L'année suivante

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Scénario : Isabelle CZAJKA
Réalisation : Isabelle CZAJKA
Musique Originale : Eric NEVEUX
Image : Denis GAUBERT
Son : Eric BOISTEAU, Marie-Christine RUH, Frédéric BIELLE
Montage : Isabelle MANQUILLET
Décors : Irène GALITZINE
Costumes : Juliette CHANAUD
Directeur de production: Olivier TREMOLET
Producteur Délégué : Serge DUVEAU
Production : PICKPOCKET PRODUCTIONS

 

Isabelle Czajka

Née en 1962 à Paris, Isabelle Czajka sort à 21 ans de l’École Nationale Louis Lumière et se dirige vers les métiers de l’image. Elle travaille alors plusieurs années comme assistante puis cadreuse et chef opératrice sur des longs-métrages et des documentaires. En 1998 elle réalise un documentaire dans le cadre des Ateliers Varan : Tout à inventer (l’angoisse d’une mère face à son bébé), puis en 2001, un court-métrage : La cible (une femme, intérimaire, passe un test de consommation dans un centre commercial), primé au festival de Clermont-Ferrand.
L’Année suivante est son premier long-métrage. Le film a reçu le Léopard de la première œuvre au Festival de Locarno.

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Leopard de la Première Oeuvre, Locarno 2006

L'année suivante

Isabelle Czajka
Distribution :: 
Date de sortie :: 
07/02/2007
FRANCE- 2007- 1h30. 35mm. 1.1 :85 – DTS Stéréo

Emmanuelle habite en banlieue, près d’un centre commercial.
Depuis la mort de son père, elle se sent de plus en plus décalée par rapport au monde qui l’entoure. Sa mère s’absente, le lycée l’ennuie.
Elle vient d’avoir 17 ans et cette année-là,  sa vie va basculer...

Entretien avec Isabelle Czajka

Comment est né le projet ?
Je voulais évoquer la violence du monde marchand sur l'être humain, et parler de l'expérience de la mort d'un proche dans un contexte très contemporain comme peut l'être celui des banlieues. Au fond, je souhaitais me poser la question de savoir ce qui reste d'humain dans cet environnement foncièrement mercantile.

Qu'est-ce qui vous intéresse dans l'adolescence ?
C'est un âge de doutes, de vertige et d'instabilité qui correspond assez bien à la situation géographique où se déroule le film. D'autre part, j'ai une perception de l'adolescence qui n'est pas celle que nous renvoie le cinéma en général : il s'agit, pour moi, d'une période où l'on est silencieux et introverti, et non pas dans une sorte d'hystérie, comme on le voit souvent dans des représentations assez stéréotypées.

Vous échappez à tous les écueils du portrait d'adolescente et du conflit entre les générations …
Davantage qu'un conflit de générations, je pense que la mère et la fille incarnent deux époques : le personnage d'Ariane Ascaride est une femme de l'après mai 68, tandis qu'Emmanuelle est une jeune fille des années 2000.
J'éprouve de l'empathie pour tous les personnages : je n'ai aucun jugement moral sur eux. Mon regard est plutôt de l'ordre du constat. J’aime cette idée que chacun agit en fonction de sa place et de son rôle dans la vie.

Il y a en même temps une âpreté dans votre manière de capter des instants de vie qui évoque Pialat…
Je suis très sensible à l'absence de complaisance et de justification psychologique dans son regard sur les êtres. Et pourtant, c'est de là que jaillit l'émotion, malgré l'âpreté dont vous parlez.

Les lieux que vous filmez sont envahis par les enseignes publicitaires. Même dans la séquence du cimetière, l'enseigne Carrefour est dans le champ.
Je voulais effectivement montrer comment le monde de la consommation envahit jusqu'à l'espace le plus intime, et s'insinue jusque dans la mort. L'enseigne Carrefour, visible dans la scène de l'enterrement, est complètement emblématique de cette invasion.
J'ai le sentiment profond qu'on perd son identité dans ces immenses centres commerciaux : ce sont des lieux impersonnels et fluctuants où l'on peut se fondre et disparaître dans la foule. C'est, pour moi, comme la mort qui est à l'œuvre.

