La femme qui est partie

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Horacia/Renata Charo Santos-Concio • Hollanda John Lloyd Cruz • Rodrigo Michael De Mesa • Petra Shamaine Centenera-Buencamino • Magbabalot Nonie Buencamino • Minerva Marj Lorico • Mameng Jean Judith Javier • Dading (femme au chariot) Kakai
Bautista
• Nena Mayen Estanero • Lalake (contrebandier) Lao Rodriguez • Taba Jo-Ann Requiestas • Babae Romelyn Sale

Réalisateur & Scénariste Lav Diaz • Image & Montage Lav Diaz • Assistant mise en scène Hazel Orencio • Costumes Kyla Domingo, Kim Perez • Décors Popo Diaz • Son Mark Locsin, Corinne de San Jose • Directrice de production Kristine Kintana • Producteur Ronald Arguelles • Productrice associée Kathleen Pador • Production Sine Olivia Pilipinas, Cinema One Originals •

 

Lav Diaz

Né aux Philippines en 1958, Lav Diaz a fait des études d’économie et, plus tard, de cinéma au Mowelfund Film Institute à Quezon.
En 1994, il entame Evolution of a Filipino Family, une épopée de 11 heures en 16 mm, achevée en numérique dix ans plus tard.
 Sa reconnaissance s’établit grâce à une  trilogie
 monumentale, composée de Batang  West Side (2001),
 Evolution of a Filipino Family (2004) et Heremias (2006).
 Death in the Land of Encantos (2007) et Melancholia 
(2008) sont tous deux primés à la Mostra de Venise, le
 premier remportant une mention spéciale et le second le
 Premio Orizzonti.
 L’aura internationale du réalisateur ne fait que croître avec
 ses œuvres suivantes, Century of Birthing (2011), Florentina
 Hubaldo, CTE (2012) ou encore Norte, la fin de l’histoire
 (2013), sélectionné au Festival de Cannes.
 En 2014 il reçoit le Léopard d’or au Festival international du
 film de Locarno pour From What is Before (2014).

FILMOGRAPHIE
2001   BATANG WEST SIDE   
2005   EVOLUTION OF A FILIPINO FAMILY
2006   HEREMIAS, BOOK 1   
2007   DEATH IN THE LAND OF ENCANTOS
2009   MELANCHOLIA  
2011   CENTURY OF BIRTHING
2012   FLORENTINA HUBALDO, CTE
2013   NORTE, LA FIN DE L’HISTOIRE
2014   FROM WHAT IS BEFORE
2016  A LULLABY TO THE SORROWFUL MYSTERY
2016 LA FEMME QUI EST PARTIE

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Lion d’or - Festival de Venise 2016

La femme qui est partie

Lav Diaz
Distribution :: 
Date de sortie :: 
01/02/2017
Philippines / 2016 / 3h45 / 1.85 / 5.1

Horacia sort de prison, trente ans après avoir été injustement incarcérée. Elle a désormais deux raisons de vivre : se venger de l’homme qui l’a fait condamner et retrouver son fils.

Regard(s) de Xavier Leherpeur à propos de La Femme qui est partie

« L’inspiration de ce film vient d’une nouvelle de Tolstoï que j’ai lue il y a très longtemps. J’ai oublié l’histoire et le nom des personnages.
Mais je me souviens du début : “ Dieu voit la vérité, mais il ne la dit pas tout de suite ”.
Ce qui m’avait frappé, à la lecture de la nouvelle, c’est le fait que personne ne comprend vraiment la vie.
Nous n’en n’avons aucune idée. C’est une des vérités les plus essentielles de l’existence.
Certains pensent sentir au moins une continuité, ils croient que les actes que nous accomplissons ont des conséquences.
Mais, le plus souvent, nous errons, prisonniers des hasards de la vie. »  Lav Diaz

 



ENTRETIEN AVEC LAV DIAZ

La nouvelle de Tolstoï Une histoire vraie qui vous a inspiré ce film, montre à quel point le cours de nos vies nous échappe. Pensez-vous que les efforts que nous déployons pour donner un sens à nos existences sont inutiles ?
Ma foi dans l’humanité est inaltérable, malgré le torrent de folie que le monde affronte, malgré notre dégringolade du côté du conservatisme, du fascisme et de la barbarie. Je vous assure que j’apprécie la valeur de la vie. La femme qui est partie, comme mes films précédents, en est la preuve. Le film montre l’absurdité de la vie, et sa fragilité, qui est le fondement de notre existence. Si nous ne sommes pas extrêmement vigilants, les vicissitudes de nos vies nous envahissent au point de les rendre grotesques ou tragiques. Souvent, des forces extérieures s’imposent à nous, et nous nous y abandonnons sans essayer de les combattre, par peur ou par fatalisme. Nous préférons en ignorer les effets et finalement nos existences s’en trouvent bouleversées. Je pense au colonialisme au sens le plus large, aux catastrophes naturelles, à toutes ces choses dont nous sommes responsables. La vaine quête d’Horacia qui cherche son fils est juste une conséquence de cette réalité. Mais il y a tant d’interprétations possibles. Le cinéma est expérimental avant toute chose. Chacun peut s’y reconnaître, s’y projeter ou à l’inverse, en rejeter le principe. Tout dépend de la place, du combat, du point de vue de chacun.


ENTRETIEN AVEC LAV DIAZ -  lors de sa rétrospective au JEU DE PAUME - par Antoine THIRION

Se battre contre sa condition, ne jamais renoncer, est-ce cela qui donne sa valeur à une vie ?
Il faut définir ce qu’on entend par se battre et ne jamais renoncer. Est-ce un combat mené pour de bonnes raisons, pour une vision juste, pour le bien de l’humanité ? Si c’est le cas, cela mérite d’y consacrer sa vie, quitte à en mourir. C’est un bel idéal. Mais vivre, comprendre ce qu’est une vie, cela est bien plus subjectif, c’est une question de perception.

