Guy Debord, cinéaste

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Guy Debord

Aperçu chronologique*

1931. Naissance à Paris, le 28 décembre, à la tombée de la nuit.
1952. Film de long métrage sans images Hurlements en faveur de Sade.
1953. Inscription sur un mur de la rue de Seine.
1954. Premier numéro du bulletin Potlatch.
1957. L’internationale situationniste est fondée par la Conférence de Cosio d’Arroscia.
1958. Premier numéro de la revue Internationale Situationniste.
1959. Mémoires composés uniquement de phrases détournées.
1963. Cinq « directives » tracées sur des toiles.
1967. La Société du spectacle.
1968. Un comité situationniste usurpe deux jours la Sorbonne et y dément sept siècles de sottises.
1972. Autodissolution de l’Internationale situationniste.
1973. La Société du spectacle réitérée sous la forme d’un film de long métrage.
1978. Film de long métrage In girum imus nocte et consumimur igni.
1984. Potlatch de destruction de tout ce cinéma.
1988. Commentaires sur la société du spectacle.
1989. Premier tome de Panégyrique.
1993. Cette mauvaise réputation…
1994. Le 30 novembre, Guy Debord se suicide.
1995. Le 9 janvier, Guy Debord, son art et son temps est diffusé sur Canal +.

* Établi jusqu’en 1989 par Guy Debord.
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

Guy Debord, cinéaste

Guy Debord
Distribution :: 
Date de sortie :: 
12/10/2005
FRANCE. 1978. 1h40. 35mm. 1,85. Couleur.

HURLEMENTS EN FAVEUR DE SADE – 1952
Un geste avant-gardiste, dans la lignée de dada et de films lettristes d'Isodore Isou, dont le but est de déconstruire le cinéma en inscrivant, notamment, de longues plages d'écrans blancs ou noirs sans aucune image.
Ecrit et réalisé par Guy Debord ; Interprètes : Serge Berna, Guy Debord, Isidore Isou, Barbara Rosenthal, Gil J. Wolman. 75 min, 35 mm, noir et blanc

SUR LE PASSAGE DE QUELQUES PERSONNES À TRAVERS UNE ASSEZ COURTE UNITÉ DE TEMPS – 1959
Produit par le peintre danois Asger Jorn, ce film fait le bilan des expériences des Internationales Lettristes à l'orée de la création de l'Internationale Situationiste.
Ecrit et réalisé par Guy Debord ; 18 min, 35 mm

CRITIQUE DE LA SÉPARATION – 1961
Ce film se propose de mettre en œuvre la remise en question de la vie quotidienne, une des thèses majeures de Debord, tout en étant une critique du cinéma et de ses procédures.
Ecrit et réalisé par Guy Debord ; 19 min, 35 mm

LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE 1973
En échappant au maillage serré du montage, le film fait défiler des vues publicitaires, sexuelles ou guerrières et de films de fictions qui ont marqué l'histoire du cinéma.
Ecrit et réalisé par Guy Debord ; Montage : Martine Barraqué ; Chef-opérateur : Antonis Georgakis ; Assistant-opérateur : Philippe Delpont ; Assistante-monteuse Manoela ferreira ; Assistants-réalisateurs : Jean-Jacques raspaud et Gianfranco Sanguinetti ; Ingénieur du son : Antoine Bonfanti ; Directeur de la production : Christian Lentretien ; Musique : Michel Corrette ; 80 min, 35 mm

RÉFUTATION DE TOUS LES JUGEMENTS, TANT ÉLOGIEUX QU’HOSTILES QUI ONT ÉTÉ JUSQU’ICI PORTÉS SUR LE FILM « LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE » -1975
Ce bref essai est destiné à répondre aux attaques de La Société du Spectacle dont il a été l'objet au moment de sa sortie en salle. Il inaugure le processus de « réfutation » que Debord affinera plus tard.
Ecrit et réalisé par Guy Debord ; 22 min, 35 mm

IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI (1978)
1h35. Long-métrage en 35mm, noir et blanc. Ecrit et réalisé par Guy Debord.
Il y a un déplacement dans In girum…, qui tient à plusieurs importantes différences : Debord a tourné directement une partie des images, il a écrit directement le texte pour ce film, enfin le thème du film n’est pas le spectacle mais au contraire la vie réelle. Il reste que les films qui interrompent le discours viennent plutôt le soutenir positivement, même s’il y a une certaine dimension ironique (Lacenaire, le Diable, le fragment de Cocteau, ou l’anéantissement du régiment de Custer). La Charge de la Brigade légère veut « représenter », très lourdement et élogieusement, une dizaine d’années de l’action de l’I.S. !
L’emploi de la musique, tout aussi détournée que le reste, a toujours une intention positive, « lyrique », jamais distanciée.
Tout le film (aussi à l’aide des images, mais déjà dans le texte du “commentaire”) est bâti sur le thème de l’eau. On y cite donc les poètes de l’écoulement de tout (Li Po, Omar Kháyyám, Héraclite, Bossuet, Shelley ?), qui tous ont parlé de l’eau : c’est le temps. Il y a, secondairement, le thème du feu ; de l’éclat de l’instant : c’est la révolution, Saint-Germain-des-Prés, la jeunesse, l’amour, la négation dans sa nuit, le Diable, la bataille et les “entreprises inachevées” où vont mourir les hommes, éblouis en tant que “voyageurs qui passent” ; et le désir dans cette nuit du monde (“nocte consumimur igni”). Mais l’eau du temps demeure qui emporte le feu, et l’éteint. Ainsi l’éclatante jeunesse de Saint-Germain-des-Prés, le feu de l’assaut de l’ardente “brigade légère” ont été noyés dans l’eau courante du siècle quand elles se sont avancées “sous le canon du temps”…

