avais raconté l’idée de cette communauté. Mais quand j’ai reçu le scénario, quelque chose d’autre m’a happé immédiatement. Quelque chose qui parlait de ce sentiment qui fait qu’on arrive pas à être «totalement en vie». Qu’on est là et qu’on y est pas… Le personnage que joue Asia peut sembler à l’opposé de l’idée qu’on se fait du plaisir, avec une certaine forme d’austérité. C’est un contre-emploi pour elle, qui joue d’habitude beaucoup sur sa sensualité ou sexualité. Là, elle affirme très vite une idée du plaisir qui passe par autre chose, quelque chose de plus exigeant.

Bertrand Bonello : C’est mon film le plus pudique alors qu’il avait tout pour être le plus sexuel. Mais je ne voulais pas réduire l’idée de plaisir à ça, ne pas associer le Royaume à un lieu sexuel. Donc le sexe est hors champs. Présent, mais hors champs, le plus sexuel du film étant une lecture de texte et un bestiaire. L’idée du plaisir est plus mentale donc, j’espère au final, plus large, plus forte.

CHARLES “Quand on ne jouit pas, on se repose.”
Mathieu Amalric : C’est une communauté utopique créée par une génération. Et le regard de Louise (Clotilde Hesme) là-dessus est très beau parce qu’il ne juge pas. C’est celle qui comprend le mieux les choses finalement.

BERTRAND “On est des compagnons.Voilà. Tu es ma compagne et je suis ton compagnon. Il suffit de dire les choses comme ça et ça fait pas couple. Tu n’es pas ma petite amie ou ma fiancée. Tu es ma compagne. Tu m’accompagnes et je t’accompagne. On fait le chemin ensemble.”

Mathieu Amalric : Le retour au réel ne fonctionne pas comme il le souhaite. Le passage d’un monde à l’autre est plus compliqué. Et quand il repart dans la seconde partie, il ne veut plus être spectateur, mais acteur. Il est complètement dedans.

BERTRAND “Je veux juste la paix. Je veux que la société me lâche. Je veux plus remplir un papier. Je veux plus aller à la banque. Je veux plus aller à la poste. Je peux plus. Je peux plus. Les choses ne font que se répéter et j’y arrive plus. Le ressassement, c’est quelque chose qui est en train de m’effacer. D’effacer qui je suis réellement. Je suis en train de disparaître !”
Bertrand Bonello : Est-ce que la re-création d’une zone qui concentrerait toutes les propositions de vie qui nous ont le plus attirées pourrait nous tenter ? Est-ce que l’on serait prêt à tout quitter pour cela ? Pour pouvoir enfin se défaire temporairement de tout principe de réalité et vivre le rêve. Je ne sais pas…

1968 - 2008
CHARLES “Moi, je suis à peine plus vieux que toi, mais j’ai beaucoup rigolé. Je me suis amusé. Je veux dire, vraiment amusé. J’ai rencontré des gens drôles, intelligents, profonds et légers. Et comme moi, ils étaient fondamentalement du côté de la vie et du désir. Où est-ce qu’ils sont ? Aujourd’hui, il n’y a pas la grâce. Tout est forcé. Si l’on va jusqu’à la fin, il faut s’effacer, subir la solitude, la mollesse, le défaitisme, renoncer. Et moi, je veux pas renoncer, c’est tout. Je suis pas encore mort.”
Bertrand Bonello : Le rôle de Charles était plutôt prévu pour quelqu’un de plus vieux - pour aller vite, quelqu’un qui aurait pu vivre les années 60. Et puis, j’ai pensé à Guillaume, et au fait que ces mots dans sa bouche, malgré son jeune âge, ne seraient pas ridicules. Il m’a dit : «Ne t’inquiète pas, je n’ai pas 35 ans, j’ai 1035 ans.» C’est vrai que Guillaume a vécu 1000 guerres. Intérieures et extérieures.

CHARLES “C’est juste que l’époque ne permet plus la joie. Combien y a-t-il de choses qui peuvent nous procurer du plaisir ? Dans la société dans laquelle on est, il y en a quasiment pas. Alors que le monde en est plein. Ce qui meurt, c’est la possibilité de la fête, la communication libre, l’Âge d’or, la possibilité d’une même ivresse, d’un même vertige, d’une même volupté.”
Bertrand Bonello : Je crois qu’on ne peut pas déconnecter le tout de Mai 68. Je suis né en 1968. Donc pour moi, la question du plaisir et de l’époque est forcément fondamentale. J’ai l’impression d’être né avec une génération qui parle avec gravité de choses pas très intéressantes alors que je rêvais de choses intelligentes dites avec légèreté. Le film vient aussi beaucoup de là.