Vous parlez de la banlieue comme d'un espace "adolescent", en pleine mutation…
On ne se sent jamais à sa place dans les lieux que je montre dans le film : on ne peut y circuler qu'en voiture et rien n'est conçu à l'échelle humaine. Je crois qu'à l'adolescence, on se sent dans un état similaire : on est encombré par son corps, on a du mal à se mouvoir et on n'est jamais bien là où on est. D'où la résonance entre la banlieue et l'époque de l'adolescence.

Malgré son engagement politique, le personnage de la mère est assez égoïste.
Elle a vécu à la fois l'époque des combats politiques et celle de l'exaltation de l'épanouissement individuel. Elle est donc le résultat de ces deux tendances contradictoires. Il reste qu'elle est assez égocentrique dans ses rapports avec sa fille, même si elle essaie d'établir un contact avec elle. Mais sa seule manière de lui témoigner de l'affection consiste à l'emmener au centre commercial pour lui acheter une robe. C’est ce qui lui vient tout de suite à l’esprit. Elle ne trouve pas d’autre moyen de lui apporter du réconfort. C’est la consolation par la consommation.

Peut-on dire que le mouvement que décrit Emmanuelle s'apparente à un retrait progressif du monde ?
Entre la mère et la fille, il n’y a pas eu de transmission d’une conscience politique. Alors, certes, Emmanuelle n'est ni combative, ni militante, mais elle affiche une force et une présence au monde qui laissent derrière elle quelque chose d'humain.
Le mouvement qu’elle décrit est à la fois un renoncement et l'affirmation d'une résistance.
 
Vous maniez souvent l'ellipse…
L'ellipse correspond à l'évolution chaotique de l'adolescence, qui passe par des accélérations et des arrêts brusques. Elle se rapproche aussi du travail de la mémoire : on se souvient de certains événements, mais on en oublie d'autres, et les souvenirs remontent à la mémoire sans vraie chronologie. Je voulais que la narration du film suive ces oscillations de la mémoire.

La voix intérieure est celle d'Emmanuelle, tout en étant conjuguée à la troisième personne, ce qui crée un double effet de distance et d'intimité.
Je pense que l'usage de la troisième personne permet à chacun de s'identifier à la voix : cela la rend à la fois plus impersonnelle et plus nostalgique. Car il s'agit d'un constat que fait Emmanuelle sur la personne qu'elle a été quelques années auparavant : l'emploi du "elle" dans la voix-off crée une distance entre l'adolescente qu'elle a été et la jeune femme qu'elle est devenue.

On sort de l'univers du quotidien à l'occasion des vacances, mais le constat n'est guère plus réjouissant.
Oui, même loin de la banlieue, le moindre espace de liberté est atteint par le monde de la consommation. Même quand on pense trouver un "ailleurs," cet ailleurs a été contaminé par l'univers mercantile. Du coup, la mère et la fille ne pouvaient en aucune façon se retrouver dans un lieu pareil. Se payer une semaine de vacances dégriffée en Tunisie, c’est un peu du même ordre que d'aller s’acheter une robe.

Pouvez-vous me parler du choix des comédiens ?
Je n'avais pas vu Anaïs Demoustier dans Le Temps du loup de Haneke. Mais quand elle a passé les essais, j'ai très vite su qu'elle était le personnage. Elle possède une vraie force et une intelligence rare sur le tournage : elle était très concentrée, ce qui facilite le travail. Elle est très différente du personnage, mais elle se l'est approprié sans mal.
Ce qui m'a plu d'emblée chez Ariane Ascaride, c'est qu'elle était engagée politiquement et que je n'avais donc pas à développer cette dimension du personnage avec elle. Par ailleurs, j'avais envie de l'utiliser à contre-emploi, d’en faire une femme plus préoccupée d’elle-même que des autres. Je crois que ça l'a beaucoup amusée aussi de camper cette femme un peu coquette et égocentrique.