I don't Want to Sleep Alone

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Réalisation et Scénario TSAI Ming-Liang
Directeur de la photographie LIAO Pen-Jung
Lumière LEE Long-Yu
Son TU Duu-Chih, TANG Shiang-Chu
Montage CHEN Sheng-Chang
Décors LEE Tian-Jue - GAN Siong-King
Costumes SUN Hui-Mey
Production exécutive Malaisie Paperheart SDN BHD
Producteurs  Bruno PESERY, Vincent WANG
Producteurs exécutifs Simon FIELD, Keith GRIFFITHS, (Illuminations Films pour New Crowned Hope), Wouter BARENDRECHT et Michael J. WERNER, (Fortissimo Films)
Une co-production Soudaine Compagnie, Homegreen Films, New Crowned Hope,, Festival de Vienne 2006
Avec la participation du Centre National de la Cinématographie et du Government Information Office of Republic of China
Avec le soutien de EMI Music Taïwan Dama Orchestra Malaysia
Chanson de fin  Xin Qu Interprétée par Tan Soo Suan
 

Tsai Ming-liang

Né en 1957 à Kuching en Malaisie. Arrivé à Taïwan en 1977, il obtient son diplôme d’études de cinéma et de théâtre de l'Université Culturelle Chinoise,
il a également produit et mis en scène des pièces de théâtre et réalisé de nombreux films pour la télévision.

scénarios
1982 : WINDMILL AND TRAIN,
1983 : RUNAWAY Wang Tung
1984 : SPRING DADDY Wang Tung
1985 : KUNG FU KIDS III Wang Tung
1987 : YELLOW STORY [Part 1] Wang Shaudi

longs métrages
1992 : LES REBELLES DU DIEU NÉON
1994 : VIVE L’AMOUR
1996 : LA RIVIÈRE
1998 : THE HOLE
2001 : ET LÀ-BAS, QUELLE HEURE EST-IL ?
2003 : GOODBYE, DRAGON INN
2005 : LA SAVEUR DE LA PASTEQUE
2007 : I DON'T WANT TO SLEEP ALONE
2009 : VISAGE
2007 : LES CHIENS ERRANTS

I don't Want to Sleep Alone

Tsai Ming-liang
Distribution :: 
Date de sortie :: 
06/06/2007
France – Taiwan – 2006 – 1h58 – 35mm – 1.85 – Dolby SR
Kuala Lumpur. Un sans-abri, Hsiao Kang, est attaqué un soir dans la rue. Des travailleurs bangladeshi le trouvent et le transportent chez eux. Il est pris en charge par l’un d’eux, Rawang. Il veille sur lui, le nourrit et le lave avec une dévotion mêlée de désir.
Chyi, serveuse dans un coffee shop, tombe également sous le charme de Hsiao Kang. Elle aussi veille un malade : le fils de sa patronne, plongé dans un coma irréversible.
Kang, qui n’était plus rien et rêve de vivre en toute liberté, devient l’objet de toutes les convoitises.
Pendant ce temps, une brume épaisse s’abat inexorablement sur Kuala Lumpur…
Tsai Ming-Liang, le poète du désir, du désespoir et de l’attente muée en espoir, réalise là son film le plus personnel et le plus touchant. Son titre seul, I don’t want to sleep alone (je ne veux pas dormir seul) brasse déjà humour caustique et confession. Une confession pleine de désespoir et profondément sincère, qui concerne la grande majorité des êtres humains.
C’est la première fois que Tsai revient dans son pays natal pour un tournage. Tsai a planté son film dans ses souvenirs d’enfance : le goût et l’odeur des différentes cuisines, les musiques et certains sons. Dans ce film qui a été commandité à l’occasion du 250e anniversaire de Mozart, la musique joue un rôle majeur. Tsai utilise les musiques issues du brassage culturel de Kuala Lumpur : cantonais, mandarin, malais et tamil, des musiques qui évoquent cette multiculture de surface propre à la mondialisation qui entremêle des réalités et transforme sous nos yeux les villes, les Etats-nations et toute la planète. Mais il y autre chose aussi. Les musiques qui ponctuent ce film (un film qui évolue par ailleurs dans un quasi silence) illustrent les dynamiques intérieures de ces opéras invisibles qui se jouent dans la vie intérieure des personnages qui s’expriment peu, restent silencieux et jamais ne dévoilent leurs émotions enfouies. Et puis tout à coup, on entend une chanson qui jaillit lors d’un plan fixe, patiemment organisé, soigneusement cadré qui attend tranquillement le moment de vérité, le défi, ou l’émergence progressive d’une compréhension dans chaque vie humaine.
Si le film porte en arrière fond l’univers culturel de Tsai Ming-Liang enfant, il explore avec un certain courage et sans passion les points de rencontre inattendus de ces immigrés sans papiers, déracinés, ces rebuts de l’humanité, ces âmes perdues en quête d’une vie nouvelle et d’un avenir meilleur.
Tel un ange comptabilisateur de nos bonnes et mauvaises actions, le réalisateur nous montre la réalité de ces expériences de déception, de frustration et de violence dans un système qui vous broie en fabricant des impossibilités économiques et vous fait perdre votre âme. On se demande comment ces gens tiennent le coup. Dans cet univers glauque, l’ange comptabilisateur nous place dans leur for intérieur pour nous montrer un réservoir inattendu de compassion humaine. On découvre alors des personnes qui n’ont rien, mais qui prennent soin l’une de l’autre : un jaillissement d’appétit sexuel, un lac secret d’élixir d’immortalité, une grâce qui sous-tend le miracle de la pulsion de survie chez l’homme. Cet aspect métaphysique est exprimé dans ce film comme une sensibilité au toucher poussée à l’extrême.
Le passage du conscient à l’inconscient, dans les états comme les actions, se fait en continu avec une subtilité parfaitement maîtrisée, notamment grâce à Lee Kang-Sheng, l’acteur adulé qui est au cœur et au centre de tous les fantasmes filmés de Tsai Ming-Liang et qui joue ici deux rôles parallèles. Le premier, silencieux, nous confronte au visage chargé d’émotions, mais impénétrable et figé, d’une personne victime d’une attaque cérébrale qui n’a plus la faculté de communiquer avec le monde extérieur. L’autre personnage de Lee Kang- Sheng est un immigré qui ne maîtrise pas la langue du pays et se sent complètement exclu. Du coup, il ne parle quasiment pas. Durant la majeure partie du film, il tente de se remettre d’une violente agression dont il a été victime dans la rue, il dort, ou essaie de dormir, et peut-être rêve-t-il à une nouvelle vie.
Nouveau venu dans la constellation artistique des œuvres de Tsai, Norman Atun joue là dans son premier film ; il apporte une espèce d’euphémisme mais aussi une sincérité et une émotion d’une grande profondeur qui donnent un ancrage et élèvent le film. La générosité dont il illumine le film tient à la fois à sa spiritualité personnelle et à sa différence culturelle ; le film change de température lorsqu’il apparaît à l’écran.

