L'Escale

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Réalisation Kaveh BAKHTIARI • Image et son Kaveh BAKHTIARI • Collaboration Artistique Marie-Eve HILDBRAND • Montage Kaveh BAKHTIARI, Charlotte TOURRES, Sou ABADI • Montage son et mixage Etienne CURCHOD • Musique originale Luc RAMBO • Produit par Olivier CHARVET & Sophie GERMAIN (KALEO FILMS), Elisabeth GARBAR & Heinz DILL (LOUISE PRODUCTIONS) • Une coproduction Suisse-France Louise Productions et Kaléo Films • Coproduction avec la Radio télévision Suisse - SSR-SRG Idée Suisse • Avec le soutien de l’Office Fédéral de la Culture, Fonds Régio Films avec Loterie Romande et la Fondation Vaudoise pour le Cinéma, Fonds Culturel Suissimage, Pour-cent-Culturel Migros, Fondation Education 21 / Films pour un seul monde, Ville de Genève, Fondation Corymbo • Avec la participation du CNC • Avec le soutien de la Région Ile-de-France

 

Kaveh Bakhtiari

Kaveh Bakhtiari est né à téhéran, et a grandi en suisse où il est arrivé à l’âge de neuf ans. après des études de cinéma à l’Ecal à Lausanne (1999-2003), il se fait remarquer avec un premier court-métrage de fiction, « la Valise » (2007) sélectionné et primé dans de nombreux festivals à travers le monde : Genève (prix du meilleur court-métrage suisse), Regensburg (prix du public), Trieste, Tampere, Edinburg, Sydney, Festroia, CineJove Valence, Ficfa Moncton, Badalona... en 2009, il est nominé en tant qu’auteur au Sundance-nhk  international Filmakers Award. « L'Escale », sélectionné en 2013 à cannes à la quinzaine des réalisateurs, est son premier long-métrage documentaire.

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

QUINZAINE DES RÉALISATEURS, CANNES 2013
FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE LA ROCHELLE 2013

L'Escale

Kaveh Bakhtiari
Distribution :: 
Date de sortie :: 
27/11/2013
Suisse - France - 2013 - 1H40 - Numérique - Couleur - 1.85 - 5.1

A Athènes, le modeste appartement d’Amir, un immigré iranien, est devenu un lieu de transit pour des migrants qui, comme lui, ont fait le choix de quitter leur pays. Mais la Grèce n’est qu’une escale, tous espèrent rejoindre d’autres pays ,occidentaux. Ils se retrouvent donc coincés là, chez Amir, dans l’attente de papiers, de contacts et du passeur à qui ils confieront peut-être leur destin...

