Hotel by the River

Text Resize

-A +A

Réalisation et scénario Hong Sangsoo • Photographie Kim Hyungkoo  • Son Kim Mir • Enregistrement  Seo Jihoon •  Montage Son Yeonji • Musique Dalpalan • Directeur de production Jo Heeyoung Société de production Jeonwonsa Film Co.

Younghwan Ki Joobong • Sanghee Kim Minhee • Yeonju Song Seonmi • Kyungsoo Kwon Haehyo • Byungsoo Yu Junsang




 








 

 

Hong Sangsoo

Fils de parents divorcés, un officier de l'armée sud-coréenne, et une employée de maison de production de films, Hong Sangsoo découvre le cinéma en regardant les films hollywoodiens à la télévision. Au cours d'une conversation bien arrosée, un homme de théâtre suggère à ce garçon désoeuvré de se lancer dans la mise en scène. Hong Sangsoo s'inscrit alors à l'université de Chungang, à Séoul, dans le département "théâtre et cinéma". Il part ensuite vivre aux Etats-Unis, étudiant au College of Arts and Crafts de Californie et à l'Art Institute de Chicago, où il réalise plusieurs courts métrages expérimentaux.
Il réalise en 1996 son premier long métrage, Le Jour où le cochon est tombé dans le puits suivi deux ans plus tard du Pouvoir de la province de Kangwon et en 2000 de La Vierge mise à nu par ses prétendants. Salués par la critique et primés dans les festivals (Rotterdam, Vancouver, Pusan), ces trois films sortiront en France en 2003. Sangsoo y décrit avec un remarquable sens du détail le quotidien de jeunes Coréens, leurs relations de couple conflictuelles et leur malaise existentiel latent.
Suivront trois oeuvres coproduites par la France, Turning Gate en 2002, La femme est l’avenir de l’homme en 2004 et Conte de cinéma en 2005. Avec Woman on the Beach (2007), Night and Day (2008) et Les Femmes de mes amis (2009), le cinéaste confirme ses obsessions. Oscillant toujours entre l’expérimentation conceptuelle et le réalisme.
Ha Ha Ha et Oki’s Movie, réalisés en 2010, et Matins calmes à Séoul (The Day He arrives) en 2011, confirment le fait que, si chacun des titres semble répéter le précédent, il s’en distingue toujours subtilement et essentiellement.
En 2012, In Another Country dans lequel joue Isabelle Huppert est présenté en compétition officielle au Festival de Cannes.
En 2013, Haewon et les hommes (Nobody’s Daughter Haewon) est sélectionné au festival de Berlin. Sunhi (Our Sunhi) est présenté au festival du film asiatique de Deauville et reçoit le prix de la mise en scène au festival de Locarno. En 2014, Hill of Freedom reçoit la Montgolfière d’Or au festival des trois Continents à Nantes.


Filmographie :


2018 Hotel by the river
2017
Grass
2017 Le jour d 'après
2017 La caméra de Claire
2017 Seule sur la plage la nuit
2015 Un jour avec, Un jour sans
2014 Hill of freedom
2013 our Sunhi
2012 Haewon et les hommes
2012 In Another Country
2011 The Day he arrives (Matins calmes à Séoul) 
2010 Oki's movies
2010 ha ha ha
2009 Les femmes de mes amis
2008 Night and Day
2007 Woman on the beach
2005 Conte de cinéma
2004 La femme est l’avenir de l’homme
2002 Turning gate
2000 La vierge mise à nu par ses prétendants
1998 Le pouvoir de la province de Kangwon
1996 Le jour où le cochon est tombé dans le puits

Informations complémentaires: 

Prix d'interprétation masculine - Festival de Locarno 2018

Hotel by the River

Hong Sangsoo
Distribution :: 
Date de sortie :: 
21/07/2020
Corée du Sud - 2018 - 1h36

Un vieux poète, qui loge dans un hôtel au bord d’une rivière, fait venir ses deux fils, pensant que sa fin est proche. Lieu de retrouvailles familiales, l’hôtel est aussi celui d’un désespoir amoureux : une jeune femme trahie par l’homme avec qui elle vivait vient y trouver refuge et demande à une amie de la rejoindre…

Des hommes pleurent...

