Je suis le peuple

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Réalisation, Image, Son Anna Roussillon
Montage Saskia Berthod, Chantal Piquet
Son additionnel Térence Meunier
Montage Son et Mixage Jean-Charles Bastion
Etalonnage Alexandre Sadowsky
Production HAUTLESMAINS PRODUCTIONS, Karim Aitouna, Thomas Micoulet, NARRATIO FILMS, Malik Mena

 

Anna Roussillon

Née à Beyrouth en 1980, Anna Roussillon a grandi au Caire et s’est ensuite installée à Paris.
Elle a étudié la philosophie, la linguistique, les langues, littérature et civilisation arabes, puis la réalisation documentaire à Lussas.
Agrégée d’arabe, elle enseigne à Lyon, traduit des textes littéraires, participe à des émissions de radio, tout en travaillant sur divers projets cinématographiques liés à l’Egypte. Je suis le peuple est son premier long métrage documentaire.

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Festival "Entrevues Belfort", Compétition Internationa le Longs Métrages - 2014
 Grand Prix du Jury, Prix du public
Prix du GNCR
Programmation ACID - Cannes - 2015

Festival international du film documentaire de Jihlava - République Tchèque - 2014
Grand Prix de la Compétition Internationale, Prix du Premier Film

 

Je suis le peuple

Anna Roussillon
Distribution :: 
Date de sortie :: 
13/01/2016
France - 2014 - 1h51 - 1.85

« La révolution ? T’as qu’à la regarder à la télé ! », lance Farraj à Anna quand les premières manifestations éclatent en Egypte en janvier 2011. Alors qu’un grand chant révolutionnaire s’élève de la place Tahrir, à 700kms de là, au village de la Jezira, rien ne semble bouger. C’est par la lucarne de sa télévision que Farraj va suivre les bouleversements qui secouent son pays. Pendant trois ans, un dialogue complice se dessine entre la réalisatrice et ce paysan égyptien : lui, pioche sur l’épaule, elle, caméra à la main. Leurs échanges témoignent du ballottement des consciences et des espoirs de changement. Un voyage politique au long cours, profond mais aussi plein de promesses pour le peuple égyptien.

CHRONOLOGIE DE LA REVOLUTION EGYPTIENNE

28 novembre et 5 décembre 2010 : Elections législatives : le Parti National Démocratique (PND) de Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 1981, remporte 420 sièges sur 508 élus au Parlement.
25 janvier 2011 : Des manifestations s’organisent dans plusieurs villes, notamment sur la place Tahrir du Caire. L’armée s’engage aux côtés du peuple le 31.
11 février : Après 18 jours de mobilisation et de répression, Hosni Moubarak démissionne
13 février : Le Conseil suprême des Forces Armées (CSFA) suspend la Constitution et dissout le Parlement. Les premières mesures sont approuvées par référendum le 19 mars.
10 avril : Création du Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ), issu des Frères musulmans et dirigé par Mohamed Morsi.
16 avril : Le PND est interdit, Hosni Moubarak est incarcéré.
12 mai : Création du parti salafiste Al-Nour.
3 août : Début du procès de Hosni Moubarak pour meurtre et corruption. Condamné à la prison à vie le 2 juin 2012, il est remis en liberté conditionnelle le 21 août 2013. 
28 novembre : Début des élections législatives, organisées en 3 phases jusqu’à
10 janvier 2012. Les islamistes sortent vainqueurs avec 362 sièges sur 498, dont 222 Frères musulmans et 112 Salafistes d’Al-Nour.
24 juin 2012 : Mohamed Morsi est élu au second tour de l’élection présidentielle avec 51,7% des voix. Il est le premier président civil et islamiste en Egypte.
12 août : le Général Abdel Fattah al-Sissi remplace. Hussein Tantawi à la tête de l’Armée et du ministère de la Défense
22 novembre : Mohamed Morsi élargit ses pouvoirs et limoge le procureur général.
22 décembre : La Constitution préparée par les islamistes est adoptée par référendum à 63,8% mais avec une participation de 32,6%.
30 juin 2013 : Des millions de personnes manifestent contre Morsi.
3 juillet : Abdel Fattah al-Sissi annonce la destitution de Mohamed Morsi, considérée comme un coup d’Etat militaire. Début d’affrontements entre opposants et partisans du président le 5.
14 août : un sit-in des partisans des frères musulmans au Caire est réprimé par les forces de l’ordre : 817 personnes perdent la vie, selon Human Rights Watch. Le 20 août, Mohammed Badie, Guide suprême des Frères, est arrêté.
4 novembre : Début du procès de Mohamed Morsi pour “incitations de meurtres de manifestants” et le 24, une nouvelle loi interdit les manifestations.
25 décembre La confrérie est classifiée “organisation terroriste”.
14 et 15 janvier 2014 Nouvelle Constitution approuvée par référendum à 98,1% mais avec une participation de 38,6%. 
Février : Des grèves ouvrières secouent le gouvernement, et Hazem Al-Beblawi, alors Premier ministre, démissionne le 24.
24 mars : La Cour d’assises de la ville Minieh condamne à mort 529 partisans des Frères musulmans.
26-28 mai : Abdel Fattah al-Sissi est élu président avec 96,9% des voix.

