Honor de Cavalleria

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Scénario: Albert Serra
Image: Christophe Farnarier, Eduard Grau
Son: Joan Pons, Jordi Ribas
Montage: Àngel Martín
Musique: Ferran Font
Décor: Jimmy Gimferrer

 

Albert Serra

Licencié en Philologie Espagnole et Théorie de la Littérature, Albert Serra écrit des pièces de théâtres et dirige différents travaux en vidéo avant de réaliser avec Honor de Cavalleria son premier long métrage pour le cinéma.
2006 Honor de Cavalleria
2008 Le chant des oiseaux
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Quinzaine des Réalisateurs, Cannes 2006

Honor de Cavalleria

Albert Serra
Distribution :: 
Date de sortie :: 
14/03/2007
Espagne /1h50 / 35mm / 1.85 / couleur / Dolby SRD

Guidés par le hasard, Don Quichotte et Sancho poursuivent jour et nuit leur voyage à la recherche d'aventures. Ils chevauchent à travers champs, conversant sur des sujets aussi divers que la spiritualité, la Chevalerie, ou simplement la vie quotidienne. Un lien d'amitié de plus en plus fort les unit.

C'est l'extase
Serait-ce le film, qu'en toute honte, on a failli rater ? Se présentant avec grande austérité, 110 minutes presque muettes dans quelque campagne de la province catalane de Gérone, Honor de cavalleria d'Albert Serra avait tout, a priori, pour rebuter le festivalier dont la bougeotte (courage, fuyons !) est devenue au fil des jours le mouvement naturel. Or, à peine installé devant le film, c'est exactement le contraire qui se passe.

L'agitation cesse et c'est le mouvement même du cinéma qui nous gagne et nous emporte. Adapté du Don Quijote de la Mancha de Cervantès, le film est une leçon d'inspiration, avec sa façon de puiser à la substance même du roman son infra-monde et son essence. Sans Dulcinée ni aucun moulin à l'horizon, le minimum de costumes et d'accessoires suffisant à la citation d'époque, éludant tout ce qui relèverait de l'épique, l'image règle sa cadence sur le pas tranquille des marcheurs, suit des yeux la déambulation du vieux Quichotte et du gros Sancho pansu. De très près ou de très loin, les voilà, de l'aurore au crépuscule, qui cahotent sur les chemins de pierre, s'arrêtent à la fraîche d'un chêne liège, se baignent dans le creux édénique d'un torrent, pique-niquent de noix et de fromage au bord de l'eau, fauchent des herbes médicinales (laurier, thym, fenouil sauvage), bivouaquent dans les sous-bois, s'assoupissent, souvent, et dorment, enfin, quand à la brune, Dieu montre le chemin de la mort à Quichotte et lui dit «viens !». C'est un appel murmuré, une ritournelle presque maternelle qui a moins à voir avec une injonction divine qu'avec un commandement de la nature de retourner sur la pointe des pieds d'où l'on vient. Autant dire un matérialisme clignant vers le De natura rerum de Lucrèce.



Quiétude. A l'écoute de ce savoir-vivre, il y a une sorte d'apaisement à l'oeuvre, une quiétude faite d'amitié simple qui se passe presque de commentaire, mais aussi un désenchantement moral, tout aussi d'actualité : «Tu n'as pas connu l'âge d'or», dit Quichotte à Sancho. Mais rien n'indique que ce regret soit une nostalgie. Et si ce film magnétique était plutôt le rêve de Quichotte et de Sancho que le projet impossible d'adapter Cervantès ? Il y a en effet ces nombreux plans où, allongés sur le sol, adossés à la croûte terrestre, le toit du ciel au-dessus de leurs têtes, Quichotte et Sancho somnolent. L'image littéralement fantasque est alors l'émanation de leurs pensées, le brouillard de leurs chimères où ils semblent eux-mêmes titubés comme des enfants aveugles.

Comme tout bon film, on songe avec eux à autre chose : à la peinture, puisque les ciels sont comme chez Turner ou Poussin, mais aussi et surtout à la poésie. Pas celle dévoyée et corrompue qui ferait de la publicité pour les paysages, mais celle qui, sous nos yeux, bat la campagne. Dans ces paysages immenses où Sancho et Quichotte semblent si petits, l'homme, pourtant, comme une réincarnation de Protagoras le sophiste, est la mesure de toute chose. De l'Espagne de Cervantès à la Grèce des philosophes antiques, c'est ce «naturalisme» qui fait le
lien. Et voilà Quichotte debout dans l'espace, entre shaman sioux et réincarnation en armure anachronique du fou de Dieu d' Aguirre,les bras tendus comme pour embrasser toute la beauté du monde en une sorte d'incantation muette de tout son corps bandé, mutant soudain en un cri idéalement proféré en italien : «Andiamo !», dit Quichotte.

Guetteur. Allons-y en effet, suivons ce guetteur dans sa façon de voir les choses, et voyons surtout que, de toutes les machines de l'univers (eau, terre, vent, feu), ce «vieux fou» est comme le préposé. Et le geste est sublime quand la main de Quichotte caresse les nuages, son doigt pointant une trouée dorée dans le ciel au soleil couchant. «Regarde !», dit Quichotte à l'ami Sancho. On regarde et on voit. Que le cinéma devrait toujours être comme ça, dans l'extase à presque s'évanouir. Et qu'à cette condition, il fait bon y vivre.
Gérard LEFORT, Libération le samedi 27 mai 2006