Le film suit un rythme lent, lyrique. Petit à petit, le travail visuel évolue, partant de plans longs et lents qui explorent la face cachée des bas-fonds où il n’y a plus rien à espérer, jusqu’à une métaphore surréaliste, futuriste et apocalyptique d’une virtuosité exponentielle. La dévastation de l’environnement à grande échelle, le déchaînement de feux de forêt non maîtrisés, les désastres économiques, et l’instabilité économique rendent les enjeux cruciaux et une dimension métaphysique finit par élever le film. L’humour bien reconnaissable de Tsai réapparaît de temps à autres, mais la destination finale du film est un monde en dehors du temps et des limites sociales, un monde illuminé par l’amour. C’est une vision utopique, transcendante, magique et étrange, comme le rêve délicat du papillon dans les grandes œuvres de la culture classique chinoise.


Peter Sellars

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Kuala Lumpur et son quart-monde

entretien avec TSAI Ming-Liang


Pourquoi avez-vous choisi de situer votre film dans la Malaisie d’aujourd’hui ?
- C’est la première fois que je tourne dans mon pays, en Malaisie. Au début des années 90, dans le cadre de son plan de développement économique, le gouvernement malais a fait venir des milliers de travailleurs étrangers pour ses projets de construction. Les fameuses tours jumelles Petronas, qui étaient alors les plus hautes du monde, datent de cette époque. Mais à la fin des années 90, l’Asie a connu une grave crise économique et financière. Du jour au lendemain, tous les travaux de construction ont été stoppés, et ces travailleurs immigrés se sont retrouvés sans emploi donc en situation illégale. Bon nombre d’entre eux sont devenus des travailleurs clandestins. Quand je suis retourné à Kuala Lumpur en 1999, j’ai senti un malaise dans la ville que je n’avais jamais éprouvé avant. Le Premier Ministre de l’époque, Mahathir avait destitué son vice-Premier Ministre Anwar et l’avait poursuivi en justice pour, entre autres, corruption et sodomie. Anwar a été condamné, et a passé plusieurs années en prison. Les partis d’opposition ont organisé d’immenses manifestations pour protester contre l’arrestation d’Anwar, et la police a utilisé des gaz lacrymogènes pour disperser les manifestants. Dans ces années-là, il était impossible de ne pas remarquer le nombre de travailleurs étrangers qui traînaient dans Kuala Lumpur. Ils avaient été attirés par la croissance économique du milieu des années 90 et ont tout perdu, y compris leurs rêves, dans la débâcle qui a suivi.

