L'esquive

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Réalisation Abdellatif Kechiche
Scénario Abdellatif Kechiche
Adaptation et dialogues Ghalya Lacroix, Abdellatif Kechiche
Directeur de la photo Lubomir Bakchev
Ingénieur du son Nicolas Washkowski
Montage Ghalya Lacroix, Antonella Bevenja
Mixage  Emmanuel Croset
Cadreur Sofian Elfani
Assistants réalisateur Carlos Da Fonseca Parsotam, Monya Galbi
Costumes Maria Beloso-Hall
Décors  Michel-Ange Gionti
Directeur de production Benoît Pilot
Production Lola films, Jacques Ouaniche,
Producteur associé Charles Taris,
avec la participation de Ciné Cinéma

 

Abdellatif Kechiche

Réalisation
2003 L’esquive
2001 La faute à Voltaire

Scénarii

2003 L’esquive
2001 La faute à Voltaire
Mostra de Venise 2000, Lion d’Or de la Première Œuvre, Prix de la jeunesse
1997 La graine et le mulet

Acteur
2001 La boîte magique de Ridha Behi
1996 Marteau rouge de E. Plumet et L. Phan
Le secret de policinelle de Franck Landron
1992 Bezness de Nouri Bouzid
1991 Un vampire au paradis de Abdelkrim Bahloul
1987 Les innocents de André Téchiné
Mutisme de Philippe Ayache
1984 Un thé à la menthe de Abdelkrim Bahloul
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

L'esquive

Abdellatif Kechiche
Distribution :: 
Date de sortie :: 
07/01/2004
France – 2003 – 1h57 – 35 mm – couleur – 1,85 – Dolby SR
Une cité H.L.M. en banlieue parisienne. Un ange passe, déclamant passionnément les vers de la pièce Le jeu de l'amour et du hasard. C'est Lydia, éprise de Marivaux, en pleine répétition du spectacle monté par sa classe, à l'occasion de la fête de l'école. Un ange est passé, et Abdelkrim, dit "Krimo", du haut de ses 15 ans, a craqué pour sa copine de cours. Lui qui traîne son ennui dans les dédales de la cité, en compagnie de sa bande de potes, découvre soudain l'amour. Mais Krimo n'est pas du genre bavard et il a une réputation à tenir : comment déclarer sa flamme à la jeune fille sans perdre la face ? Une solution s'impose : soudoyer son ami Rachid, partenaire de scène de Lydia, pour lui reprendre le rôle d'Arlequin. Ce que Krimo n'ose avouer, Marivaux le fera à sa place ! Mais l'astucieuse manœuvre tourne au parcours du combattant pour Krimo, tétanisé par l'ampleur du texte et l'exigence implacable de sa professeur de français. Krimo trouvera-t-il les mots pour le dire avant que la rumeur, les jalousies et les inimitiés ne se mêlent de la partie ?
Entretien avec ABDELLATIF KECHICHE
Vous avez mis sept ans à monter La faute à Voltaire. Est-ce que la sortie de ce premier long métrage vous a facilité la préparation de L’esquive
Absolument pas ! L’esquive s’est monté sans aucune aide financière, ou subvention quelconque ; et par un concours de circonstances plutôt inattendu. Après La faute à Voltaire, je voulais monter un autre film, une histoire de famille arabe dans le Midi de la France, un projet qui me tenait à cœur, mais pour lequel je ne trouvais pas de financement. L’esquive était, en fait, un projet que j’avais essayé de monter bien avant la faute à Voltaire, en 1993-94 ; et à l’époque, aucune chaîne de télé, aucun producteur n’y croyait. Je crois que le scénario a, paradoxalement, souffert de ce que je voulais défendre : un autre regard sur la cité. On a fait une telle stigmatisation des quartiers populaires de banlieue, qu’il est devenu quasiment révolutionnaire d’y situer une action quelconque, sans qu’il y soit question de tournantes, de drogue, de filles voilées ou de mariages forcés. Moi, j’avais envie d’entendre parler d’amour et de théâtre, pour changer. Et c’est, justement, ce qui a intéressé, des années plus tard, Jacques Ouaniche, le producteur. Il cherchait un projet susceptible d’être monté avec peu de moyens.  L’esquive s’y prêtait bien. Et ma volonté de porter un regard plus personnel que ce qui est généralement donné à voir des cités, l’a convaincu.