SOURCE : revue Moyen-Orient n° 24, Octobre-Décembre 2014.


 

ENTRETIEN AVEC ANNA ROUSSILLON

Comment vous est venue l’idée de ce film ? Dans quelles circonstances avez-vous rencontré le personnage principal ?
J’ai rencontré Farraj un après-midi brûlant d’août 2009 au milieu d’un champ fraîchement irrigué au-dessus duquel dansaient des dizaines d’ibis, lui la pioche sur l’épaule, moi la caméra à la main. Je travaillais alors à Louxor sur un projet de film autour du tourisme de masse et peu à peu, au fil de mes voyages, nous sommes devenus amis. En janvier 2011, je lui annonçai que je voulais plutôt faire un film avec lui, un film aux contours encore flous, sur les manières dont on habite au village comme un centre du monde alors que tout le désigne comme une marge de la société. Je rentrai à Paris le 27 janvier 2011, après un mois passé au village, en prévoyant de revenir à l’été. C’était la veille du “Vendredi de la colère”, ce jour où tout le monde a compris qu’il se passait vraiment quelque chose, ce jour où tout a basculé dans la révolution. La conversation skype qui est dans le film est la seule conversation que l’on a pu avoir, Farraj et moi, pendant la révolution. Nous étions tous les deux loin du centre des événements, lui à Louxor, moi à Paris. Nous regardions tous les deux la télé pour savoir ce qui se passait, sans pouvoir vraiment y participer. Je suis retournée en Egypte en mars 2011. Sur la place Tahrir, d’abord, qui était encore occupée. Au village aussi, où pas grand chose ne semblait avoir concrètement bougé. Mais où tout le monde ne parlait que de ça.
Dans l’urgence de l’enthousiasme, j’avoue m’être demandée si je devais rester au village, dans ce lieu qui demeurait apparemment immobile, alors que tout, au Nord, craquait dans le grand ébranlement révolutionnaire. J’aurais pu partir, décider qu’il fallait, à ce moment-là de l’Histoire, éprouver des façons de filmer la rupture, la lutte en train de se faire et les vies qui basculent dans un inconnu politique. Mais ce sont d’autres questions qui me tournaient obstinément dans la tête, des questions ancrées au village et dans les rencontres que j’y avais faites : comment se transmet une onde de choc faite de tensions, d’affrontements, de revendications, d’espoirs, de colères et d’impatiences quand rien de solide devant soi ne bouge, quand la terre, sous les pieds, ne tonne pas du bruit des pierres jetées de derrière les barricades, du crissement des chenilles des tanks ou des ,balles, quand personne ne se rassemble ou ne crie ? Comment vit-on une révolution qui se manifeste au village comme en creux, dans la disparition des touristes, de l’électricité et des bouteilles de gaz ? Se sent-on y appartenir, y trouve-t-on une place, y formule-t-on des espoirs ?
J’ai donc décidé, à ce moment-là, en mars 2011, de rester au village. Je voulais approcher les enthousiasmes et les interrogations liées à la révolution et à ses contrecoups dans le temps des vies et pas dans celui de l’actualité virevoltante de la mobilisation et de la lutte. Comme un contre-champ nécessaire à Tahrir. 

