Edvard Munch

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Réalisation : Peter Watkins
Scénariste : Peter Watkins
Photographie : Odd Geir Saether
Chef décoratrice : Grethe Heje
Chef monteur : Peter Watkins
Montage Peter Watkins
Décors Grethe Hejer
Production Norvegian Broadcasting, Sveridges Radio Servic

 

Peter Watkins

Il est né en 1935 à Norbiton, dans le sud de l’Angleterre.
Grâce aux récompenses obtenues pour ses films amateurs, Peter Watkins est recruté par la BBC, pour laquelle il réalise Culloden.
En 1966 son long-métrage La Bombe obtiendra l’Oscar du meilleur documentaire. Le film,  qui décrit les effets dévastateurs d'une attaque nucléaire sur la Grande-Bretagne, sera interdit d’antenne pendant plus de 20 ans par la BBC. Sous la pression politique et médiatique, il choisit de quitter définitivement le sol anglais en 1968. À partir de cette date, et en dépit des difficultés, il réussira à construire une œuvre originale et engagée, à contre-courant de tous les canons officiels, en tournant un peu partout dans le monde.

Filmographie
1956    The Web (amateur)
1958    Field of Red (amateur)
1959    Journal d’un Soldat Inconnu (amateur)
1961    Les Visages Oubliés (amateur)
1962    Dust Fever (amateur, inachevé)
1964     La Bataille de Culloden
1966     La Bombe
1967    Privilege
1969    Les Gladiateurs
1971    Punishment Park
1973    Edvard Munch
1975    The Seventies People
             The Trap
1977    Force de Frappe
1987    Le Voyage
1991    The Media Project
1994    Le Libre Penseur
2000    La Commune (Paris, 1871)
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

Edvard Munch

Peter Watkins
Distribution :: 
Date de sortie :: 
02/02/2005
Norvège / Suède – 1973 – 2h54 – 35 mm – couleur – 1,66 – mono


Une biographie très subjective des jeunes années du peintre norvégien expressionniste Edvard Munch, aux prises avec les conventions de la société puritaine de son temps. Un film considéré par beaucoup comme la meilleure œuvre jamais consacrée à l'acte créatif et à la peinture («un travail de génie» selon Ingmar Bergman). À travers un montage audacieux qui revisite les techniques documentaires et narratives, Edvard Munch est un «cri» personnel autant qu'un portrait de l'artiste et de son milieu.

Edvard Munch :  la danse de la vie
Disons-le tout de suite, son Edvard Munch est un chef-d’œuvre comme on en a rarement vu. C’est un portrait profondément émouvant, profondément complexe, profondément ressenti de l’un des plus grands peintres contemporains. Mais le film est plus encore que cela (…) Le film entier semble peint par Munch, à la limite le film dépasserait son sujet, deviendrait une analyse de la création, la biographie d’une génération.
Car c’est au processus de création que Watkins se donne. La sensibilité, le profond chaos affectif et émotionnel, devant ses propres angoisses, ses peurs, ses désirs, vouloir atteindre les autres par l’amour, tant sensuel que spirituel. Sa liaison avec une femme mariée traduit particulièrement cette dualité en un tableau qui date de 1893, Le Vampire, mélange de sensualité et d’angoisse, où une femme se penche sur le cou d’un homme. Par le détail sensuel de la création, le bruit du pinceau sur la toile, la griffure rageuse d’un couteau, la pointe du manche d’un pinceau qui racle furieusement une peinture fraîche au point de la taillader, sinon de l’écarteler, par la récurrence brutale d’images de mort, de maladie, de tuberculose, de tel ou tel épisode, de telle ou telle sensation, Watkins nous fait devenir Munch. On en sort épuisé, mais enrichi. D’autant que le travail de Peter Watkins sur ses acteurs (Geir Westby et Gro Fraas), avec son directeur de photo Odd Geir Saether, et surtout, surtout son montage – d’une habileté diabolique, – est hors pair. Sur toute la ligne. C’est une expérience, presque un rituel.
[Extrait] « Edvard Munch, la danse de la vie »,
Henri Béhar, Image et Son, N°312, Déc. 1976


