Fifi hurle de joie

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AVEC : Bahman Mohassess, Rokni & Ramin Haerizadeh,  Farshad Mahootforoush

Réalisatrice Mitra Farahani • Image Mitra Farahani • Montage Yannick Kergoat, Suzana Pedro, Pershang Shafigh • Musique originale Tara Kamangar • Mixage et montage son Amir Hossein Ghassemi• Producteur Marjaneh Moghimi • Producteur exécutif Fereydoun Firouz • Coproducteur Écran Noir Productions   

 

Mitra Farahani

Peintre et cinéaste, Mitra Farahani est née en Iran et travaille à Téhéran et à Paris. Après des études d’art à l’université Azad de Téhéran, elle intègre l’École des Arts Décoratifs de Paris et réalise un premier film en 2001, Juste une femme, documentaire sur une transsexuelle prostituée à Téhéran. Le film remporte le prix spécial du jury, au festival de Berlin en 2002. Suivront d’autres films, notamment un long métrage, Tabous, en 2004, documentaire poétique sur l’amour et la sexualité en Iran, d’après un poème libertin de Iraj Mirza au 19e siècle, Zohre et Manouchehr. Citons également Behjat Sadr : le temps suspendu en 2006, autour ce cette peintre majeure de la modernité iranienne. Son dernier film Fifi hurle de joie, 2012, a été sélectionné au festival de Berlin ainsi qu’au Cinéma du Réel à Paris où il remporte le prix SCAM dans la catégorie internationale. Elle y poursuit son exigeante interrogation sur les figures cardinales de la modernité en Iran.

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Fifi hurle de joie

Mitra Farahani
Distribution :: 
Date de sortie :: 
02/10/2013
Etats-Unis/France / 1h38 / couleurs / 16/9

Fifi hurle de joie témoigne des deux derniers mois de la vie de Bahman Mohassess, légende de l’art moderne iranien. Ce curieux Diogène contemporain, après un exil volontaire d’une trentaine d’années, s’apprête à réaliser son oeuvre ultime. Celle-ci lui est commandée par deux admirateurs, artistes eux-mêmes, venus d’Iran. L’intrigue se dirige progressivement vers l’histoire de ce « chef-d’oeuvre inconnu ».

L'HISTOIRE

Dieu créa l’homme à son image. L’homme créa E.T., un monstre anthropomorphe. Le reste va de soi. BAHMAN MOHASSESS

Bahman Mohassess se considérait comme un éminent acteur de l’Histoire mais plus personne n’a entendu parler de lui depuis que l’Histoire l’a englouti. Certains le croyaient en retraite dans sa terre natale de Rasht au sud de la mer Caspienne. D’autres étaient convaincus qu’il était en Italie et avait quitté l’Iran à jamais. Or c’est bien dans une chambre d’hôtel à Rome que nous le retrouvons.
Fifi hurle de joie témoigne des deux derniers mois de sa vie, à l’épreuve de sa légende. Lors de son ultime séjour à Téhéran, il détruisit presque toutes ses oeuvres, n’emportant avec lui qu’un groupe de  petites sculptures. La destruction est un sentiment naturel chez celui qui considérait ses oeuvres comme des créatures vivantes.
Durant ces dernières années romaines, il continuait néanmoins, les collages de petits formats, les gardant au secret. Jusqu’à ce que deux admirateurs Rokni et Ramin Haerizadeh – eux-mêmes artistes de renom – viennent à Rome pour lui passer commande de ce qui serait son « chef-d’oeuvre inconnu ». Les méditations de l’artiste sur sa vie, sur la politique et l’histoire se juxtaposent bientôt à cette nouvelle intrigue. Le récit du film qui nous est montré et celui de l’oeuvre ultime deviennent inséparables.
Bahman Mohassess qui avait écrit, « J’ai toujours voulu travailler comme un artisan du Quattrocento. Je me considère comme un ouvrier (…) Je n’ai jamais ressenti d’appartenance à aucun lieu, aucun pays ni aucun peuple, encore moins iranien (…) J’ai consciemment détruit mes oeuvres qui étaient devenues inutiles et je ne laisserai rien aux nécrophiles. Après tout, que peut encore signifier la peinture dans un monde au ciel sans oiseaux, à la mer sans poissons et au bois sans bêtes ? »… Se tient alors prêt pour sa performance finale.