C’est un film sur la précarité chez les travailleurs immigrés ?
- J’ai l’impression de les comprendre. Comme eux, j’ai vécu et travaillé à l’étranger pendant plusieurs années. C’est ce qui m’a donné l’idée de faire un film sur ce sous-prolétariat. J’ai essayé de monter le film une première fois, mais je n’ai pas réussi à trouver les fonds pour le réaliser.

Pourquoi avoir choisi Kuala Lumpur plutôt que les régions rurales où vous avez grandi ?
- Je suis né à Kuching. C’est une ville qui est certes plus petite et plus calme que Kuala Lumpur, mais pas au point de la qualifier de « rurale » ! Je trouve que c’est plus intéressant de situer l’histoire dans Kuala Lumpur, car cette ville attire non seulement des gens de toutes les parties de la Malaisie, mais aussi des gens de tous les pays. La population est donc extrêmement mélangée, et la Malaisie est un pays passionnant pour toute personne qui s’intéresse à la question des immigrés en situation d’extrême pauvreté. La Malaisie exporte également des travailleurs vers les pays plus développés comme Singapour et le Japon, tout en important des gens qui viennent de pays encore plus pauvres, comme l’Indonésie et le Bangladesh. D’ailleurs l’Indonésie est le pays qui a la plus forte proportion de nationaux à l’étranger. Ces gens abandonnent leurs racines et partent en quête d’une nouvelle identité.

Vous avez l’habitude de transposer vos personnages d’un film à l’autre, mais ici, les personnages joués par vos acteurs préférés, Lee Kang-Sheng et Chen Shiang-Chyi ne sont pas ceux que l’on a déjà vus…
- Le concepteur de l’affiche, quand il a vu le film, m’a dit qu’il trouvait que le personnage de Hsiao Kang était tout droit sorti de La Rivière ! Mais vous avez raison, cette fois-ci, j’ai placé mes deux personnages principaux dans un univers d’exclus. Un univers où ils sont vraiment en bas de l’échelle sociale et dont ils connaissent mal la langue et la culture. C’est facile de voir qu’ils sont « étrangers », mais personne ne se demande jamais d’où ils viennent. Un des techniciens malais m’a demandé pourquoi je filmais ces gens-là et leur vie, alors que tout le monde s’en fiche. Je lui ai répondu que c’était parce que justement, ils ne sont pas invisibles. C’est important qu’on les remarque, qu’on fasse attention à eux !

Mais personne ne peut vous accuser d’être un réalisateur qui fait du réalisme social… D’ailleurs votre approche de ces personnages est très loin de tout ce qui se dit d’habitude sur le sujet…
- L’exclusion sociale de cette sous-classe m’intéresse évidemment, mais je n’ai pas voulu faire un film sur le thème de la lutte des classes. Le seul personnage qui n’est pas pauvre, parce qu’elle est dans une situation où elle peut embaucher des gens, c’est la patronne du café, mais sa situation n’est pas non plus très facile, comme on le voit quand son fils essaie de vendre son appartement. Je ne voulais pas non plus me focaliser sur les différentes ethnies de la société malaise. Je suis revenu à mes symboles habituels pour raconter une histoire de façon métaphorique. Que les travailleurs immigrés pauvres perdent leur identité, c’est un fait, mais qui sait ? Leur situation difficile peut aussi les amener à une toute autre identité.

Est-ce qu’il y a quelque chose dans votre film qui évoque le scandale Anwar Ibrahim dans ce film ?
- N’oubliez pas le matelas ! Pendant le procès d’Anwar, quand ils ont abordé la question du scandale sexuel, ils ont apporté un matelas. C’était la pièce à conviction, et ça a profondément marqué les esprits. J’aurais voulu utiliser un matelas à ressorts plus moderne, mais j’ai trouvé celui-ci, tout décati dans un motel une étoile, et c’était mieux ! C’est un gros matelas. Il est lourd, sale et il sent mauvais, mais pour quelqu’un de pauvre, c’est un trésor.