Rencontre(s) avec Kaveh Bakhtiari à propros de L'Escale

DES MURS, TOUJOURS PLUS DE MURS

A l’ère de la mondialisation, la circulation des capitaux, des matières premières et des produits manufacturés explose, mais tandis qu’Internet fait figure de symbole du décloisonnement, la mobilité de l’écrasante majorité des êtres humains est combattue. Bien sûr au mépris des valeurs affichées par la communauté internationale, notamment de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
Bien que le cloisonnement de l’espace terrestre des Etats soit en totale con - tradiction avec la doctrine de la mondialisation, jamais autant de barrières n’ont été érigées depuis la chute du Mur de Berlin. L’illusion de l’ouverture des frontières a fait long feu et les rideaux de fer prolifèrent à toute allure depuis le début du siècle.
En 2000, quelque 5000 kilomètres de frontières clôturées ou murées étaient dénombrés. Aujourd’hui, le cap des 20 000 kilomètres a été franchi, et lorsque toutes les implantations prévues ou en construction seront achevées, 10% des 250 000 kilomètres de frontières qui sillonnent la planète sera barricadé. Selon les équipements technologiques (caméras, capteurs…), le coût de la clôture se situe entre 350 000 et 2,2 millions d’euros par kilomètre. Le grillage supplante très largement les ouvrages en dur, trop chers. Pour l’essentiel, les murs sont édifiés par les grandes puissances, celles du G7 en tête. Le marché opaque de la sécurité est l’objet de toutes leurs faveurs et il explose littéralement. Boeing, ADS, Erikson et bien d’autres géants de l’industrie tiennent le haut du pavé.
Les murs ont toujours une porte. Sa fonction, s’agissant de barrières frontalières, ,est d’obliger les gens à se soumettre au contrôle en passant par le sas, et surtout d’empêcher le passage clandestin. Ce sont surtout les pauvres que l’on veut empêcher d’entrer, ces pauvres sans lesquels tout irait bien dans la mondialisation.
Or, un très large pan de l’humanité n’est pas convié au festin et il aimerait aussi y goûter. A la frontière entre la Grèce et la Turquie, une barrière de 11 kilomètres se dresse depuis décembre 2012. Elle s’élève à 3 mètres côté grec, 2 mètres côté turc et des barbelés occupent l’espace d’un mètre qui sépare les deux grillages. Elle est flanquée de 25 camé - ras thermiques et de miradors. Sa construction a coûté 3,2 millions d’euros au gouvernement grec, sans la moindre participation de l’Union européenne.
Le parti néonazi Aube Dorée juge que ce barrage ne suffit pas : il veut qu’un champ de mines boucle la frontière.
Désormais, les immigrés tentent le passage par le fleuve Evros tout proche, beaucoup trop dangereux. Un cimetière de migrants a été aménagé dans les environs. Trois cents monticules de ,terre anonymes s’y alignent depuis quatre ans.
Tandis que murs et grillages poussent comme des champignons, d’autres murailles, invisibles celles-là, sont installées pour empêcher les émigrants indésirables de franchir la ligne de démarcation entre prospérité et pauvreté.
Ou pour les jeter dehors s’ils y parviennent quand même. Pour ceinturer l’Union européenne et préserver son territoire, des systèmes d’identification ont en effet été mis en place dès 2003. Avec SIS (Système d’Information Schengen), banque de données européennes de recherches, et Eurodac, banque de données comportant les empreintes digitales, les mailles du filet se sont resserrées. Une fois refoulés, expulsés ou simplement fichés dans la « liste noire », les migrants n’ont plus beaucoup de chance de passer entre les gouttes, que ce soit pour tenter de franchir ,la frontière de l’espace Schengen comme pour circuler à l’intérieur de l’Europe. Le moindre contrôle peut les ramener à la case départ. Plus que jamais, la frontière est la traduction spatiale d’une délimitation sociale
Propos de Françoise Deriaz
Source chiffrée : Stéphane Rosière, géographe, ,France Culture, 20 juin 2012


 

ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR

«  Dans  chaque  film, il y  a une  pierre précieuse  qu’il te faut trouver   ».  Ce conseil   du   cinéaste   iranien Abbas Kiarostami, rencontré quand vous étiez étudiant en cinéma, vous a durablement marqué. Comment l’interprétez-vous  ?
LLe persan est ma langue maternelle, si bien que  j’ai eu  une  relation  privilégiée  avec abbas kiarostami lors d’un workshop. il m’a effectivement parlé de cette pierre précieuse sans  laquelle,  selon  lui, toute démarche cinématographique  est vaine. a mon avis, il ne faisait  pas directement  allusion à la thématique ou au sujet d’un  film, mais  à l’esprit de discernement du cinéaste qui se doit de reconnaître l’essentiel et écarter le superflu qui déborde du cadre de l’histoire. le chemin à parcourir pour accéder à cette pierre précieuse nécessite de s’approcher au  plus  près  des  personnes  qui donnent corps  au  film, car  c’est au  fond  de  leur poche qu’elle se trouve.

Quelle est la thématique de L’ESCALE ?
Celle des « désillusions  ». c’est un film sur des gens qui essaient de s’extraire de leur condition et d’avoir prise sur leur destin. Dans l’Escale, il s’agit de migrants amenés à prendre des risques démesurés précisé- ment là où ils s’y attendent le moins.

Avez-vous trouvé cette « pierre précieuse » en tournant L’ESCALE?
Je n’en  ai pas vu qu’une seule ! Et c’est justement là que résidait la difficulté, tant les épreuves humaines essentielles auxquelles j’ai assisté étaient fortes et bouleversantes. pour ces migrants, chaque geste anodin et quotidien  pouvait  mettre  leur vie  en  jeu. le simple fait d’aller acheter une brosse à dents comportait un risque insoupçonné.

