Gente de bien

Text Resize

-A +A

Eric Brayan Santamaria
Gabriel Carlos Fernando Perez
Maria Isabel Alejandra Borrero

Réalisateur Franco Lolli • Scénario Franco Lolli et Catherine Paillé avec la collaboration de Virginie Legeay • Image Oscar Duran • Montage Nicolas Desmaison et Julie Duclaux • Son Matthieu Perrot, Josefina Rodriguez et Samuel Aïchoun • Producteur Grégoire Debailly, GEKO FILMS • En coproduction avec EVIDENCIA FILMS 

 

Franco Lolli

Franco Lolli est né en 1983 à Bogotá, en Colombie. Il a fait des études de cinéma dans le département réalisation de La Fémis. Son film de fin d’études, Como todo el mundo, a été sélectionné dans plus de cinquante festivals internationaux.
Le film a remporté en tout vingt-six prix, dont le Grand Prix du Jury au festival de Clermont-Ferrand. Son dernier court-métrage, Rodri, a été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en 2012.
Gente de bien, dont le scénario a été écrit pendant sa résidence à la Cinéfondation est son premier long-métrage.
2014 GENTE DE BIEN (LM)
2012 RODRI (CM)
2006 COMO TODO EL MUNDI (CM)

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Mention spéciale du jury - FESTIVAL INTERNATIONAL DE SAN SEBASTIÁN 2014
Semaine de la Critique - festival de Cannes 2014
Sélection Officielle - FESTIVAL DU FILM DE LONDRES 2014

Gente de bien

Franco Lolli
Distribution :: 
Date de sortie :: 
18/03/2015
COLOMBIE • 2013 • COULEUR • DURÉE : 1H27

Eric, 10 ans, se retrouve à vivre du jour au lendemain avec Gabriel, son père qu’il connaît à peine. Voyant que l’homme a du mal à construire une relation avec son fils et à subvenir à leurs besoins, Maria Isabel, la femme pour laquelle Gabriel travaille comme menuisier, décide de prendre l’enfant sous son aile.

Rencontre(s) avec Franco Lolli

NOTE D’INTENTION

Gente de Bien est né de mes souvenirs d’enfance. Comme le personnage de Francisco, j’ai eu une courte amitié avec le fils d’un charpentier que ma mère engageait souvent pour qu’il répare quelques meubles à la maison. Elle le faisait à la fois parce qu’elle avait besoin de main-d’oeuvre et pour lui donner un coup de main. Le temps d’un été, le fils du charpentier a passé toutes ses journées chez moi, et nous sommes devenus amis. Mais avec mon retour à l’école et à mes amis riches, est aussi revenue la réalité : notre lien n’allait pas durer.
Comme Maria Isabel, ma mère avait essayé de prendre cet enfant sous son aile, et avait cru nous mettre à égalité. Mais elle l’avait fait de façon maladroite, presque aveugle. Et, bien qu’avec les meilleures intentions, pour les mauvaises raisons. La découverte que l’enfant avait faite d’un milieu autre que le sien, et les relations que nous avions nouées avec lui ont menacé l’équilibre, déjà précaire, qu’il avait avec son père. Au point qu’à un moment il ne voulait plus rentrer à la maison. Ma mère voulut l’adopter, pour le sauver ; sans se rendre compte qu’elle était en train de bâtir un château de cartes qui tomberait à la première bourrasque.
Au coeur du film, il y a un phénomène de glissement : le même qui s’est produit dans la réalité. Il opère chez Maria Isabel, à travers une charité irresponsable, et aboutit à sa demande d’adopter Eric ; mais aussi chez Eric, qui, à chaque pas qu’il fait vers le monde des riches, s’y sent d’autant plus étranger et ressent d’autant plus la honte d’être né pauvre ; enfin, chez Gabriel, qui, voyant ce que Maria Isabel peut offrir à son fils, et hanté par une peur profonde de ne pas être à la hauteur, va jusqu’à à se dire que le mieux pour l’enfant c’est d’être abandonné à cette femme.
C’est l’histoire d’une incompréhension. Car ce dont Eric a vraiment envie ce n’est pas d’appartenir au monde des riches, mais à une vraie famille : la sienne. La rencontre entre les deux milieux sociaux, à la fois le cadre et le centre dramatique du film, s’inscrit en réalité dans une histoire plus large et intime : celle des retrouvailles difficiles entre un père et un fils qui essaient de se ré-apprivoiser.
Le véritable thème de Gente de Bien n’est pas l’argent, ni le conflit des classes, mais la difficulté à accepter la filiation. Le trouble identitaire des personnages a bien plus avoir avec leur sentiment de ne pas appartenir à leur famille qu’avec leur difficulté à vivre à l’intérieur de la classe dans laquelle ils sont nés. Si dans leurs têtes, Eric, Gabriel et Maria Isabel mélangent ces deux questions en permanence, c’est pour se protéger de la violence de leur choix, qui consiste à dire que l’on ne subit pas le lien, mais qu’on le décide ; que l’on ne subit pas son père, sa mère ou ses enfants, mais qu’on les choisit.
Je n’ai jamais connu mon père, mais j’ai imaginé mille fois ma rencontre avec lui. Filmer celle entre Eric et Gabriel a donc été pour moi un enjeu dépassant largement le cadre de la fiction. Si j’ai voulu faire ce film, c’est pour me confronter à la question de la filiation père-fils ; pour chasser ma peur d’être abandonné, pour essayer de conjurer mon sort. Là où mes films précédents étaient issus de mes expériences d’adulte et d’adolescent, celui-ci est intrinsèquement lié à des sentiments de mon enfance, longtemps enfouis dans mon inconscient. J’y raconte à la fois ma peur de l’abandon, mon rapport traumatique à la figure du père, ma confusion face à celle de la mère, et le sentiment d’imposture, que je subis encore aujourd’hui, à l’intérieur de n’importe quel groupe familial. Dans le même geste, j’ai commencé à réaliser un rêve que j’ai depuis toujours : celui de rencontrer mon père.
Franco Lolli


