L'homme de Londres

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Scénario László Krasznahorkai, Béla Tarr
adapté de L'HOMME DE LONDRES de Georges Simenon
Réalisation  Béla Tarr
Co-réalisation et montage Ágnes Hranitzky
Production Gábor Téni, Paul Saadoun, Miriam Zachar, Joachim von Vietinghoff, Christoph Hahnheiser, Société de production T.T. Filmműhely, 13 Production, Cinema Soleil, Von Vietinghoff, Filmproduktion, Black Forest Films
Image Fred Kelemen
Musique Mihály Víg
Son György Kovács
Décors László Rajk & Ágnes Hranitzky, Jean-Pascal Chalard
Direction de production Jean-Claude Marchant & Pierre Dieulafait
Avec la participation de MMK, OKM, CNC, ARTE FRANCE CINÉMA, ZDF/ARTE, CANAL+, EURIMAGES, NKA, MEDIENBOARD, CTC, DUNA TV, CINÉCINÉMA, CORSESCA PRODUCTIONS, ERSTE BANK, MAGYAR MOZGÓKÉP KFT., SZERENCSEJÁTÉK ZRT, MONTECINEMAVERITA FOUND

 

Bela Tarr

Ouvrier avant de se lancer dans le cinéma, Bela Tarr tourne son premier long métrage, Le Nid familial, en 1977. Une oeuvre réalisée en quatre jours alors qu'il n'a que 22 ans. Le cinéaste s'inscrit ensuite à l'Ecole supérieure de cinéma et de théâtre de Budapest, dont il ressort diplômé en 1981.
Créateur dès 1980 du studio indépendant Tàrsulàs (que les autorités hongroises fermeront cinq ans plus tard), Bela Tarr se forge peu à peu un style, lent et centré sur le social notamment avec Damnation (1987), puis part enseigner à la Filmakademie de Berlin. En 1994 sort Le Tango de Satan, film de plus de sept heures sur la chute du communisme, considéré par les observateurs comme son chef-d'oeuvre. En 2000, Bela Tarr tourne Les Harmonies Werckmeister, son premier film à être distribué en France.

FIMOGRAPHIE
1977 Le Nid Familial
1978 Hotel Magnezit
1980 L’Outsider
1982 Rapports Préfabriqués
Macbeth (télévision)
1984 Almanach d’Automne
1987 Damnation (Perdition)
1988 City Life – The Last Boat
1991-94 Sátántangó
1995 Voyage sur la plaine hongroise
2000 Les Harmonies Werckmeister
(Sortie en France 19 février 2003)
2004 Prologue (court métrage)
2006 L'homme de Londres
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

L'homme de Londres

Bela Tarr
Distribution :: 
Date de sortie :: 
24/09/2008
Hongrie/Allemagne/France – 2007 – 2h15 – 35mm –1:1.66 – N&B – Dolby SR
Maloin mène une vie simple et sans but, aux confins de la mer infinie; c'est à peine s'il remarque le monde qui l'entoure. Il a déjà accepté la longue et inévitable détérioration de sa vie, et son immense solitude.
Lorsqu'il devient témoin d'un meurtre, sa vie bascule et le voilà confronté au péché, à la morale, au châtiment, écartelé à la frontière de l'innocence et de la complicité. Et cet état de scepticisme l'entraîne sur le chemin de la réflexion, sur la signification de la vie et du sens de l'existence.
Le film touche à cet indestructible désir des hommes pour la vie, la liberté, le bonheur, les illusions jamais réalisées, à ces riens qui nous apportent l'énergie, pour continuer à vivre, à s'endormir, à s'éveiller, jour après jour. L'histoire de Maloin est la nôtre, celle de tous ceux qui doutent et qui peuvent encore s'interroger sur leur pâle existence.

NOTE DU RÉALISATEUR Si je devais répondre à la question de savoir pourquoi j'ai aimé et choisi cette histoire, la réponse la plus adéquate serait, je crois, que c'est parce qu’elle traite à la fois de l'aspect universel et quotidien de la vie.
Cette oeuvre est à la fois cosmique et réaliste, divine et humaine; pour moi, elle englobe la totalité de l'homme et de la nature tout comme leur banalité.
Je me suis pris d’affection pour Maloin.
Maloin vit humblement, sans aucune perspective, au bord de la mer infinie, il perçoit à peine le monde qui l'entoure. Il s'est déjà résigné à la désertion générale, lente et continuelle et au sentiment de solitude de plus en plus profond qui caractérise notre monde. Ses relations sont limitées et dénuées de sentiments. Cependant un lien plus fort l’attache à sa fille.
Mais le jour où il devient témoin d’un meurtre, sa vie change totalement.
Il doit faire face à des questions morales telles que le crime et le châtiment, la frontière entre innocence et complicité. Ce processus de doute le mène à se poser une question existentielle: quel est le sens et la valeur de la vie sur terre ?
Il sent naître en lui le désir d’une nouvelle vie, d’une existence meilleure que celle qu’il a subie.
Maloin passe par de lourdes épreuves et, après avoir commis le pire crime qui soit, perd l'innocence des humbles. Il garde malgré tout son honnêteté.
Vieilli, le visage ridé et le crâne dégarni, il devient enfin adulte.
Mais cette sagesse de l'âge adulte s'avère trop dure à supporter. Vivre reste malgré tout une épreuve et la tentative d’une nouvelle destinée est vouée a l’échec.
L'histoire de Maloin appartient à nous tous, et à moi très précisément; elle est à la fois intime et familière, hostile et sombre à l’instar du paysage qui lui sert de cadre.
Le ton du film sera donc très personnel, chacune de ses images sera imprégnée de ma vision du monde. Quant au style du film, je tâcherai de présenter la complexité de l'univers prolétarien de Maloin de façon extrêmement sobre. Cela ira jusqu'à une simplicité puritaine afin de montrer son personnage de la manière la plus affectueuse et la plus crédible qui soient.