Qu’est-ce qui, dans le texte de Marivaux, a nourri la genèse du scénario ? 
D’une part, cet attachement si particulier à traiter avec finesse des sentiments humains, dans ce qu’ils ont à la fois de complexe et d’universel ; et d’autre part, la place accordée aux “ petites gens ”. Chez Marivaux, les valets, les soubrettes, les paysans, les orphelins tiennent non seulement des rôles à part entière dans l’intrigue, mais il leur prête également une vie intime, une intériorité, des sentiments nuancés. Ils ne remplissent pas uniquement une fonction sociale, ils deviennent des hommes, des femmes qui ont le droit à une psychologie complexe. Ils en acquièrent une humanité. Leur fonction seule ne suffit plus à les définir. C’est ce qui fait, à mon sens, la modernité de son regard, son côté subversif même. Il y avait plus d’audace dans sa démarche que dans ce qui se fait aujourd’hui dans la représentation des minorités. Il y a comme une paresse dans la représentation toujours réductrice qu’on en fait. On leur refuse justement ce droit à une diversité, à une complexité. Dans le cas des personnes issues de l’immigration, par exemple, la seule nuance qu’on veut bien leur concéder est celle d’être, ou non, intégrées. C’est très limité. La représention des minorités dans le paysage audiovisuel français souffre d’un véritable manque de curiosité et d’ouverture à l’autre.

A côté du texte de Marivaux, il y a aussi votre travail sur le langage des cités qu’on perçoit à la fois dans sa violence et dans son mode de communication, d'échange finalement ordinaire sous le vernis agressif. 
Effectivement, je voulais démystifier cette agressivité verbale, et la faire apparaître dans sa dimension véritable de code de communication. Une sorte d’agressivité de façade qui cache bien souvent une certaine pudeur, et même parfois une véritable fragilité, plus qu’une violence à proprement parler. 

Comment le tournage a-t-il été accueilli par les habitants de la cité ?
Au départ, les gens étaient très méfiants. Dans le quartier du Franc-Moisin, où nous étions pour le tournage, ils avaient déjà accueilli des équipes pour divers reportages, et ils s’étaient sentis trahis par le résultat. De nombreuses personnes sont venues nous dire à quel point elles se sentaient insultées par l’image qu’on leur renvoie d’eux-mêmes, et je les comprends. Mais dès l’instant où on leur a expliqué le propos du film, et qu’ils en ont compris l’enjeu ; un véritable rapport d’amitié et de confiance s’est installé. Le tournage faisait parti de leur univers quotidien, et nombre d’entre eux y ont, d’ailleurs, directement participé. De notre côté, il n'y a pas eu la moindre peur de se faire agresser, en dépit de tous les a priori alarmistes. Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé cette réaction de méfiance très saine. Ils craignaient, finalement, d’être mal représentés. C’est très important ce droit à une représentation juste.  Pendant le casting, où j’ai été amené à rencontrer un grand nombre de jeunes, j’ai été frappé par la déformation que les représentations caricaturales habituelles de l’univers de la cité, opéraient sur eux. Au bout de la énième improvisation sur le thème du viol collectif, ou du mariage arrangé, on a dû expliquer aux adolescents à qui l’on faisait passer des essais, que je n’attendais pas forcément d’eux qu’ils se conforment aux films, ou aux reportages qu’ils avaient déjà vus. Il y avait quelque chose qui sonnait faux dans le choix des thèmes qu’ils faisaient. Lorsqu’ils apprenaient que le film portait sur un garçon amoureux, une fois passé l’étonnement, tout devenait beaucoup plus naturel. Ils se mettaient à parler d’amour avec leurs propres mots. Comme tous les jeunes de leur âge, c’est leur préoccupation première : surmonter sa peur pour aborder une fille, un garçon, le ou la séduire, s’assurer de ses sentiments, ne pas être trahi. Bref, leurs marivaudages, c’était ce qui m’intéressait : leurs mots d’amour à eux.