 
Des hommes qui pleurent, des femmes qui pleurent elles-mêmes en les regardant pleurer.
C'est la trame, le drame, qui hante l'œuvre de Hong Sang Soo, teintée autant de légèreté - prosaïque voire même potache - que de gravité. Hôtel by the river se noue , comme souvent chez le cinéaste, dans un lieu et une durée resserrés : une unité apparente fractionnée en sous ensembles, les différents espaces de l'hôtel et ses environs, de même qu'un temps plus épais que les 24 heures où les personnages se côtoient. C'est un espace-temps neigeux et vide, une île hors saison, qui confronte les protagonistes à l'intimité de leur crise.
 
Le film est ample de par ses thématiques et le mouvement raffiné de son récit tout en écho biaisé, mais sous les allures quasi anecdotiques de chaque séquence prise isolément. La mise en scène redouble cet effet : la précision dans la composition des cadres et la facture soignée du noir et blanc de l'image alternent avec des formes plus approximatives dont le zoom anarchique ponctuant le film serait l'acmé.
 
Et pour filer l'oxymore, les personnages masculins sont sublimes jusque dans leurs accents grotesques. L'alcool à la fin amplifie, en révélateur, cette dualité de l'être : leur "vision" potentiellement profonde et clairvoyante se clive dans l'immaturité et la lâcheté de leur comportement. C'est d'ailleurs le commentaire qu'en font les deux femmes, ces deux sœurs amies, qui passent progressivement, au cours du film, du statut de personnages moteurs de la fiction à celui d'observatrices éclairées. Deux moments intenses les mettent néanmoins en échange direct avec le père - interaction d'abord lors de la rencontre à l'extérieur de l'hôtel puis au moment de la lecture du poème à la fin du repas nocturne – sans que cela construise ou amorce une relation. Elles accentuent par leur présence, au restaurant notamment, l'expression des luttes existentielles de la table voisine. Elles deviennent certainement en partie des spectatrices au même titre que nous, mais également des révélatrices plus lucides des contradictions qui se font jour. La fascination réelle pour la stature artistique et sociale des hommes se double ironiquement d'un regard sur eux désabusé.
 
La scène finale de pleurs est à ce titre pathétique, aussi dramatique que régressive. Posture fœtale des hommes, simples mortels qui entraînent le corps des femmes enlacées dans leur chute ascétique. 

Nicolas CHAUDAGNE
Coordinateur Lycéens et apprentis au cinéma à l'ACRIF,
chargé de cours à l'Université Gustave Eiffel


 

 

ENTRETIEN AVEC HONG SANGSOO

Pour commencer, pourquoi le film a-t-il été tourné dans cet hôtel près d’une rivière et comment un vieil homme, pour la première fois dans votre filmographie, en est-il devenu la figure centrale ?
A cette époque, je pensais qu'il était temps de tourner un film. Un jour, je suis parti faire un tour en voiture avec mes amis jusqu’à cet hôtel. C'était la première fois que j’y allais. On m’avait dit que l’endroit était calme et agréable. J’y ai passé du temps en discutant assis près de la fenêtre et le lieu m’a plu. Je pensais collaborer à nouveau avec Ki Joobong mais je ne savais pas qu'il deviendrait le personnage principal. Un peu avant le tournage, je suis allé chez lui pour voir où il vivait et en discutant avec lui, assis sur le sol de la pièce, j’ai pensé qu’il pourrait interpréter le rôle principal cette fois-ci. En le rencontrant dans sa demeure, je me suis souvenu de mon père décédé. Il m’était arrivé d’aller dans sa chambre après sa disparition, cela m’a rappelé ce moment.

J'ai été surpris par le début du film car on entend votre voix au générique. Cela crée une distanciation assez étrange. Pour quelle raison avez-vous insérer votre voix, et comment vous sentiezvous quand vous l'avez enregistrée ?
Même encore maintenant, je ne sais pas trop pourquoi... Habituellement, je n’aime pas être mis en avant. J’étais en train de créer le générique du film dans mon bureau et j'ai soudainement eu envie de le faire. Je me suis enregistré seul dans le couloir, à trois ou quatre reprises, pas très à l’aise. Parmi vos acteurs, Ki Joobong est probablement l'un de ceux qui apparaît le plus souvent dans vos films : Hotel by the River, Le jour d’après, Grass, Un jour avec, un jour sans, Hill of freedom, Haewon et les hommes, Matins calmes à Séoul, Ha Ha Ha, Night and Day. C’était dans des seconds rôles mais à chaque fois qu’il apparaissait à l'écran, cela créait un aspect réconfortant et paisible.