INTRODUCTION
Cette intégrale des films de Guy Debord,
dix ans après sa mort et vingt ans après que son auteur – ignominieusement mis en cause dans l’assassinat de son ami éditeur et producteur Gérard Lebovici – eût réagi en les faisant retirer des écrans, devient donc accessible à un public autre qui, depuis 1995, nous la réclamait.
C’est en juin 1952 que Guy Debord réalise son premier film Hurlements en faveur de Sade,présenté comme une entreprise « pour un terrorisme cinématographique ». Il a vingt ans. Le film fait scandale. « Ce qui, chez moi, a déplu d’une manière très durable, c’est ce que j’ai fait en 1952 », écrira-t-il, plus tard, dans Panégyrique tome premier.
Ce film est en quelque sorte la clef de voûte qui sous-tend et, du même coup, éclaire tout le reste. C’est un film sans images. Des voix se succèdent, tandis que l’écran est blanc, qui sont interrompues par du silence plus ou moins long, durant lequel l’écran reste totalement noir. Comme les deux faces d’un même et seul miroir, vides. Paroles, silence ; clair et obscur ; vrai et faux ; public et privé.
« Au moment où la projection allait commencer, Guy-Ernest Debord devait monter sur la scène pour prononcer quelques mots d’introduction. Il aurait dit simplement : il n’y a pas de film. Le cinéma est mort. Il ne peut plus y avoir de films. Passons, si vous voulez, au débat », annonce une des voix.
De quoi faudrait-il à présent débattre ? De ce qui nie tout ce qui n’est pas la vie, la vraie, elle-même partout absente.
« On ne conteste jamais réellement une organisation de l’existence sans contester toutes les formes de langage qui appartiennent à cette organisation. » La forme devra correspondre au contenu. « Au centre de l’expression aujourd’hui, je crois qu’il faut bien voir la place de cette notion de détournement, qui me semble être, à tout le moins, la base de cet “art critique” […] inséparablement négation et prélude dans la culture, au tournant de la culture. En prenant le sens le plus large de son apparition, cette maladie de la culture (maladie positive aussi en ce sens qu’elle termine quelque chose, et s’ouvre sur d’autres dimensions, effectives ou revendiquées) peut être diagnostiquée à l’exaspération de la citation (dérisoire dans l’accumulation, et qui rompt avec la “citation” en tant que telle), somme d’allusions à toute une culture, passée ensemble avec l’histoire même que l’on communique », écrivait-il à un ami, en octobre 1960, à propos du film Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps.
Avec Critique de la séparation, en 1961, la voix de Guy Debord que l’on entend, va dorénavant s’imposer, seule. « La fonction du cinéma est de présenter une fausse cohérence isolée, dramatique ou documentaire, comme remplacement d’une communication et d’une activité absentes. Pour démystifier le cinéma documentaire, il faut dissoudre ce que l’on appelle son sujet […] il faut recourir à d’autres moyens. »
Un des autres moyens expérimentés sera aussi de porter la théorie à l’écran. Avec La Société du spectacle, Guy Debord réalisera en 1973 le projet qu’avait eu Eisenstein de faire, avec Le Capital de Marx, un film.
En 1975, Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu’hostiles, qui ont été jusqu’ici portés sur le film « La Société du spectacle », fera la démonstration qu’« aucun film n’est plus difficile que son époque », et qu’« aucun perdant n’aime l’Histoire ».
Si le film Hurlements en faveur de Sade est à rapprocher de Mémoires, In girum imus nocte et consumimur igni, réalisé en 1978, annonce Panégyrique.
Dans tous les films on a, tour à tour, les deux faces tendues du même miroir que figure l’écran : tout le noir « les yeux fermés sur l’excès du désastre » et, cette page vierge chargée d’exprimer l’incommunicable, l’intransmissible comme « il convient de détruire la mémoire dans l’art ». L’écran blanc, vierge de toute image, ne figurant pas, selon l’interprétation d’un critique en décembre 1955, le comble de l’art en matière cinématographique, mais « le comble de sa négation ».
Pour finir, c’est de sa voix-même que Guy Debord a voulu nous priver. En 1994.
Le Noir revient… c’est encore le premier… ou c’est toujours le seul.
Tel, donc, a été son art, tel aussi fut son temps.
« En fin de compte, les œuvres seules nous diversifient », est-il dit dans Hurlements, qui ne parle pas de Sade.
Alice Debord, janvier 2005
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HURLEMENTS EN FAVEUR DE GUY DEBORD (1931-1994)