 

ENTRETIEN AVEC FRANCO LOLLI

Gente de bien entretient nombre de liens avec vos courtsmétrages : le rapport parent-enfant, les classes sociales, la précarité... On peut se demander si ce film-là n’était pas présent en vous depuis longtemps...
Je pense que oui. Un cinéaste fait toujours le même film, même s’il s’y prend de manières différentes. Dans mon cas, il n’y a finalement que peu de choses qui me travaillent, intimement, profondément. A savoir : la question de la famille et de la filiation, les rapports de classe et le rapport à l’argent. Curieusement tous ces sujets sont, à mes yeux, imbriqués. Ça doit venir de ma propre expérience : j’ai grandi seul avec ma mère, et connu des périodes très dures financièrement tout en appartenant à un milieu colombien riche. Tout ça s’est mélangé pour aboutir aux thèmes récurrents de mes courts-métrages, puis de Gente de bien.

Le lien entre les idées de famille et de classes sociales est ,celui de la transmission ou, du moins, des valeurs...
Evidemment. Et j’ai toujours associé l’idée de passer d’une classe sociale à une autre – de passer au rang supérieur – à celle d’une trahison familiale. Mes films parlent intrinsèquement de ce sentiment. Gente de bien marque cependant un cap; c’est la première fois que je filme toutes les composantes d’une famille : un père, un enfant, une mère. Je crois que jusque-là je n’étais pas prêt à me confronter à la question du père. D’ailleurs, si l’écriture de ce film a été longue, c’est parce qu’elle touchait à un problème personnel, très enfoui, refoulé et douloureux. Ça a nourri Gente de bien: chaque plan est chargé de mes interrogations face à la figure du père. Ce qui pour tout le monde est une famille normalement constituée tient pour moi de la transgression.

Gente de bien parle effectivement de situations douloureuses, mais reste pourtant profondément bienveillant envers ses personnages. Il n’y a pas de salaud dans cette histoire...
C’est volontaire. Le scénario pouvait tomber dans certains clichés, amener les gens à penser : « encore un film misérabiliste sur les classes sociales latino-américaines ». Je m’en suis rendu compte quand j’ai dû pitcher le film à diverses occasions, et je me suis dit que si jamais il tombait dans cette ornière, ce serait un film raté, que je n’aimerais pas. Ça n’a, pour moi, aucun sens de stigmatiser dans un sens ou dans l’autre, faire des riches ou des pauvres des méchants ou des gentils. L’important était, dès le début, d’essayer de regarder les gens tels qu’ils sont. Je ne vois pas l’intérêt de faire (ni même de voir) un film dont je n’aime pas les personnages.