Cette fois-ci, vous lui avez enfin donné le rôle principal. Dans quel état d’esprit l’avez-vous choisi ? Je suppose que vous éprouvez un sentiment particulier envers Ki Joobong, à la fois en tant qu’acteur et en tant qu’être humain.
En général, j’essaie d’éviter de parler longuement des acteurs. Car, si je dis quelque chose, cela pourrait être interprété comme une certaine façon d’aborder le personnage et personnellement, j’aime penser que quelle que soit la façon d’être du personnage, elle est mieux représentée dans le film que par ce que j’aurais pu dire. Je vais être bref concernant Ki Joobong : je pense que c’est une personne rare. Il est différent de moi mais il a une personnalité qui me rassure. À tout moment, quand je lui parle de ma vie, lui aussi est capable de se confier. Quand on se quitte, il retourne calmement à sa vie si particulière. Même quand il traverse une période difficile, c’est ce qu’on ressent.

Hotel by the River est inhabituel en plusieurs points. En terme d'histoire, non seulement par le fait qu’un vieil homme soit le personnage principal mais aussi parce qu’il y a peu de séductions ou de tensions sexuelles entre hommes et femmes. En revanche, il est rempli d’éloges et de remerciements (beaucoup de dialogues tels que « Vous êtes belle » et « Je vous remercie »). Et c'est la première fois depuis votre premier film qu'il y a une scène de mort. Rien qu’avec ces éléments, nous, les spectateurs fidèles de vos films, sommes surpris. Je suis curieux de savoir si vous étiez conscient de ces changements pendant le tournage. Et si vous ne l'étiez pas particulièrement, d'où sont-il venus ?
J'étais conscient de parler de la mort dans mon film précédent Grass. Mais même si vous le savez, vu que cela ne change pas ce que vous faites, vous continuez dans la même direction. Je me dis que si je le fais de manière machinale, c’est que cela ne doit pas être faux. Dans Hotel by the river aussi, la mort est au centre. J’ai tourné en me disant « Oh, c'est encore la mort. ». Je suppose qu'il y a un changement qui s’exerce en moi mais je n'y pense pas plus que ça. Je ne le ferai pas exprès à l’avenir non plus. Je crois que les choses que je vis chaque jour m’inspirent d’une façon que j’ignore moi-même et s’assemblent avec des choses qui viennent d’ailleurs. Après avoir tourné le début du film, j’étais convaincu que la mort serait présente à la fin. J'ai donc beaucoup réfléchi au lieu et à la situation du décès en cours de tournage.

Vous avez réalisé Le jour d’après, Grass et Hotel by the River, successivement en noir et blanc. C’est peut-être lié au thème de la mort qui a pris plus d’importance. Quand et pour quelle raison avez-vous décidé de tourner Hotel by the River en noir et blanc ?
J'étais un peu réticent à l’idée de tourner trois fois de suite en noir et blanc. C'est pourquoi j'étais inquiet,; jusqu’au matin du premier jour de tournage.

Les relations mère-fils ou père-fille ont souvent été mises en scène dans vos films mais il semble que la relation père-fils n’a jamais été mise en avant de manière aussi directe. Les retrouvailles, que ce soit du côté du père ou du côté des fils, semblent être difficiles, il y a un besoin de faire face ou d'essayer de faire face à quelque chose qui a été non-dit ou raté.
Je ne pensais pas utiliser mes souvenirs de mon père défunt dans mon film. Je crois que j'évitais ce sujet sans vraie raison. Le jour où j’ai discuté avec Ki Joobong, assis dans sa chambre je regardais et sentais les objets de la pièce. Je l'écoutais me raconter qu’il se sentait malade ces derniers temps. Il m’est alors venu l’idée de le prendre comme personnage principal et d’utiliser certains souvenirs liés à mon père. Je me suis dit à ce moment-là que ça pourrait marcher.

C'était aussi le cas dans Seule sur la plage la nuit, les actrices Song Seonmi et Kim Minhee semblent être davantage en osmose lorsqu'elles sont toutes les deux ensemble que quand elles sont avec les autres acteurs dans vos films. Qu'avez-vous perçu de cette combinaison d’actrices ?
Il est difficile de dire exactement ce que j’ai vu et fait en conséquence. Je place deux personnes ensemble dans mon cœur et si cette combinaison me plaît bien, je me dis qu’il peut se passer des choses. Je m’arrête là en attendant le jour du tournage. Et le jour J, il se passe évidemment plein de choses et je réalise enfin ce que je ressentais vaguement jusque-là. Ce n'est pas juste moi mais des énergies qui se transmettent entre les acteurs et moi ou entre les lieux et moi. Et c'est cela qui est enregistré par la caméra puis mis en ordre.

