Fragments sur la grâce

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Vincent Dieutre

Depuis son premier long-métrage Rome Désolée (1996), Vincent Dieutre explore les limites du documentaire, de l’autobiographie filmée, de l’installation vidéo (Sakis : Un Tombeau, 2011) et de la création radiophonique.
Cinéaste avant tout, la reconnaissance critique et publique de sa démarche lui permet de continuer à inventer son cinéma à la première personne, nourri d’art, de musique et d’intime.
Pour le cinéma, ses contre-propositions au documentaire historique (Fragments sur la Grâce2006) ou au film pornographique (Despues de la Revolucion, 2007) affirment la diversité de son travail. En 2002, il commence une série de petites formes qu’il nomme ses Exercices d’Admiration et après Kawase, Eustache et Cocteau, il vient d’achever un Exercice d’Admiration à Roberto Rosselini : Viaggio nella Dopo-storia, voyage en post-histoire (Berlinale 2015). Il tourne aussi pour la télévision, notamment Bonne Nouvelle (2002) et Jaurès (Teddy Awards, Berlinale 2012) et travaille régulièrement pour la radio. Tout son travail explore l’inconscient européen qu’il soit culturel, sexuel ou politique sous l’angle de la subjectivité la plus radicale. Ses deux films les plus remarqués, Leçons de Ténèbres (2000) et Mon Voyage d’Hiver (2003) ouvraient le cycle des Films d’Europe qu’il clôt aujourd’hui en Sicile avec Orlando Ferito.


Filmographie
2015 Orlando Ferito
2015 Viaggio nella Dopo-storia
2012 Jaurès
2008 Despuès de la revolucion
2006 Fragments sur la grâce
2003 Mon voyage d’hiver
2002 Bologna Centrale
2001 Bonne Nouvelle (Prix du jury à Locarno vidéo)
2000 Leçons de ténèbres (Prix du Jury au FID Marseille)
2000 Entering Indifference
1995 Rome désolée  