Vous ne précisez pas l’origine de Rawang, l’homme qui va prendre soin de Hsiao Kang et le remettre sur pieds.
- Au moment de l’écriture du scénario, je le voyais indien ou bangladeshi, et on a auditionné des centaines d’Indiens et de Bangladeshi sans trouver celui qu’il fallait pour le rôle. Ensuite, je me suis souvenu d’un type que j’avais rencontré en faisant des courses dans un petit supermarché ouvert la nuit. Il vendait des pâtisseries cuites en friture sur les étals des marchés et avait l’air d’être un travailleur immigré. J’ai demandé à un assistant d’aller le voir. L’assistant m’a rappelé en me disant « Laisse tomber, c’est un Malais, pas un Indien, et il a les dents complètement abîmées ! » J’ai abandonné l’idée, mais j’ai continué à lui acheter ses gâteaux. Un jour on s’est mis à parler. Il m’a dit qu’il s’appelait Norman et qu’il venait de la campagne. Il avait grandi avec son père dans une immense forêt, il buvait l’eau à la source et mangeait les poissons de la rivière. De temps en temps, il croisait un tigre, mais n’avait jamais eu peur. A l’âge adulte, il est parti pour la ville dans l’espoir de trouver une vie nouvelle et il a vécu quelques années avec un groupe d’immigrés. Plus je discutais avec lui, plus j’avais envie qu’il joue dans mon film. Je lui ai raconté l’histoire dans les grandes lignes et il a parfaitement compris. Je lui ai fait faire un essai devant la caméra et il était complètement naturel, comme s’il n’y avait pas de caméra. Norman est musulman. Si j’avais trouvé un Indien comme je le voulais au départ, il y aurait eu des scènes de sexe entre lui et Hsiao Kang. Mais comme j’ai choisi Norman et que l’homosexualité est taboue chez les Musulmans, j’ai dû revoir ma copie et changer la relation entre les deux hommes.

Y a-t-il eu d’autres modifications dans le scénario ?
- Il y a cinq ans, le thème du scénario, c’était effectivement les travailleurs immigrés en situation difficile. Je ne l’ai pas terminé à cette époque, et quand je l’ai repris, j’avais vraiment envie de parler de liberté. Nous avons tous une durée de vie limitée et un corps qui n’est pas éternel. Mais à quel moment sommes-nous vraiment libres ? La première scène que j’ai tournée, c’est celle où Norman couche Hsiao Kang et le lave. J’ai été touché en regardant les gestes simples et justes de Norman. Ca m’a fait comprendre quelque chose d’important ; que les petits gestes de la vie remplacent largement une intrigue sentimentale complexe. Du coup, j’ai décidé de simplifier au maximum mon scénario.

Le décor principal du film est ce bâtiment abandonné où dorment les sans-abri. C’est un lieu extraordinaire. L’avez-vous trouvé tel quel, ou avez-vous dû l’arranger un peu ?
- Quand je suis venu à Kuala Lumpur en 1999, la construction de cet immeuble avait déjà été arrêtée. L’immeuble était barricadé et je n’ai pas pu voir l’intérieur. Quand je suis revenu à Kuala Lumpur pour commencer la pré-production, je me suis débrouillé pour voir l’intérieur, et ce sous-sol inondé m’a vraiment marqué. Et non, on n’a rien changé dans ce bâtiment. On l’a seulement éclairé.

Pourquoi la maladie est-elle toujours présente dans vos films ?
- Si on comprend ce qu’est la vie, alors on ne peut pas en exclure la maladie. Les deux personnages joués par Lee Kang-Sheng sont malades. Il y en a un qui est en état végétatif, il n’ira jamais mieux. Et l’autre, c’est ce sans-abri que Rawang va ramener à la vie après cette agression qui l’a laissé pour mort. Dans le cas du deuxième personnage, qui pourrait bien n’être qu’un rêve dans l’esprit du premier, je voulais donner l’impression qu’il avance dans une sorte de tunnel. C’est comme une re-naissance, il revient à l’état du nouveau-né, soigné, lavé,  nourri. Je trouve que le rapport entre deux personnes, entre celui qui s’occupe et prend soin de l’autre et celui qui reçoit cette attention, c’est ce qu’il y a de plus beau comme relation. C’est de l’amour inconditionnel. Et parallèlement, ça fait longtemps que notre poursuite aveugle du développement rend le monde « malade ». Cette brume de pollution qui tombe sur la ville en est un symptôme et elle n’arrive pas par hasard.

Les personnages que joue Lee Kang-Sheng dans vos films ne sont jamais très virils, du moins pas depuis Les Rebelles du dieu néon, mais ce SDF semble particulièrement passif. Pourquoi ?
Je trouve que Hsiao Kang ressemble beaucoup à ce grand papillon qui vient se poser sur son épaule. Il représente une certaine idée qu’on a de la liberté, une idée qui n’a pas vraiment d’existence dans le monde réel. Sa passivité n’est qu’une apparence, puisqu’à son contact, chacun des autres personnages se trouve. En prenant soin de Hsiao Kang, Norman va se trouver une identité et un rôle dans la vie. Quant à Chyi, c’est sa rencontre avec Hsiao et le désir qu’elle a pour lui qui lui fait prendre conscience de l’asservissement dans lequel elle vit. On a tous envie d’avoir quelqu’un à côté de soi quand on se couche. Et en arrière plan, je pense à ce proverbe chinois qui dit que lorsque deux poissons se retrouvent dans un ruisseau asséché, il faut qu’ils s’entraident.


Propos recueillis par Tony Rayns