Comment trouver ce juste équilibre entre l'ordinaire des rapports amoureux et la réalité des problèmes vécus par les habitants d'une cité ?
C'est une question de choix, j’ai porté mon regard plus particulièrement sur l’un des aspects de la vie dans les cités. J'avais le souci majeur de réaliser une fiction sans trahir pour autant la réalité. Je ne mets peut-être pas assez en avant mon engagement, mais il est bel et bien dans le fait d'accorder des sentiments, des émotions, à ces jeunes français issus de l'immigration. Je leur revendique une "banalité" de vie comme tout à chacun, au delà des clichés insultants de la victime ou du délinquant. On pourrait presque dire que ce film est un plaidoyer pour le droit à la juste représentation. Il y a vingt ans, j'entendais déjà dire que les artistes issus des cités manquaient à l'appel. Il y a cinq ans, un rapport du CSA taxait le paysage audiovisuel français, pour son incapacité à rendre compte du caractère multiculturel et multiracial de la societé, de discriminatoire. Et ça n’a pas vraiment changé. Pour ma part, j'essaye toujours de ne pas avoir de discours, mais plutôt de privilégier le plaisir de raconter une histoire, et de dépeindre des personnages.

Mais c'est précisément parce que L'esquive n'est pas un film militant que son "message" est frappant et salutaire !
Et c'est comme ça que j'aimerais qu'il soit perçu, bien sûr. Tout comme j'aimerais qu'on le reçoive aussi comme le marivaudage qu'il est.

Comment avez-vous arrêté votre choix sur Osman Elkharraz (Krimo), Sara Forestier (Lydia), et sur les autres comédiens ?  
C’est compliqué de motiver aujourd’hui mes choix, c’est une question de séduction mutuelle. Il y a chez certains un charisme, une évidence qui font qu’on ne se pose plus la question. Mais le nombre d’adolescents avec lesquels j’ai eu envie de travailler était au départ beaucoup plus important. Ca été parfois très douloureux de devoir faire un choix. Ce qui a fait la différence, c’est d’ailleurs souvent des considérations pratiques, comme la possibilité de rester l’été à répéter, ou les autorisations de l’DDASS...  Ce qui est curieux, c’est que ce sont ceux qui avaient les personnalités les plus éloignées des rôles écrits, qui les ont finalement interprétés. Par exemple, Osman n’est pas du tout ce Krimo renfermé et mal dans sa peau, au contraire, mais il avait une compréhension instinctive très fine du personnage et de ses hésitations. Même chose pour Sabrina Ouazani, qui joue Frida : elle est tout sauf grande gueule dans la vie ! Quoi qu’il en soit, on n’a pas fait d’intenses réunions d’analyses poussées des personnages avec chacun, c’est une technique qui ne me correspond pas. Finalement j’ai abordé le travail comme je l’ai déjà fait avec des acteurs professionnels : on tâtonne, on s’empare du texte, on en discute, on travaille l’intonation, on cherche la dynamique de groupe. Parfois même les garçons jouaient les rôles des filles, et vice-versa, tout le monde échangeait les personnages. J’ai voulu privilégier la notion de plaisir dans le jeu, et le travail d’acteur. La distribution définitive des rôles n’est venue en réalité, qu’à la fin de ces longues répétitions de groupe.

Est-ce que vous avez parfois dû canaliser leur enthousiasme pour obtenir cette authenticité dans l’interprétation?
C’est vrai qu’ils ont une énergie délirante, plus que moi d’ailleurs (rires). Ils m’ont donné beaucoup. Ils ne se lassaient jamais, comme s’ils étaient guidés par l’émerveillement constant d’être là et d’être un autre à travers le rôle. C’est quelque chose qu’un comédien perd un peu au fil des années : retrouver cette joie, cette implication intactes, c’est un bain de jouvence. J’ai envie de dire, vu les conditions de tournage extrêmes, que j’ai eu beaucoup de chance. Je n’aime pas parler d’acteurs nés, mais beaucoup ont exercé sur moi une véritable fascination. Je sais que certains ont envie de continuer ce métier, Sara par exemple a refait un film depuis, Sabrina aussi, Rachid, qui joue Arlequin, écrit des scénarios, Hafet, celui qui joue Fathi, veut s’essayer au théâtre, et s’est passionné pour le son… C’est extraordinaire parce que seule Sara avait déjà fait deux figurations, les autres n’avaient jamais eu l’expérience d’un plateau ou d’une pièce de théâtre. Ils ont tous vécu cette aventure de manière affective, ils s’étonnaient eux-mêmes, ils finissaient par sentir ce qui n’allait pas dans leur jeu, par se juger en réclamant une autre prise… et certains avaient souvent raison.