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

Fragments sur la grâce

Vincent Dieutre
Date de sortie :: 
06/12/2006
France – 2006 – 1h41’ – couleur/color – 35mm – dolby SR
Un cinéaste tente de se plonger, lui et son équipe, dans l’univers incandescent de Port‐Royal et du Jansénisme, esquissant par fragments un autre Grand Siècle, étrangement familier, celui de Pascal, de Racine et des « Amis de la Vérité ». Paysages arpentés, lectures précieuses, entretiens et notes de travail s’entrecroisent, mais la quête historique tourne peu  à peu au vertige. Et d’envolées baroques en convulsions hystériques, c’est tout le film qui bascule, butant irrémédiablement sur la question sans réponse de la Grâce.
note du ré́alisateur
PORT‐ROYAL ET NOUS
Alors que la « consommation » historique, le désir d’Histoire semblent n’avoir jamais été aussi forts dans le grand public, j’ai pu constater depuis que je fomente ce projet « Sur la grâce » la pauvreté du corpus des documentaires historiques. Banc‐titrage dramatisé, voix off péremptoire, illustration musicale fantaisiste, ce flux ininterrompu finit par former un tout anachronique qui, à mon sens en dit plus long sur le marché audiovisuel et sur la profonde difficulté du cinéma et de la télé́vision à s’approprier le ré́cit historique, que sur les siècles précédents. Entre ronronnement muséal et fictions historicistes, un lieu est à inventer, un défi à relever. D’autant que mon expérience d’enseignant m’a permis de ressentir chez les étudiants un profond besoin de se resituer dans une perspective historique, besoin souvent contrecarré par l’avènement d’une gestion événementielle de l’histoire (centenaires, expos, etc.) qui leur en impose une perception lacunaire, séparée, et anachronique. Contre ce régime historique instrumentalisé, arborescent, désamorcé, il me semble important, en tant que cinéaste, après Rossellini, après Watkins, de faire à mon tour une contre‐proposition.  Ayant depuis « Rome Désolée », construit mes films sur un matériau autobiographique,
j’aimerais aujourd’hui tenter l’expérience d’un déplacement du regard intime, introspectif, vers le passé. Le matériau de départ de mes agencements filmiques ne serait plus les archives de ma propre vie mais celles de l’existence d’un groupe restreint d’hommes et de femmes, il y a 400 ans...
Jusqu’ici, c’est le XVIIIe siècle, siècle des lumières, que l’Europe interrogeait le plus. Mais depuis les années 80 et l’assomption de la « post‐histoire », les contrastes et les contradictions du siècle baroque, du XVIIe siècle de Shakespeare, de Pascal et de Velázquez, sont revenus sur le devant de la scène. Ce siècle de basculement, de déchirement, de « clair‐obscur », c’est d’abord par la pratique de la musique baroque, dès les années 70, que nous l’avons réinventé. Des architectes comme Bernin ou Mansart ont été redécouverts ; Spinoza et Montaigne ont repris leur place. Bien plus qu’une mode, le XVIIe s’impose à nous car il pose pour la dernière fois la question des liens entre le politique et le religieux, celles de la violence, du surnaturel, toutes questions que le XVIIIe, dit des «Lumières» reléguera au rang de survivance au nom du culte de la raison. Un homme comme Pascal, roturier mais de famille aisée, scientifique et dévot, mondain puis solitaire, représente parfaitement les contradictions du baroque et les formule lucidement dans son « pari ». Il nous semble
aujourd’hui étonnamment proche, et son itinéraire étrangement familier...
Le cinéma contemporain cantonne souvent le XVIIe siècle aux fastes triomphants de Versailles. Je crois urgent de soulever un autre voile. Un XVIIe plus sombre, plus intérieur, plus tendu, celui des vanités, du luth, des leçons d’anatomie, des philosophes cabalistes.
Au‐delà de ma seule intuition d’artiste, je sais que ce temps‐là a encore beaucoup à nous apprendre. Sans échafauder des parallèles aventureux d’après des généralités, existe‐t‐il une actualité de Port‐Royal ? Sans ne faire que me fier à ma sensibilité de réalisateur, plusieurs dimensions du mouvement janséniste me portent à croire que oui. Jamais, depuis ces grands spasmes de la contre‐réforme baroque, ne s’est posée plus crûment à nous la question de la laïcité, et ce au niveau mondial. Les jansénistes ont, les premiers, affirmé la séparation définitive du religieux et du social. Une lecture politique des écrits jansénistes permet d’y trouver l’origine d’une conception de l’individu, autonome,responsable tant face à ses devoirs dans le monde et à la société qui l’entoure que face à son accomplissement personnel (le « salut ») ; sans que les deux se confondent jamais, sans que le dogme vienne d’une façon ou d’une autre brouiller un regard critique sur la société ou permettre un affranchissement quel qu’il soit du devenir commun. Le jansénisme est le contraire d’un intégrisme.
L’approche janséniste de la foi comme aventure privée n’allait pas au XVIIe siècle sans la sourde contestation d’un régime fondé sur le « droit divin », la naissance et l’apparat religieux : la mise en cause d’une société dans laquelle l’individu se voyait surdéterminé par des circonstances sur lesquelles il n’avait aucune prise.
On trouve l’aboutissement de cette réflexion chez de nombreux penseurs d’aujourd’hui. De la dénonciation du « Spectacle » par les situationnistes aux « Méditations Pascaliennes » de Pierre Bourdieu, il apparaît clairement que devant le triomphe du marché et sa prégnance de plus en plus évidente sur la conscience de soi, le désarroi de l’individu contemporain trouve en Port‐Royal une métaphore de résistance.
Ces hommes, ces femmes ont tenu bon, coûte que coûte, mais n’en ont pas été pour autant sans défauts ni faiblesses. Leur attitude n’est pas exempte de ruse, de complaisance, de mondanité, de violence même... Mais ce qui sauve Port‐Royal et nous le rend maintenant si nécessaire, c’est que par leur seule conviction, leur intelligence et par l’absence de toute concession sur le fond, ces gens ont déchaîné contre eux une brutalité inouïe, une réaction hors de proportions. Les enjeux politiques et sociaux dépassaient de loin le cadre de la querelle de savants. Port‐Royal a été une utopie, un laboratoire, un lieu d’expérimentation éducative, artistique, scientifique. Et, si l’on en a souvent stigmatisé l’aspect réactionnaire, il nous faut maintenant en reconnaître la modernité subtile. Pour cela, une remise en cause du régime historique de l’audiovisuel est indispensable.
Plus que les révolutions bruyantes et les prises de pouvoirs si humanistes soient‐elles, l’entreprise janséniste reste une tentative de mutation non‐violente du social, de subversion « transpolitique » de l’ordre établi. C’est cette spécificité qui nous donne aujourd’hui à penser, quand tout désir d’un changement à vue du monde qui nous entoure semble devenu illégitime et quand l’idée même de lutte et d’invention de soi est, elle aussi, à reprendre du début.
VINCENT DIEUTRE, Rotterdam 2004.

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LE JANSÉNISME
Mouvement religieux qui se répandit dans l’Eglise catholique,  surtout en France,  au 17esiècle. Par sa conception pessimiste de la nature humaine et de la prédestination, le Jansénisme apparaît comme une tentative pour acclimater au sein même du catholicisme des thèmes spirituels qui avaient inspirés la réforme protestante. On peut en chercher l’origine dans la profonde influence exercée par Saint Augustin dans les milieux théologiques et intellectuels du 17ème siècle français, en réaction contre la spiritualité optimiste et active des Jésuites.
Si le courant janséniste prend sa source dans l’Augustinus de Cornélius Jansen et semble s’éteindre dans d’étranges dérives sectaires, on ne peut que constater le rôle que jouera le Jansénisme parlementaire dans l’enclenchement du processus révolutionnaire de 1789, et la marque profonde qu’il a laissé dans la culture française classique dans tous les domaines, de l’invention de la liberté de conscience à celle de l’éducation publique.
Dictionnaire d’histoire universelle (Michel Mourre)