Ce film s’est fabriqué sur presque 4 années. Quelles dimensions le temps a-t-il apportées à la construction du film, à la fois au tournage et au montage ?
En installant le film au village, il s’agissait donc de s’éloigner de l’urgence et du temps de l’évènement pour parler de la révolution, pas en ce qu’elle suspend la vie ou la reconfigure brutalement, mais en tentant plutôt d’approcher les manières dont elle s’y inscrit petit à petit, s’y déploie, s’y blottie ou s’y cherche. On a commencé à parler politique avec Farraj lors de ce voyage, en mars 2011. On parlait depuis des endroits très différents de ce qui c’était passé : lui depuis la rhétorique de l’ancien régime de Moubarak, faite d’un amoncellement d’accusations, de complots, de trahisons, de manipulations extérieures, et moi depuis l’enthousiasme révolutionnaire parfois fleur bleue de la place Tahrir. On était tous les deux un peu ridicules à notre manière. Il était pour moi hors de question de rester sur cet écart. Ce que je voulais construire, c’était un espace de rencontre et de discussions, un espace où l’on puisse parler différemment, mais de choses qu’on pouvait définir ensemble. J’avais besoin de temps pour filmer ce cheminement de pensée et de réflexions autour d’un processus politique qui, en janvier 2011, ne faisait que commencer. Et il m’a fallu deux ans et demi de tournage, entre janvier 2011 et l’été 2013 ! Je n’étais pas en continu à Louxor, je faisais des allers et retours entre la France et l’Egypte. Mais j’ai vraiment passé beaucoup de temps là-bas : chaque tournage était envisagé sur un minimum de trois semaines, qui ont pu s’étendre à deux mois pendant l’été. Le montage aussi, a été une aventure au long cours... Ce temps long était inclus dans le projet dès le départ, comme un des fondements de ce contre-champ.


Comment avez-vous trouvé cet équilibre entre vie paysanne et vie politique ?
Je voyais Farraj avec les pieds dans la boue de son champ irrigué et la « tête dans la télé » et ce sont ces deux dimensions ensemble qui m’intéressaient, pas l’une indépendamment de l’autre. J’ai donc beaucoup filmé son travail, la circulation quotidienne au village et cette mécanique indissolublement domestique et laborieuse qui rythme le quotidien d’une famille paysanne. Et cette forme de conversation politique ininterrompue entre Farraj et moi sur la révolution, on l’a trouvée et élaborée ensemble au fur et à mesure. Mais c’est principalement au montage que l’on a travaillé l’entremêlement de ces deux dimensions, quotidienne et politique, qui n’a pas été une mince affaire. La ligne politique va à toute vitesse, évolue en de multiples rebondissements, a un suspens propre. Il fallait aussi qu’elle soit compréhensible pour les spectateurs qui ne sont pas nécessairement au fait de toutes les subtilités de la politique égyptienne de ces trois dernières années ! Le temps de la vie quotidienne est beaucoup plus sourd, beaucoup plus immobile, plus lent. Ce contraste absolu entre ces deux temps est une force de construction très intéressante du film mais ça a été parfois difficile de trouver comment les associer.

Pourquoi ce titre « Je suis le peuple » ?
Ce titre vient d’une chanson chantée par Oum Kalthoum dans les années 60, qu’on entend à la fin du film. C’est une chanson nationaliste de l’époque nassérienne exaltant le peuple qui « ignore l’impossible et ne préfère rien à l’éternité ». Il se trouve que cette chanson a été beaucoup reprise dans le contexte révolutionnaire de 2011 et des années qui suivirent. Ce qui m’intéressait, c’était de provoquer un déplacement, de retourner cette affirmation, cette évidence en une question : qu’on soit amené à se demander qui est ce « je » qui parle et qui est ce « peuple » qui se manifeste. Rien à voir donc avec le slogan français “ Je suis Charlie” du début de l’année 2015 !