Hotel by the river a été tourné caméra à l’épaule. Votre façon de filmer a évolué petit à petit avec vos films, des plans fixes aux panoramiques, en passant par le zoom, jusqu’à la caméra portée, etc. Dans le cas du panoramique et du zoom, je sais que vous avez commencé à les utiliser après avoir longuement réfléchi. Quel a été le déclic de l’utilisation de la caméra portée pour ce film ? Quel genre de plaisir ou de difficulté ce choix vous a apporté lors du tournage ?
C'était plus soudain que n’importe quel autre changement. C'était le jour de la location de la caméra pour faire un test, ou la veille. Bref, j’attendais l’équipe au bureau et tout d’un coup, j’ai eu envie de tester à l’épaule. Puis nous avons loué les équipements nécessaires et effectué les tests. Je ne pensais à rien d’autre. Ça me paraissait absurde et je me sentais frustré à l’idée de poser la caméra sur le trépied. Cela m’étouffait. Kim Hyungkoo, le directeur de la photographie a souffert de douleurs dans le dos en portant la caméra, j’étais donc un peu inquiet. Il a été remarquable, je lui en suis très reconnaissant. J'ai eu quelques doutes, jusqu’au moment de voir le résultat final et ça allait.

Une des scènes emblématique du film est celle du réveil du vieil homme et du paysage sous la neige. Au loin, Kim Minhee et Song Seonmi se tiennent côte à côte et près d’elles se trouve un petit arbre de la même taille. Sur quoi essayiez-vous de vous concentrer lorsque vous avez tourné cette scène ?
Je me souviens d’avoir eu conscience de faire des cadrages qui contenaient beaucoup de ciel. J’étais étonné de voir cet arbre à cet endroit-là. Quelqu'un m'avait dit la veille, ou deux jours avant le tournage, qu'il allait neiger et j’avais imaginé cette scène. J’attendais de savoir comment j’allais faire se croiser les deux groupes de personnages et cela a été résolu grâce à la neige.

Dans vos films, Matins calmes à Séoul, Oki’s Movie et Un jour avec, un jour sans, la neige est toujours un événement imprévu, indépendant de toute planification ou attente. Quels sont vos sentiments quand il neige de façon inattendue pendant le tournage ?
Comme vous l'avez dit, le fait d’avoir eu de la neige m’a été d’une grande aide pour plusieurs de mes films. Je pense que c’est pour cette raison que j’ai un attachement et une pensée très spéciale pour laneige. C’est un sentiment si personnel que je n'en parlerai pas en détail.(...)

La scène de la lecture de son poème par Ki Joobong laisse le spectateur perplexe. Ce poème est composé d’un langage simple et descriptif mais il perturbe le récit en brisant toutes nos attentes ou les identifications qui avaient permis de suivre le film jusque-là. Il s’envole vers toute autre chose. À quel moment et comment avez-vous écrit ce poème ? Qu’avez-vous ressenti en l’écrivant ?
Je l’ai écrit un matin alors que je rédigeais le scénario devant la station-service située en face de l'hôtel. J’étais intrigué par cet endroit. L'idée d’avoir un poème à la fin du film m’est venue quelques jours avant le tournage de la scène dans le restaurant. L’ambiance morne de la station-service que je voyais en marchant la nuit m’a fait penser que je pourrais m’en inspirer pour écrire ce poème. Je ne me souviens pas exactement dans quel état d’esprit j’étais. C'est flou mais je crois que je pensais que ce serait une bonne idée de décrire le sentiment de remords ou de rébellion d'un poète face à une fin. Le jeune homme que l’on voit dans cette scène faisait partie de notre équipe de tournage, il est acteur en parallèle. Je pense que ce poème est un mélange de l’impression qu’il me fait, de mon ressenti de la stationservice et de beaucoup de choses que j’ignore encore.

© FILO 2019.
Cette interview est parue dans la revue coréenne FILO, numéro de mars/avril 2019
Traduction de Ah-Ram KIM