On a beau savoir le film écrit et maîtrisé, on ne peut s’empêcher de croire en une succession de moments volés, improvisés…
On me l’a déjà dit et je ne le prends pas pour un reproche. On me parle souvent de film ethnographique, alors que ma démarche est totalement différente. Je n’ai pas l’ambition de retranscrire des blocs de réalité brute, mais plutôt celle de reconstruire avec mes artisans, mes acteurs, un monde à nous, fictif, mais traversé par des instants d’émotions qui lui donnent vie. C’est une chose rare et belle que ces instants de vérité où l’on se transcende soi-même, c’est là que certains ont réellement découvert qu’ils pouvaient être acteurs, et se sont pris de passion pour ce métier.

Est-ce que vous êtes un réalisateur dont la mise en scène est avant tout au service des acteurs ?
Oui, c'est vrai, mais de plus en plus, j'essaye de trouver une harmonie entre les plans que j'ai en tête et le jeu des comédiens. Quand, sur une scène, je saisis intuitivement ce que doit faire la caméra, que le perchman comprend le mouvement et que l'acteur sent l'énergie, je suis comblé. Mais quand je ne parviens pas à trouver cette harmonie, je vais m'appuyer sur l'acteur. Je continue de croire que si l'acteur est sincère, peu importe si la caméra ne le cadre pas exactement comme je le voudrais... L'esquive est un film toujours en mouvement, jusque dans les scènes de répétition de la pièce, je voulais me donner la liberté d'imprimer un rythme à chaque plan, au moment précis où la parole se libère. Et les acteurs ont beaucoup contribué à la vibration des scènes...

Qu'est-ce que Sara et Osman en particulier vous ont communiqué à travers leur personnalité ?
J'ai du mal à les isoler des autres, mais disons, pour Osman, que son parcours de vie lui a donné à la fois une grande sensibilité, et une force de caractère incroyable pour son âge (il n'avait que 14 ans sur le tournage). Je ne sais pas si jouer un garçon amoureux l'intimidait mais il l'a parfaitement incarné, alors qu'il est plutôt du genre sûr de lui, affirmé. Sara, quant à elle, est d’une grande générosité : elle donne tout le temps, même si elle est souvent dans l'interrogation. En dehors du tournage, ils avaient des hauts et des bas comme tous les adolescents, un coup copains, un coup fâchés, mais lorsqu'il s'agissait de bosser, ils étaient à l'unisson, très tactiles. Vis à vis d'eux, comme avec tous les autres, j'avais une vraie complicité. J'ai toujours besoin de ce rapport de confiance, cette part d'affectif, je ne sais pas travailler dans une inimitié. Je ne me suis jamais senti comme un moniteur de colonie de vacances, même s'il faut bien faire preuve parfois d'autorité pour terminer la journée (rires). Quand je gueule, c'est plus pour stimuler, rassembler, pas pour diriger ou pour imposer.

Il y a, dans le film cet éclair de brutalité, lorsque les flics s'en prennent à Krimo, Lydia et à leurs amis. On peut trouver la scène gênante, comme un passage obligé que vous vous deviez d'aborder...
Je peux tout à fait le comprendre, et je suis sûr que d'autres me le reprocheront. Pour ma part, plongé dans un quotidien de cité, je ne me sentais pas le droit de faire l’impasse sur une réalité que j’ai observée. On a du mal à imaginer jusqu’à quel point les habitants des cités vivent dans une pression policière permanente. Sur la durée du tournage, j’ai assisté à des évènements de ce type maintes fois ! Mais malgré la grande violence de la scène, je la considère comme une sorte de pied de nez à cette autorité abusive, puisqu’elle n’a pas d’incidence sérieuse sur la suite des évènements... Finalement, le spectacle peut avoir lieu, et la vie suivre son cours. C’est l’important.

Qu'est-ce que vous souhaitez que le film apporte à ces comédiens, et plus généralement aux jeunes spectateurs ?
Une conscience de leur propre potentiel artistique, et par conséquent, une revendication des moyens d’expressions. La valeur artistique du travail d’interprétation qu’ils ont effectué constitue pour moi l’évidence d’une avidité culturelle en ébullition, qui n’attend que les structures adéquates et les moyens financiers pour s’exprimer.