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Propos de Peter Watkins
Munch fut fortement influencé par l’anarchiste Hans Jaeger, écrivain et figure de proue  de la Bohême de Christiana, groupe d’artistes et d’écrivains issus de la bourgeoisie urbaine qui s’opposaient aux mœurs et aux conventions dominantes. Le rôle de Jaeger dans la littérature norvégienne découle d’ailleurs de l’interdiction de son premier roman par les services de la police. L’association de Munch avec Jaeger et son cercle d’anarchistes radicaux marqua un tournant dans la vie du peintre et devint pour lui une source d’instabilité et de conflit intérieur. À la même époque, Munch entama une œuvre autobiographique littéraire, sous la forme de carnets, qui couvre les différentes étapes de sa vie. Ces premiers écrits font référence à nombre de motifs principaux de l’œuvre de Munch dans les années 1890. À l’instar des idées de Jaeger, Munch voulait présenter des instantanés de l’angoisse et des désirs humains. Concrètement, il cherchait à dépeindre sa propre vie afin d’y refléter ces désirs et ces angoisses. Quel rapport avec l’action politique? Tout. Munch ressentait profondément la peur panique qui transcende la société, une peur existentielle de la part d’êtres qui paraissent incapables d’apprendre les leçons de l’histoire. Leur penchant sans cesse réaffirmé de passer d’une guerre à une autre, d’un système injuste à un autre. Munch était plein d’appréhension face à l’avenir, non seulement devant l’imminence des guerres mondiales, mais aussi quant à l’aliénation croissante des hommes face aux autres et à eux-mêmes. Personnellement, je pense que c’est l’un des traits les plus frappants de notre société contemporaine, et constitue d’ailleurs l’une des sources principales du développement des inégalités, de la pauvreté, de l’exploitation et des désastres écologiques. Munch fut l’un des premiers artistes contemporains, sinon le premier, à pressentir les calamités qui semblent être en passe de submerger notre planète.

Peter Watkins: la danse de la vie
Jordi Vidal, septembre 2004
Le peintre Asger Jorn a écrit: Il n’y a pas de «génies méconnus», de novateurs « mal connus » naturellement. Il n’y a que ceux qui refusent d’être des gens connus en étant maquillés, dans un désaccord éclatant avec ce qu’ils sont en vérité. Dans la culture moderne, Peter Watkins n’est pas mal connu; il est connu comme le mal. Le silence entretenu autour de son œuvre tient en ceci: le pouvoir de subversion de son écriture cinématographique est précisément ce que le système médiatique ne peut tolérer. On peut donc se réjouir qu’une nouvelle génération tente de redonner sa place à l’un des cinéastes les plus importants de l’histoire du cinéma.

Avec Peter Watkins, la suspicion légitime sur ce qui nous est dit et montré quotidiennement par les médias, est devenue objet de film. Dans La Bombe, comme dans Punishment Park, parvenant à entretenir la confusion entre reportage et fiction, contestant les conditions mêmes de l’analyse historique contemporaine, il amène le spectateur au point de douter du film qui lui est projeté, pour aussitôt suspecter tout ce qu’on tente ordinairement de lui montrer. La répétition de fausses interviews, la présence d’observateurs apparemment étrangers à l’action, dirigent notre regard puis notre réflexion vers la contestation de notre subordination aux médias. En falsifiant son médium, en recourant aux méthodes de l’aliénation télévisuelle courante, en confondant la réalité et le discours tenu sur la réalité, le cinéaste a mis en doute le principe même de la communication télévisuelle.

Avec Edvard Munch : le cinéma de Peter Watkins devient examen historique, théorie, essai, mémoires. Ce film traversé par le génie est, d’une certaine façon, supérieur à la vie de son modèle, tant Munch se dédouble avec Watkins, et dédouble nos exigences comme nos faiblesses. Dans cette méditation fulgurante sur les mystères inconscients et les conditions matérielles de la création artistique le cinéaste applique à l’histoire de l’art sa méthode pseudo-documentaire. Nous entrons, par d’apparents témoignages filmés, dans l’intimité d’un peintre et d’une époque. Le dispositif de la mise en scène confère, a contrario, sa qualité à l’œuvre. Comme l’écrivait déjà si justement Degas: Faire faux et ajouter un accent de nature. Ce film qui invente à chaque instant sa forme la plus adéquate pour enregistrer le mouvement de la création artistique sous ses différents aspects, et sous tous les angles possibles, crée, à lui seul le premier et seul vrai film d’art contemporain: un genre unique, sans descendance. La destinée de Munch filmé par Watkins est simulation, mais simulation nécessaire pour dire l’essentiel, pour distinguer le vrai du faux; c’est une vie sans issue, mais c’est aussi la vie du cinéaste, une vie dont nos existences sortiront changées et peut-être grandies. Nous n’avons pas besoin d’entrer dans son film, nous en sommes la matière: voici le signe du chef-d’œuvre.