UMA “Aujourd’hui, le plaisir, il faut le gagner comme on gagne une guerre. Et donc, il faut se battre comme un guerrier. Mais je vais t’aider. Je vais t’aider à trouver l’émerveillement. Je vais te débarrasser de toutes les choses lourdes que la société te fait porter parce qu’elle te dit que c’est la vie, et qui ne sont pas la vie.
Ici, tu auras toujours à manger. Tu ne t’occuperas de rien. Tu ne te sentiras plus seul. Tu vas penser, faire l’amour, boire, danser, courir, jouer, gagner des guerres… Tu veux être hébété par la vie. Et tu vas l’être.”
Bertrand Bonello : Dans LE PORNOGRAPHE, un fils parlait à son père de cette difficulté à exister après une époque où le plaisir et le désir semblaient si présents; ce n’était pas une critique de 68, c’était une question légitime. Parce qu’on ne peut pas non plus vivre ni reproduire les mêmes choses. On ne peut pas faire comme si 40 années n’étaient pas passées. Alors, qu’est-ce qu’on en fait ? Les données sont différentes et je crois que le film raconte ça aussi. Alors oui, DE LA GUERRE est un film de fantasmes, à ce niveau-là. D’où l’intervention de la guerre, et du livre de Clausewitz.

CHARLES “C’est un ordre militaire mais pas belliqueux. C’est beau, de porter ce glaive-là. Quand on y arrive, c’est très beau. Tu verras.”

Bertrand Bonello : Il traîne sur mon bureau depuis des années. C’est un livre de stratégies et de philosophie plus qu’un éloge à la guerre. En fait, la continuation de la politique par d’autres moyens. Ici, ce n’est pas la guerre comme acte guerrier mais l’idée que le plaisir n’est pas donné. Il se gagne. Il faut une exigence. On te parle de plaisir et tu arrives dans un lieu qui peut avoir l’air austère. On découvre doucement en même temps que toi que ce ne sera pas simple.

Mathieu Amalric : Aujourd’hui, on est censé s’en sortir tout seul, tous. Alors comment fait-on ? Bien sûr, il y a le mythe de l’économie… Je ne sais pas comment vivent les traders entre eux mais j’imagine que ça doit être une certaine forme de communauté - où ils se serrent les coudes et, en même temps, il faut que chacun s’en sorte tout seul.

BERTRAND “Je me suis retrouvé enfermé là-dedans pendant toute une nuit. J’ai absolument pas envie de revivre ça. En revanche, j’aimerais bien retrouver l’état dans lequel j’étais. Retrouver cet état, mais à l’air libre.”

Mathieu Amalric : Ce sentiment de transparence qui habite le personnage de Bertrand, c’est un cauchemar récurrent pour moi. C’est cela qui m’a bouleversé. Moi je me rends pas compte, je ne sais pas si c’est drôle, le début dans les Pompes Funèbres. J’avais le souvenir à la lecture d’avoir beaucoup ri.

Bertrand Bonello : J’avais envie de scènes disons, tragi-comiques. Que cette proximité avec la mort, le morbide - parce que ne pas se sentir vivant, c’est morbide - soit légère. Rien que le couple que vous formez avec Guillaume a quelque chose du burlesque.

Le voyage
Mathieu Amalric : En l’écrivant, tu avais déjà en tête tout l’aspect purement sensoriel du film ?

Bertrand Bonello : L’aspect physique oui, en me disant que le physique serait sensoriel. On était parti, avec la chef opératrice (Josée Deshaies) pour un film très, très solaire. Au final, il a plu pendant deux mois en plein été, ça a changé plein de choses, notamment sur le sensoriel. On voulait en tout cas adopter deux logiques de tournage différentes pour Paris et le Royaume. Paris a presque une équipe de court-métrage, très légère, on a utilisé qu’une seule focale, la 50, celle de l’oeil, la plus «naturaliste». Alors qu’au Royaume, les choses se déploient plus. Elles sont plus amples. De même, les objectifs utilisés ne sont pas les mêmes, ils sont plus doux. Ce sont des choses peu visibles mais sensibles je crois. Et le rapport au physique est utilisé uniquement dans le Royaume. Les sensations physiques peuvent arriver à te transporter... Dans le film, il y a une espèce de triangle qu’il fallait absolument respecter : c’était l’intellectuel, le mystique et le physique.

Mathieu Amalric : Il y a eu une belle rencontre avec le chorégraphe (Bernardo Montet). Pendant le tournage des scènes d’entraînement militaire, ou de transe, les acteurs du film - pas juste les premiers rôles, mais tous les figurants - disaient : oui, je comprends deux ou trois trucs sur ce que ça fait de s’entraîner pendant six heures pour aller après danser dans le forêt. Tu les mets dans le sable pendant une soirée puis le lendemain, tu les plantes et tu leur fait écouter un texte érotique. Ça agissait. Ceux qui sont restés tous les jours se sont quand même interrogés sur cette idée de la communauté qui te permet d’accéder à toi-même..

Bertrand Bonello : Oui, ça, c’était fondamental, la mise en condition. Quelques un d’entre nous, toi, Asia, Guillaume, quelques figurants, on dormait dans le château. On n’en sortait pas. Asia poussait même jusqu’à ne pas sortir de sa chambre pour ressentir l’isolement de Uma. Il y a des moments où je ne faisais pas tant la différence entre les scènes et ce que l’on vivait. On était un peu traversés nous-même par l’expérience. Pendant la séquence de danse dans la forêt, on avait amené une sono aussi puissante que celle d’une boîte de nuit, et vous vous êtes oubliés. Il y a des passages quasi documentaire.