Est-ce ce qui a mené par exemple, à ce que Gabriel, le père, soit menuisier ? C’est un métier qui entretient l’idée d’un rapport noble aux choses, à un artisanat...
Inconsciemment peut-être. Mais ça vient surtout de ma rencontre avec un menuisier qui a inspiré en partie ce personnage. En plus ce métier permettait au rôle de Gabriel d’être en contact permanent avec celui de Maria Isabel, car il doit aller travailler chez elle. Je crois que c’était surtout ça qui m’intéressait. Et puis, bien sûr, aussi le côté biblique, mais je ne me suis rendu compte de ça que plus tard. Pour moi, plus que quelqu’un qui fait un métier, Gabriel est quelqu’un d’insatisfait, en général. À cet égard, Gente de bien est aussi un film sur la dépression. Sans doute parce que je suis moimême passé par cet état.

Dès son titre, Gente de bien pose la question de ce qu’est le bien. Gabriel, Maria Isabel ou Eric veulent tous faire le bien, mais avec des conséquences inattendues. Ce film est-il à sa manière un conte moral ?
Absolument. Sans être pratiquant, je pense être quelqu’un de très catholique. Et Gente de bien l’est tout autant, jusque dans la notion sacrificielle de cette religion. Le souvenir de ma première communion, à neuf ans, m’habite encore aujourd’hui et me rapproche de l’état d’esprit d’Eric, qui est en permanence face à des questions morales auxquelles il ne peut pas répondre parce qu’elles le dépassent. Mais le scénario tirait plus vers la culpabilité que ne le fait le film à l’arrivée. Ça s’est estompé en choisissant pour jouer Eric un enfant qui ne ressent presque aucune culpabilité, en tout cas pas consciemment. J’aime quand mes acteurs prennent le pas sur le film. Je suis moins intelligent que la vie, alors autant la laisser faire. Par exemple, à l’écriture, la scène du dîner à la maison de campagne indiquait qu’Eric ne sentait pas à l’aise avec les autres. Et au tournage, j’ai donné comme consigne à l’enfant de rester assis, d’avoir l’air inquiet. Sauf que Brayan, l’acteur, était tellement excité ce jour-là qu’il a fini par se lever pour raconter une histoire. Et c’est la prise que j’ai préférée.

Gente de bien, traite à niveau égal ses trois personnages principaux. Comment avez-vous géré, à l’écriture comme au tournage, cette circulation entre eux ?
Ça a été difficile : jusque-là, j’avais toujours fait des films à la première personne, avec un rôle principal qui était de quasiment toutes les séquences. Mais je me suis permis avec Gente de bien, de multiplier les points de vue. En partie parce que je trouvais assez simpliste de me focaliser uniquement sur celui de l’enfant, ce qui aurait été mon penchant naturel. Sauf que là, ça ne me suffisait pas : j’avais envie de voir ce père ou Maria Isabel dans leurs moments de solitude. De toute façon, je crois que je n’ai pas eu le choix : le sujet comme la forme se sont imposées à moi, malgré moi. Dès l’écriture, j’ai essayé énormément de pistes pour raconter cette histoire mais c’est celle-ci qui s’est affirmée comme une évidence, que je le veuille ou non.

Gente de bien est donc clairement un film qui touche à quelque chose de très personnel chez vous. Est-ce qu’au final il a été libérateur ?
À tous points de vue. Que ce soit dans son propos, dans ,l’approche différente de mes courts métrages ou dans la façon de tourner. Une de mes co-scénaristes a eu une intuition très juste en me disant que pour mener à bien Gente de bien, il fallait que je trahisse et que je me trahisse aussi. J’ai pas mal modifié mes méthodes de travail. On a plus eu recours à l’improvisation ou à de longues prises que d’habitude. Parfois elles étaient de vingt ou trente minutes, et les acteurs étaient obligés de se débrouiller, là ou avant je nous protégeais tous en suivant un peu plus le scénario. Mais il fallait que je casse quelque chose avec ce film. D’ailleurs, les scènes que je préfère à la fin sont celles qui se sont faites dans le plus grand chaos sur le tournage.