Comment vous êtes-vous retrouvé à Athènes dans cet  « appartement » où se cachent des clandestins ?
Alors qu’un festival grec venait tout juste de m’inviter avec mon court métrage, la valise, on m’informait qu’un membre de ma famille, que je n’avais pas revu depuis plusieurs années, avait quitté l’iran. Depuis la turquie, et sans se noyer, il avait réussi à rallier illégalement l’île de Samos où il avait finalement été cueilli par les douaniers grecs et incarcéré à athènes. Moi, on m’invitait dans un hôtel pour parler de mon film, alors que lui, qui voulait juste transiter par la grèce pour aller plus loin en Europe, était sous les verrous.  Je l’ai finalement rejoint à sa sortie de prison. Il m’emmena alors  dans son « lieu  de vie » dans la banlieue d’athènes, une buanderie aménagée en petit appartement où d’autres clandestins se terraient en attendant de trouver le moyen de quitter la grèce. C’est ainsi que je me suis immergé dans la clandestinité, ou plutôt dans l’univers des clandestins, des destins suspendus et des passeurs.

Amir est la bouée de sauvetage de ces « naufragés ». Quel est son parcours ? Quand ces « naufragés » ont trouvé refuge
Chez Amir pour quelques mois, ce dernier vivait déjà  depuis plus de trois ans en grèce. Lui aussi avait été arnaqué par des passeurs. Pour survivre, il s’occupait d’une pension où les nouveaux arrivants étaient accueillis, moyennant une modeste contribution. Il les hébergeait et les aidait, lui qui
était déjà passé par là. Amir était détenteur d’une autorisation de séjour qui lui permettait légalement de trouver des petits boulots.

Quelles réflexions vous inspirent cette personnalité hors du commun qui veille sur les autres avec tant de générosité ?
D’une certaine  manière, la  particularité d’amir réside dans sa longue expérience du danger : en aidant les autres, il donne un sens à sa propre vie. aucun des pensionnaires d’amir n’est d’ailleurs reparti comme il était arrivé : en situation de survie, mieux vaut encore essayer de sauver d’autres compagnons de galère qui ne vous oublieront pas. Il faut en effet comprendre que les migrants  qui  arrivent à  Athènes sont des survivants : leur vie n’a pas basculé  dans l’anonymat d’une fosse commune comme des  milliers  d’autres, morts sans escale. Pour eux, il était donc essentiel de laisser une trace, et c’est sans doute aussi pourquoi ils ont accepté de tourner dans ce film.

Combien de temps avez-vous passé à Athènes pour tourner L’ESCALE ?
J’y suis resté environ une année, sans compter quelques allers et retours, généralement pour des raisons techniques. J’aurais pu m’installer à l’hôtel, dans un endroit plus confortable qu’une vieille buanderie d’où l’on avait vue sur le trottoir en grimpant sur un tabouret, jamais je n’ai vu défiler autant de pneus de voitures et de chaussures que de cette fenêtre  ! Mais j’aurais eu l’impression d’être un voleur si j’avais débarqué ponctuellement avec ma caméra pour capter des pans de leur vie. Je ne voulais pas non plus m’immerger dans leur univers comme un corps étranger, mais tout simplement parcourir avec eux un bout de chemin en alter ego, en iranien comme eux, bien que j’aie aussi la chance d’être citoyen européen. J’ai alors filmé leur vie au quotidien en vivant et en dormant dans ce havre athénien surpeuplé, empli de peurs, de rires, de cris étouffés et où des vies basculent à jamais, sans autre loi que celle du hasard.

Etiez-vous toujours bien accueilli par les « naufragés d’Athènes » ?
Au  même  titre qu’Amir endossait le rôle de « papa » de la pension, j’avais celui du « type à la caméra  ». J’étais le seul à pouvoir montrer ce que leur statut d’« illégaux » les obligeait à endurer et mes colocataires m’ont bien fait comprendre l’importance de mon rôle. Ce qui ne les a pas empêchés, parfois, de s’énerver contre moi et ma caméra ! Vues sous un angle plus intime, je dirais que toutes les histoires sont différentes. Et bien que la mienne s’apparente thématiquement à celle des personnes du film, jamais je n’aurais imaginé, avant de partager leur quotidien, à quel point ils
étaient plus courageux et entreprenants que je ne l’avais jamais été. Il est difficile de décrire la puissance qui émane de gens en situation de survie. Pour les dépeindre, les mots ne sont pas assez forts : je me retrouvais face à des miraculés qui avaient tous bravé la mort. Ils m’ont accueilli, invité à trouver une place à leurs côtés et insufflé la force de me lancer dans un projet imprévisible et risqué.