Si je dois définir la structure et le style du film, je dirais que la structure et le rythme seront déterminés par la monotonie d’une journée de travail "maloinienne"; nous sommes toujours avec lui, nous le suivons et nous voyons le monde avec ses yeux. Nous montons avec lui dans sa tour et nous descendons de là-haut, nous l'accompagnons au bistrot. Nous buvons l'eau de vie et nous allons avec lui acheter son poisson pour le déjeuner.
Ces événements sans importance se répètent, toutefois, avec un sens toujours différent puisque le duel entre Maloin et Brown, la montée de la tension les place à chaque fois dans un nouveau contexte.
Tout ce que nous avons déjà vu se transforme, tout ce qui était familier devient subitement étranger, tout ce qui était calme se trouble et tout ce qui était amical prend désormais un tour menaçant.
Aspirés par ce mouvement, nous nous engouffrons dans la spirale des évènements et en suivons la progression.
L’évolution des sentiments profonds et des mouvements de l’âme est donc au centre de notre intérêt.
La caméra en mouvement constant palpe les regards, réagit aux frémissements méta communicatifs, glisse imperceptiblement du paysage aux détails minutieux.
Elle est à la fois à l'extérieur et à l'intérieur, se concentre sur les visages, consacre une attention particulière aux yeux. Cependant, dans chacune des scènes, nous voyons l'extérieur: le port, la mer, nous éprouvons continuellement le sentiment d'enfermement et, en même temps, la liberté provocatrice et séduisante de l'infini.
Les plans brumeux et moites en noir et blanc, les ombres déambulant dans des lumières mates et le clair de lune qui brille dans la baie du port prêteront une beauté toute particulière au drame qui se déroule sous nos yeux.
Puisque dans cette histoire nous parlons de désirs, du désir inextirpable de l'homme pour une vie plus heureuse et plus libre, d'une illusion jamais accomplie, mais qui donne à chacun d’entre nous la force de se lever tous les matins et de se coucher tous les soirs, bref, de vivre… C'est pour cela que je pense que l'histoire de Maloin, à la fin du film, ne sera plus seulement la mienne mais elle nous appartiendra à tous. À tous les sceptiques, à tous ceux qui sont capables de remettre en question le cours de leur vie et de résister à la tentation.
À tous ceux qui sont capables de garder leur dignité. Béla Tarr


le 29 juillet 2003
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L’HOMME DE LONDRES
Georges Simenon venait d’avoir trente ans lorsqu’il écrivit L’homme de Londres, l’histoire de Maloin l’aiguilleur, dont la vie bascule lorsqu’il devient témoin d’un meurtre. Comme souvent chez Simenon, les personnages sont ancrés dans un décor qui les définit autant qu’il les influence, et le Destin prend les allures du hasard. Ici, un événement « différent » au milieu d’une routine immuable, et tout l’univers de Maloin va, petit à petit mais irrémédiablement, changer.
Cette tragédie chez les « petites gens » (c’est ainsi que Simenon appelait ses personnages) avait  déjà inspiré des cinéastes le Français Henri Decoin, en 1943, et l’Anglais Lance Confort, en 1948 (sous le titre Temptation Harbour). Soixante ans plus tard, le Hongrois Bela Tarr revisite l’œuvre et la première chose qui frappe est que sa vision, très personnelle, n’en est pas moins fidèle au récit et à l’esprit du romancier. « Quand on adapte un roman de Simenon, il faut le respecter et, surtout, ne pas chercher à s’en échapper » a dit un jour Claude Chabrol. Bela Tarr est sur la même longueur d’onde. Côté « extérieur », il reconstitue précisément ce fameux décor dont l’influence est primordiale : la tour du poste d’aiguillage qui, telle une tour de guet, surplombe la frontière entre une voie ferrée, une ville repliée sur elle-même et la mer infinie. Décor ouvert et fermé qui reflète l’état d’âme des personnages, leur emprisonnement et leur désir de s’évader.
Toujours fidèle à Simenon, Bela Tarr n’explique rien, mais il suit Maloin, nous montre le monde à travers ses yeux. Un monde qui change, dont les images même se brouillent. Et c’est ainsi que, côté « intérieur », nous pénétrons dans la tête de cet homme modeste, dont l’histoire quotidienne, devenant un peu la nôtre, finit par nous émouvoir profondément.
Drame intimiste et universel, L’homme de Londres de Bela Tarr est avant tout un poème visuel d’une grande richesse, une œuvre au pouvoir quasi-hypnotique, dont chaque séquence est magnifiée par la beauté de la lumière et un somptueux noir et blanc. François Guérif

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à propos de L’HOMME DE LONDRES
Avec ou sans Maigret, les romans de mon père sont toujours une invitation à vivre le cheminement inéluctable et dramatique vers sa destinée d'un homme, ou d'une femme, qui nous ressemble toujours étrangement.
Ces cheminements ne sont jamais faciles à adapter pour le cinéma ou la télévision, mais lorsqu'il s'agit, comme dans «L'Homme de Londres», de faire suivre à la caméra un suspense tout entier vécu dans la tête du héros, la tâche peut sembler insurmontable.
C'est pourtant ce que Bèla Tarr a tenté, et, malgré des difficultés inouïes rencontrées pendant le tournage, réussi dans un exercice de style brillant, âpre et difficile, qui m'a profondément touché.
Je l'en remercie de tout cœur.   John Simenon, 5 mai 2007