Étoile violette

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Réalisation, scénario : Axelle Ropert
Image : Céline Bozon
Son : Laurent Gabiot et Benjamin Laurent
Assistant réalisateur : Benjamin Esdraffo
Montage : Cyril Leuthy
Production : Elena Films

 

Axelle Ropert

Née en 1972, Axelle Ropert est co-rédactrice en chef de La lettre du cinéma.
Elle a écrit les scénarios de L’Amitié (1998) et de Mods (2004), deux films de Serge Bozon, dans lesquels elle a joué. On a pu également la voir à l’écran dans les films de Pierre Léon, Judith Cahen ou Benjamin Esdraffo. L'étoile violette est son premier film.
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Prix du GNCR au Festival Côté Court de Pantin 2005

Étoile violette

Axelle Ropert
Distribution :: 
Date de sortie :: 
19/04/2006
FRANCE. 2004. 45'. 35mm. Couleur

Alexandre, un homme d'une trentaine d'années, mène une vie paisible au sein de sa boutique. Il est tailleur et ses journées se passent divisées en tâches minutieuses et artisanales. Il est solitaire et on le sent désireux d'être initié à autre chose, à un savoir auquel il n'a pas eu accès jusque-là. Il décide donc de prendre des cours du soir pour adultes. L'intitulé du cours est "Jean-Jacques Rousseau, le Solitaire". A cause d'un professeur et d'un sujet de cours tout aussi atypiques l'un que l'autre, Alexandre va se laisser peu à peu prendre par une profonde et déconcertante rêverie...

"L’étoile Cachée"
Si Etoile Violette s’est très vite détachée des 20 films sélectionnés pour la compétition Fiction de Pantin 2005, c’est par son supplément d’âme, qui traduisait autre chose que le simple fait de raconter une histoire. Une exigence de mise en scène qui se sent dans la manière dont les plans fixes sont posés, « pensés », l’image maîtrisée : rien n’est en trop, le rythme, le montage sont tenus, ils ont une teneur - un goût. Une exigence sur le spectateur : l’envie peut-être de ne pas le laisser se complaire à regarder son image dans le miroir, de sortir du banal du quotidien, de la pose et de la dérision.
Etoile Violette fait une autre proposition de cinéma : une alternative à l’habituel, une poétique, une esthétique. Il ne renvoie pas une image au spectateur, il le fait rentrer dans un univers onirique puissant et drôle. Un film en costumes avec Lou Castel en Jean-Jacques Rousseau où l’improbable devient la règle de cet univers, et au lieu du ridicule, le paradoxal, l’étrange dégage une poésie particulière qui ne ressemble à rien d’autre (sinon à Eugène Green ?).
Les scènes d’un groupe de gens en cours buvant les paroles d’un professeur, qui leur dicte ce qu’ils doivent penser d’une nuit étoilée derrière une fenêtre, qui leur fait « rejouer » (importance de « la mise en scène») la solitude de Rousseau et sa souffrance du regard des autres, ou avec Diderot, s’entrecoupent de totales digressions géniales, de rêveries – balades musicales. En totale liberté, le rythme change, la caméra se promène sur les étagères du couturier, suit la marche arrière des deux personnages dans des bois intemporels, s’élève dans des arbres en pleine nuit dans un plan final impressionnant, à la chute merveilleuse.
Dans ce plan, qui renvoie à cet autre de la nuit étoilée derrière la fenêtre, on peut y voir aussi un principe de mise en scène : après le discours sur, la manière de. Après la question « qu’est-ce que vous y voyez, vous, de la nuit derrière cette fenêtre ? », un plan, dans un mouvement aérien, traduit en cinéma cette idée, et suffit pour imposer un souffle d’une grande beauté. Singulière poésie... Après l’Etoile Cachée de Ghatak, voilà l’Etoile Violette… l’histoire d’une fleur rare cachée au creux de la main.
 Ariane Desneux

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Entretien avec Axelle Ropert