 

Bahman Mohassess

La vocation artistique de Bahman Mohassess se révèle dès l’enfance, à travers l’apprentissage de la peinture. Suite à la chute de Mossadegh, ,il quitte l’Iran en 1954 et étudie à l’Académie des Beaux-Arts de Rome. Il participe à de nombreuses expositions, dont la Biennale de Venise en 1955, Biennales de Paris et de Sao Polo en 1962, ainsi qu’en Iran où il sera très vite considéré comme un artiste majeur.
Peintre, il réalise aussi de nombreuses sculptures – certaines monumentales – dont la plupart sont détruites ou portées disparue après la révolution islamique de 1979. Il continue ses voyages en Iran, y séjournant entre 1964 et 1968, jusqu’au début des années 1970, avant de s’installer définitivement à Rome. Lors d’un dernier voyage en Iran, il détruit quasiment toute son œuvre, emportant avec lui seulement quelques pièces de petites dimensions.

 

Extraits de l’autobiographie de Bahman Mohassess
Descendent de la dynastie Mongole du côté du père et de la dynastie Quajar du côté de la mère, je suis né en mars 1931, au sud de la mer Caspienne, dans la ville de Rasht, la capitale du Guilan. En 1600 l’empereur perse Nadir Shah Afshar, qui venait de conquérir l’Inde, transféra mon aïeul, le Prince Ismail Gourkan et tous les siens, dans cette province, en lui confiant son gouvernement. Ils étaient propriétaires terriens se délectant avec la poésie, la calligraphie et la peinture. Des gens cultivés et libres penseurs. (…)
Au début des années 1950, j’ai connu le grand poète Nima Youshidj qui avait bouleversé la tradition millénaire de la poésie en langue farsi. Notre amitié dura jusqu’à la fin de ses jours et elle perdure encore comme le plus beau souvenir de ma vie. J’ai connu aussi Khalil Maleki, théoricien social de foi marxiste, l’un des premiers à dénoncer les abus de pouvoir de Staline. (…) Le coup d’état américain et le renversement du gouvernement nationaliste du Dr. Mossadegh a tout brisé ! L’année qui suivit je parti pour l’Europe. Je débarquais à Naples et arrivais en train à Rome. C’était le 14 août 1954. Je voyageais aux côtés de Manoutchehr Sheybani, poète et peintre de l’avant-garde iranienne. En ces ntemps, le soleil illuminait encore les monuments. L’Italie n’était pas encore un pays si industrialisé. Tous les domaines de l’art étaient en ébullition, de l’architecture au cinéma. Avec les noms les plus célèbres.
Ce provincialisme typiquement italien, qui nous faisait bien rire sur l’écran de cinéma, n’avait pas encore pris le dessus. Pour l’écrivain Ennio Flaiano, l’Italie comptait deux types de fascistes : les fascistes et les antifascistes ; et pour le cinéaste Fellini, n’importe quel pays du monde gardait plus d’humanité que l’Italie.
C’est ainsi que j’ai commencé à vivre et à travailler dans cet immense utérus visqueux de Rome, où les maisons des quartiers populaires s’unissent par une étreinte éternelle et les ruelles en gardent les séculaires taches de semence sur leurs murs.
(Tiré de l’ouvrage Bahman Mohassess, Rome, Societa Editrice Romana, 2007)


 