Dans le film, on vous entend parler parfaitement l’arabe avec les protagonistes, pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui vous lie à l’Egypte ?
Cette dimension personnelle est toujours sous-jacente dans le film : on n’y apprend pas grand chose sur mon lien « réel » à l’Egypte mais on sent comme une grande familiarité, une grande facilité de circulation dans ce monde qui ne semble pas m’être inconnu. Dans la réalité, il se trouve que j’ai grandi au Caire, que j’y ai appris l’arabe, pas comme langue maternelle mais comme une deuxième
langue qui m’accompagne depuis. J’habite depuis quinze ans à Paris mais je n’ai jamais cessé d’aller en Egypte, où j’ai ma mère, la tombe de mon père, mes paysages d’enfance et d’adolescence, mes questions aussi. Un des points fondamentaux du film, à mon avis, se se trouve là : cette place ni-dedans ni-dehors, cet entre-deux qui ouvre dans le film comme un espace de conversations et d’échanges toujours potentiellement recommencés. Et quand la révolution commence, s’est posée de manière impérieuse pour moi la question de ma façon d’y participer. Ce film est une proposition en ce sens, en ce qu’il apporte, à sa manière, une petite pierre au grand récit, pluriel, multiple et infiniment complexe, qu’il faut construire de tous ces événements.

Est-ce que vous pensez que Farraj est représentatif du peuple égyptien ?
Farraj est paysan. Sociologiquement, il pourrait être représentatif de cette paysannerie égyptienne qui possède suffisamment de terres pour lui permettre de vivre de leur exploitation. Mais je pense qu’il est aussi représentatif de quelque chose de très profond dans son rapport à la télévision. Dans la vie réelle, la télé occupe une grande place. La seule chose à faire le soir, au village, c’est regarder la télé, c’est la seule distraction. Des émissions politiques pour Farraj, des dessins animés oudes films de vampires sous-titrés en arabe pour les enfants ou bien des matchs de catch pour tout le monde. C’est fondamentalement par là que s’invitent chez Farraj le reste du monde et la révolution. Dans le film, elle tient cette place centrale de fenêtre sur ce qui se passe ailleurs. Mais elle est aussi le lieu à partir duquel se pose la question de la représentation des évènements. Farraj s’interroge souvent sur la façon dont les choses lui sont montrées. La séquence de l’installation de la parabole amorce cette réflexion chez Farraj mais le film prend lui aussi en charge cette réflexion : comment la télé montre-t-elle les événements ? Quelles sont les images qui peuvent montrer la révolution : celle de manifestations ou d’affrontements que Farraj voit à la télé ou bien lui-même regardant la télé ? La révolution se filme-t-elle dans le feu de l’action de la grande ville ou bien dans l’immobilité troublée de la campagne ?

Pourquoi avoir fait le choix de terminer le film sur le discours du Général Al Sissi ?
La séquence finale me semble tenir beaucoup de fils différents. Il y a, certes, en première lecture, le discours d’Al-Sissi : la mise en scène martiale, le retour de l’armée, l’ouverture d’une nouvelle phase du processus politique au seuil de laquelle il fallait s’arrêter. Mais il y a aussi un autre déjà-vu : la coupure d’électricité. Cette nouvelle coupure, comme celle des bouteilles de gaz, inscrit la pénurie au coeur de la vie paysanne. Mais, elle met, aussi, en porte-à faux le discours politique. Abd al-Fattah Al-Sissi est en train de faire son fameux discours du tafwid, (le « mandat » qu’il demande à la population de lui accorder pour combattre en son nom « la violence et le terrorisme ») et la coupure d’électricité, en éteignant la télé au milieu de sa phrase, lui coupe littéralement la parole. Elle rappelle que le discours politique nationaliste du défilé militaire ainsi que ce qui occupe le discours d’Al-Sissi, sont, quelque part des faux-semblants. L’histoire se répète et en même temps tout a changé. Les militaires reviennent au pouvoir, l’Ancien régime est de retour, mais en même temps Farraj, et beaucoup d’autres comme lui, ont effectué un chemin lent et profond qui prépare, je le souhaite ardemment, la révolution à venir.