Pour commencer, une question peut-être frontale, mais néanmoins diablement efficace : pourquoi avoir fait un film sur Rousseau ?
Étoile violette est un film inculte sur Rousseau, on n’y apprend rien sur lui comme écrivain ou comme philosophe. Alors que la plupart des écrivains sont difficiles à transposer cinématographiquement, il me semblait que Rousseau, lui, pouvait faire un beau personnage de cinéma à cause des réactions très contrastées qu’il suscite, de l’adoration à l’exaspération. C’est un vrai personnage magnétique, qui attire et « excite » à distance ses admirateurs et ses contempteurs, et donc il me semblait qu’il se prêtait bien à être mis en scène, à l’invention d’un espace « aimanté », sous tension. D’ailleurs, bizarrement, c’est un personnage historique qui a été très peu mis en scène au cinéma, voire pas du tout.
Attention, votre chemise est mal boutonnée.

Quel est le sens de la partie centrale avec Rousseau ? Elle m’a un peu troublé, et pourtant j’en ai vu des films…
Ce n’est ni un rêve ni un fantasme, rien d’irréel en tout cas. C’est un peu comme une échappée, au double sens de « fuite » et « d’ouverture », comme si on ouvrait par le pouvoir du cinéma les frontières très closes du monde du petit tailleur, et qu’on débouchait dans un monde à ciel ouvert, après avoir vécu dans le monde à « ciel fermé » de la boutique et de l’école. Cette séquence est traitée sur un mode réaliste, plus abrupte d’une certaine manière que les parties plus raffinées du vingtième siècle. J’aime bien cette idée que les rêveries sont plus tangibles que la vie quotidienne.

Et le travelling dans la forêt qui clôt l’épisode Rousseau ?
C’est la réalisation du vœu contradictoire de Rousseau : se retirer du monde certes, mais se retirer sans fin et à moitié seul. Sans fin et à moitié seul, voilà qui est bien compliqué… 
Oui, moi-même, je n’y suis jamais arrivé.
En tout cas, ce mouvement de travelling avant dans la forêt est comme une retraite infinie et accompagnée. Pour cela, on devait sentir l’effort et la durée de l’enfoncement dans la matière végétale, d’où le choix de ce mouvement de caméra cahotant et insistant. 

Vous n’avez pas peur de donner mal au cœur à vos spectateurs avec ce mouvement de caméra ?
Mes spectateurs ont le cœur bien accroché, je crois.

Comment avez-vous choisi vos acteurs ? Vous avez travaillé sans relâche, j’imagine ?
Non, j’ai fait un casting sauvage qui répondait à un principe simple : observer tous ceux qui se dandinaient à la sortie de la Cinémathèque, sur le trottoir des Grands Boulevards parisiens. C’est comme ça que j’ai repéré Lou Castel, qui possède un mélange de candeur et d’acuité et une manière d’être « à contretemps » qui m’ont tout de suite fait penser à Rousseau. Emmanuel Levaufre, qui joue le petit prof, a été repéré par sa manière de se lancer dans de longues analyses aussi précises qu’obsessionnelles, ce qui convenait très bien pour le personnage. Je précise qu’être obsessionnel est une qualité pour moi. Je vous ferai aussi remarquer que votre chemise est toujours mal boutonnée. Marielle Grillet, la jeune femme blonde du cours, a été choisie parce que me plaisait sa manière de se poser délicatement dans le décor. Quant à Serge Bozon, le petit tailleur, il a été recruté parce qu’il a de longs cils, ce que je trouve très cinégénique, et surtout parce qu’il m’a avoué qu’il avait toujours eu envie de se mettre à la couture. Il faut savoir quelquefois réaliser les rêves intimes des acteurs, cela fait partie des satisfactions du métier. 

Et les rêves intimes des interviewers ?
Ce n’est pas de mon ressort.

Pourquoi la musique folk ? Moi j’aurais plutôt mis une musique du dix-huitième siècle avec des vieux instruments qui auraient donné un peu de cachet à votre film…
Et votre chemise mal boutonnée, vous trouvez ça comment ?

C’est le chic négligé, vous ne pouvez pas comprendre.