À Propos de Fifi hurle de joie par Morad Montazami*

Tout commence par le désir d’interpeller une histoire de l’art sans queue ni tête, où d’étranges créatures mutilées font des pieds et des mains pour exister. L’auteur de ces créatures, Bahman Mohassess, n’a pas attendu que l’histoire lui fasse une place pour donner de la voix et engendrer les monstres les plus angoissants pour la conscience coupable de l’homme du 20e siècle. Mais le risque existât bien pour nous de ne jamais l’entendre. Or Mitra Farahani nous amène avec son film par-delà le naufrage, se présentant en passeuse et en chroniqueuse d’une mémoire refoulée – celle de la modernité en Iran.
Dès lors la fougue rédemptrice du maître a trouvé une interlocutrice chez l’élève qui lui semblait filmer au hasard. Tout au contraire, elle ne fait que suivre la partition « déjà écrite » d’une lutte entre les forces du présent (l’oubli, l’ignorance) et les forces du passé (la connaissance, le dialogue en prose avec les amis disparus). Les fragments d’histoire sociale, politique et artistique peuvent alors commencer à se réassembler sur une table de montage orchestrée par Mitra Farahani avec brio. Mohassess et elle se renvoient ingénieusement la balle l’un après l’autre, tous deux confiants dans la seule issue possible : la mort.
Face au risque biographique du « documentaire sur l’artiste », Mitra Farahani s’est bien dégagée, afin de nous révéler, en délicatesse, les affronts de sa propre subjectivité face à l’exigence de « réécrire l’histoire ». Elle a donc suivie une voie où l’ont précédé Pasolini ou Chris Marker : organiser l’inachèvement, jusqu’à lui trouver sa forme poétique, celle de l’oeuvre à venir. Ainsi le dernier chef d’œuvre à venir de Mohassess s’entremêle-t-il subtilement avec le film à venir de la réalisatrice. Et comme on le sait, une image dans une image dans une autre image – ou une ombre tombant sur une
ombre tombant sur une autre ombre – finissent souvent par décapiter la limite entre réalité et fiction.
Provoquer la rencontre avec Bahman Mohassess, n’est pas seulement ,se confronter au mythe de « l’artiste moderne » en Iran mais ,aussi à un Léviathan intellectuel. Celui-ci, au travers de son destin personnel et dans ses oeuvres tisse toute une trame d’époques et de lieux, telle une fugue ,intercontinentale : de l’Iran ancien à l’Iran moderne, de l’Europe renaissante à l’Europe en guerre, et encore au-delà, vers des terres inconnues que seul un faune musicien pourrait sonder. Plus symptomatique encore, sa prise de position non négociable à travers une « vie dans l’art ». Autrement dit, l’exigence de s’incarner perpétuellement dans le reflet de son oeuvre et de faire corps avec elle. Quitte à la faire partir en fumée, à défaut de pouvoir en conserver l’intégrité physique et morale. Exigence que sa propre vie devienne une manifestation de l’art lui-même dans sa vérité. Voilà toute la singularité du témoignage « co-signé » ici par Bahman Mohassess et Mitra Farahani.

* Morad Montazami est historien de l’art à l’École des hautes études en sciences sociales. Il a publié plusieurs articles de revue ou d’ouvrages collectifs sur l’art moderne et contemporain. Il est notamment le rédacteur en chef de la revue Zamân.

Mitra Farahani raconte :
L’obsession de faire un film sur Bahman Mohassess m’habitait depuis longtemps. J’ai toujours été attentive au paradoxe saisissant entre son poids dans l’histoire et son isolement – voire sa disparition – volontaire. Je me suis donc rendue à Rome et ce qui devait être un week-end de négociations s’est prolongé en un séjour de 2 mois. Mon obsession personnelle était celle de tendre avec lui versl’instant ultime de la création. Mais progressivement, son obsession à lui, de trouver une occasion appropriée pour “quitter la scène” devint toute aussi importante. Aujourd’hui c’est comme si le film essayait de contenir encore quelque temps cette présence monumentale de Mohassess, prête à exploser.