A  trois exceptions près, les protagonistes de L’ESCALE ont réchappé à leur course éperdue vers une vie meilleure. Est-ce vraiment la règle ?
Absolument pas ! Amir m’a d’ailleurs confié que le nombre de réussites auquel nous assistons pendant le film était statistiquement exceptionnel ! J’ai connu des clandestins d’autres « pensions  » qui sont morts, emprisonnés ou qui se terrent toujours à Athènes en ce moment même, trois ans et demi plus tard...

Comment les tournages étaient-ils organisés ?
Rien n’était et ne pouvait être organisé, car en filmant des clandestins, je suis devenu un cinéaste clandestin. il fallait être là, fonctionner à l’instinct et faire semblant d’avoir les nerfs solides : à chaque instant, tout pouvait s’arrêter. Il suffisait que la police débarque et il n’y avait plus rien. Chaque soir, je pensais que je venais de tourner mon dernier plan.

Avec quelle équipe avez-vous tourné ?
Je devais avoir  l’air d’un touriste  pour la police et j’ai travaillé seul, avec une toute petite caméra numérique pour tout matériel. au fil du temps j’élargissais mon territoire de tournage concentriquement, mais plus l’histoire avançait, plus les événements s’enchaînaient, plus il était primordial  de rapatrier les rushes en Suisse.  ’était la mission de Marie-Eve Hildbrand,  qui est venue plusieurs fois à Athènes et qui a été la  collaboratrice artistique du film depuis le début. Elle est également venue pour filmer deux scènes très risquées que des techniciens grecs avaient refusé de faire.

Avec l’aggravation de la crise grecque et  la montée en force d’une extrême droite se revendiquant du nazisme, la situation des clandestins est-elle encore comparable à celle que dépeint L’ESCALE ?
La situation est catastrophique. les migrants, fustigés par l’extrême droite, sont devenus les boucs émissaires des malheurs de la grèce. maintenant, ils sont pourchassés, tabassés ou tués par les gros bras d’aube dorée, un parti ouvertement xénophobe. Afin d’échapper aux agressions, beaucoup ont quitté athènes pour se cacher dans les forêts. Mais il reste évidemment des grecs qui font de leur mieux pour les aider, bien que maintenant certains pensent aussi à quitter leur pays…

Dans le film, vous dites que le jour où plus aucun migrant ne frappera à la porte des pays nantis, ce sera le signal que l’heure de prendre le chemin de l’exil à notre tour aura sonné. Pensez-vous vraiment que la balle va changer de camp ?
Un  jour ou   l’autre, ce  sera  inévitable. quand j’ai tenu ces propos, en réponse à une question pertinente de mon cousin, la crise  économique n’avait  pas encore mis la grèce  à genoux. Mais regardez ce qui se passe maintenant  : des grecs émigrent, notamment en turquie, pour échapper à leur condition. et la turquie, politiquement, n’est pas l’europe…  les trajectoires des grands flux migratoires changent, et il me semble que le virage est bien amorcé : la Chine, l’Inde, le Brésil ou encore la Turquie montent en puissance, alors que les Etats-Unis  et l’Europe s’efforcent de tenir bon.

Quels arguments  opposez-vous à la formule « Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde » ?
Les clandestins du film sont issus de la classe moyenne, capables  de  débourser 15 000 à  20 000 euros pour gagner l’Europe. d’ailleurs les vrais miséreux, on les voit moins affluer dans les pays riches : ils n’ont pas les moyens de partir. ils peuvent à peine changer de village… La misère du monde, nous n’allons donc pas l’accueillir parce qu’elle reste où elle est. il n’en demeure pas moins que la perversité de cette formule réside dans l’impression qu’elle donne d’essayer de se rassurer et de nier une réalité. Car que reste-t-il concrètement à faire une fois cette petite phrase proférée ?
Propos recueillis par Françoise Deriaz