Bref, pour en revenir à la musique du film, le côté ermite de Rousseau m’a tout de suite fait penser à un certain type de folk qui n’a rien à voir avec le folk hippie débridé ou avec le folk existentiel chuchoté, et qui est le folk taciturne. J’ai choisi des chanteurs qui ont en commun une manière dépouillée, voire sévère, de chanter : deux artistes du début des années soixante, Shirley Collins et Jackson C. Frank, et un chanteur actuel, Devendra Banhart. Le plus jeune est le moins sévère, c’est vrai. Cela permettait de ne pas trop charger d’affects désolés les scènes musicales, de les laisser respirer, de créer un « transport pudique » (car ce sont des scènes de transition – d’une époque à l’autre). Et puis, surtout, les trois chansons du film ont quelque chose d’archaïque, ce qui crée une perspective temporelle vers le passé qui me plaît, comme une manière d’ouvrir une brèche secrète dans la surface plate du présent.

À propos d’archaïsme, pourquoi avoir choisi des décors et des personnages qui paraissent si  loin de notre époque ? On est en 2006 quand même ! Faut s’affronter au réel !
Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, le film est bien de son époque, mais comme l’envers éteint d’un présent pétaradant… Je n’ai pas cherché à styliser mon film en l’inscrivant dans un passé précieux. Si les choses vous paraissent figées, c’est qu’elles reflètent la manière de vivre de mes personnages. La boutique du tailleur est une échoppe « Mitteleuropa », un peu crasseuse et néanmoins coquette, qu’il a héritée de son père et qui n’a sans doute pas été modernisée depuis quarante ans. La salle de classe est comme une vignette de l’enfance, qui s’anime le jour lorsque des enfants s’y trouvent, et se fige la nuit lorsque les adultes se retrouvent là, comme déplacés. Et puis, si mes personnages eux-mêmes ont quelque chose de vieillot, c’est parce que, comme le dit Jean-Jacques Rousseau dans le film…

… « Ils ne savent pas comment vivre »…

Oui, enfin, dit comme ça, on dirait du mauvais Léo Ferré, mais ce sont vraiment des personnages coincés dans leur métier et leur vie, et plein d’aspirations. Pour citer Walter Benjamin à propos de Robert Walser, j’espère que mes personnages vivent aussi « dans l’atmosphère pure et alerte de la convalescence », manifestant ainsi cette «  noblesse enfantine partagée avec ceux des contes qui eux aussi émergent de la nuit et de la démence… » Ça me fait penser à un film de Pierre Léon que j’aime beaucoup et qui s’appelle Octobre, et dans lequel….

Attention, là, vous faites une digression pédante. Dans votre film, on ne sait pas toujours sur quel pied danser, pourquoi ce mélange des tons un peu déstabilisant? Encore ce désir de donner mal au cœur ?
Non, c’est juste que c’est très important qu’un sujet aussi lourd que la solitude soit accompagné de discrètes touches drolatiques. Je précise que j’aime les films uniformément tristes, mais je n’aime pas les films qui surexposent leur solitude. Dans mon film, j’ai ajouté plein de petits détails qui contredisent la gravité des propos : la vache qui rit au tableau noir, la voix aiguë d’une des élèves, le retour vengeur et cacophonique de l’élève à la guitare… Autant de petits aiguillons qui titillent la solitude et viennent la débusquer… car à la fin, c’est vraiment la déesse Solitude mise à nue, piquée au vif, qui apparaît et qui rôde dans la cour de l’école  –  et là, j’assume toute la pleine gravité de la scène. 

Quelle est la leçon finale du film ? Dans la vie, faut être seul ou faut pas être seul ?
Que vous êtes impatient ! Il n’y a aucune leçon dans mon film, je n’ai rien voulu dire sur la solitude ou sur la vie en communauté, je n’ai aucune opinion là-dessus.

C’est bien dommage, il faudrait que les films aident un peu plus les gens. Savez-vous ce que Rousseau pense d’ Étoile violette ?
Non, mais je suis curieuse.

C’était une boutade à visée humoristique, je suis quelqu’un d’assez atypique, vous savez.

J’avais compris. Finalement, ça vous va bien, la chemise comme ça. 

                (Propos recueillis à Paris par Fayblard Gaslight, janvier 2006.)