"nous ne sommes pas sur cette planète pour quelque chose. Le tout est de passer le temps ce n'est déjà pas très facile. Tous les moyens employés (poésie, action, amours) laissent un drôle de goût dans la bouche. C'est pourtant ce que nous avons de mieux. Il faut donc s'opposer à tout ce qui limite leur utilisation. C'est pourquoi l'action et l'écriture n'ont de valeur que libératrices. C'est pour cela que j'ai dit que le poète doit être un incendiaire et je le maintiens"- début 1951 1
Dans cette lettre à un ami, de ce jeune homme de vingt ans, se lisent déjà les grands axes de la trajectoire d’une vie ; et l’on peut entendre dans cette évocation du feu de la quête poétique un étonnant antécédent à son dernier film: In girum imus nocte et consumimur igni. S’inscrit ainsi, de son début à sa fin, la permanence qu’évoque, dans une parfaite adéquation au propos, le palindrome du titre. Si donc les retours à sa jeunesse y sont particulièrement présents ce n’est pas tant accents de nostalgie, qui habillent si communément les propos de l’âge mûr, c’est bien plutôt qu’il est resté le même ; et, puisqu’on ne saurait être mieux que son temps, ce temps fut et restera le sien : il l’aura décrit et combattu, il lui aura même donné un nom qui lui restera : La société du spectacle.
En 1956, avec Gil Wolman, Guy Debord signe un texte capital : Mode d’emploi du détournement 2qui indique les véritables possibilités de sortir de l’impasse artistique que Hurlements en faveur de Sade avait scandaleusement signifiée en 1952. Loin des collages ou bricolages fashion, le détournement, quelle que soit l’origine de l’élément préfabriqué, suppose le projet d’une énonciation ou d’une perspective plus juste, ou poétiquement ou sensiblement plus influentielle ; tant, et selon le moment, du point de vue de l’expression de la vie réelle que de celui de la critique. Tous ses films seront donc ainsi faits… de plans tournés et de plans détournés. Les extraits y sont si parfaitement intégrés à l’oeuvre nouvelle qu’ils lui appartiennent, pourrait-on dire, désormais en propre au point qu’après coup on ne peut revoir Johnny Guitar, Shangaï Gesture, Potemkine, Les visiteurs du soir , Les enfants du paradis… sans les inscrire dans la perspective debordienne de la négation et du dépassement du monde tel qu’il est. Quant au style 3 , souvent lyrique, la tonalité majeure en sera constamment celle de la grandeur, du sublime!
Guy Debord aura redonné, dans le cinéma de l’essai, toutes ses lettres de noblesse à la voix off. Elle est tellement celle de sa pensée même, que son cinéma dit aussi qu'il ne s'agit pas de laisser parler le réel en ses contradictions ou de laisser croire qu’un prélèvement tout à fait subtil des images et des sons articulés en un montage particulier pourraient, par eux-mêmes, produire une critique capable d’aller au-delà d’un certain sens commun. Ce retour de la parole est aussi celui du sujet: voici ce que je suis, vois ce que j'ai fait, ce sont les hommes qui font l'histoire. Cette voix est si singulière, habitée par cette distance si mélancolique, et cette énonciation si régulière, comme l'écoulement d'un fleuve au milieu de son cours, que, l'entendant, on entendrait aussi que le temps passe en effet et nous passons avec lui.
Dans In girum imus nocte et consumimur igni, alors qu'un lent panoramique découvre une photographie célèbre qui fait trace d'une "performance" dadaïste, la voix de Guy Debord commence la lecture d'un poème d'Omar Khayyam:
"Quand nous étions jeunes - (image: panoramique de gauche à droite, débutant sur Breton, de cette photographie des dadaïstes), nous avons quelque temps fréquenté un maître - (image: le cardinal de Retz), quelque temps nous fûmes heureux de nos progrès - (image: Clausewitz). Vois le fond de tout cela: - (travelling, jusqu'en fin de séquence, depuis un avion qui mitraille des troupes débarquées sur une plage, les dispersant) que nous arriva-t-il? - Nous étions venus comme de l'eau, nous sommes partis comme le vent." 4
Il y aura eu, au cinéma comme ailleurs, un avant et un après l’incendiaire Guy DEBORD.
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1 - Le marquis de Sade a des yeux de fille... Ed. Arthème Fayard
2- Repris dans l’indispensable édition critique de In girum… avec notamment une note sur l’emploi des films volés et une note d’intention pour In girum… Ed. Gallimard 1999.
3 -  "je voulais parler la belle langue de mon siècle": dernière phrase détournée (de Baudelaire) dans "Mémoires", 1958, Ed. Allia 2004.
4- Œuvres cinématographiques complètes. Ed. Gallimard


Guy-Claude MARIE
Cinéma "Le Cratère" Toulouse,
Groupement National des Cinémas de Recherche.