Comment conciliez-vous le fait d’être à la fois auteur du scénario, réalisateur, chef opérateur et monteur ? Est-ce une succession de rôles que vous endossez tour à tour ? Ou bien vous battez-vous constamment contre vous-même ?
C’est un amalgame de forces contradictoires que je suis dans l’obligation d’assumer, et ce faisant, j’arrive parfois à plus d’harmonie, et parfois à plus de discorde. Par nécessité, et en me disciplinant, je parviens à créer un processus dans lequel je peux endosser l’un ou l’autre de ces rôles. Mais ce n’est jamais simple de se démultiplier. Je perds en perspective, car je ne peux pas me détacher de ce que je suis en train de faire. Donc, effectivement, je finis par argumenter avec moi-même, comme un fou.

Horacia, votre héroïne, essaye de mettre les choses en perspective. Est-ce que c’est ce que vous faites en tant que metteur en scène ? Tenter de mettre un peu d’ordre dans le désordre de nos vies ?
Horacia est une femme profondément altruiste, presque une sainte. On lui a volé trente ans de sa vie, elle en est consciente, elle le supporte, elle accepte sa condition avec force et avec calme. Parce que son vrai combat, par-delà la vengeance, c’est de restaurer son âme, sa foi dans l’être humain. C’est vers cela que tend mon cinéma : restaurer notre humanité, afin que celle-ci puisse retrouver son âme. Je crois fondamentalement que le cinéma peut aider l’humanité à retrouver sa vraie nature.

Horacia est ambivalente : elle veut se venger, et en même temps, elle est capable de bonté. Comment deux sentiments aussi opposés peuvent-ils coexister en elle ?
On peut s’interroger sur sa vraie nature, à cause de la façon dont elle conduit la vengeance qu’elle a planifiée. Mais, au-delà de cet instinct primal, sa soif de vengeance envers celui qui a provoqué l’injustice dont elle est victime, sauver son âme, est au coeur de son combat. Et toutes ces âmes perdues qui l’entourent influencent et renforcent cette lutte. La vengeance est un acte viscéral, qui entraîne des sentiments tels que la colère, la haine, la cruauté, le désespoir, la jalousie, et la dépression.
Celui qui veut se venger les ressent tous. D’où l’ambivalence d’Horacia. Car par nature, c’est fondamentalement une bonne personne. Donc, même si la vengeance obscurcit son raisonnement, on peut espérer qu’elle finisse par retrouver ses esprits. Mais chacun de nous est plein de contradictions du même ordre. Personne ne peut se vanter d’être totalement rationnel. N’importe quelle situation peut vite nous transformer en barbares.

Comment choisissez-vous les endroits où vous filmez ?
C’est fondamental et je prends beaucoup de temps pour les choisir. Je commence par définir les lieux où vivent mes personnages, et, au fur et à mesure, ces lieux deviennent personnages. L’endroit où l’on tourne doit être vivant, afin que des relations puissent s’y matérialiser. Un visage doit parvenir à une unité de temps et d’espace, une plénitude, un semblant de vérité, de réalité pour qu’ensuite les origines et la narration puissent s’imposer. Une fois que les personnages ont un socle géographique, une place, un visage, alors je peux me consacrer au cadre, aux mouvements et aux nuances. C’est comme un code génétique. Une fois que j’ai l’ADN de chacun, la narration peut emprunter plusieurs chemins, la trajectoire reste claire.

Comment choisissez-vous vos acteurs ? Vous qui privilégiez la règle du « un plan, une prise », préférez-vous travailler avec des non professionnels qui n’ont pas les habitudes d’un tournage plus traditionnel ?
Pour ce film, les choses se sont faites presque naturellement. Je parlais avec Charo Santos-Concio, qui n’avait pas tourné depuis dix-sept ans, je lui ai demandé si elle désirait encore jouer, et elle m’a répondu : « volontiers, si je trouve un rôle qui me convient ».
Je tente de trouver des acteurs qui soient justes par rapport aux rôles que je crée. Je peux mélanger professionnels et non professionnels. Je suis très strict quant à mes dialogues. Les acteurs ont loisir de les retravailler tant que l’essence des mots n’est pas compromise et que cela n’altère pas la nature du personnage. Un changement dans le rythme, la forme d’une phrase, la syntaxe, la façon de parler peut facilement détruire la construction d’un personnage.
La préparation du film varie en fonction des besoins des acteurs. Je leur donne le scénario, ils se préparent, et j’attends qu’ils soient prêts. Sur le plateau, je leur montre précisément le cadre, afin que chacun puisse travailler en ayant conscience de son espace de jeu, de son interaction avec les autres personnages, et de tous les éléments qui interviennent à l’intérieur du plan.

Vous avez situé le film en 1997. Est-ce parce que c’est l’année où la Chine reprend le contrôle de Hong Kong ?
1997 est une année très riche en évènements, ce qu’on souligne rarement. En 1997, il y a eu la mort de Lady Diana, de Mère Teresa, de Gianni Versace, et la fin du contrôle britannique de Hong Kong. C’est ce qu’on peut appeler une année iconique. Aux Philippines, c’était une période noire. Les kidnappings avaient atteint un niveau record. Nous étions devenus la capitale asiatique du kidnapping. La plupart des victimes étaient de riches Sino-Philippins. Il y avait un fort sentiment anti-chinois car tout le monde croyait, à tort, que les Chinois contrôlaient l’économie du pays. Il régnait aux Philippines une xénophobie tenace. J’ai choisi cette période foisonnante et mémorable comme ancrage esthétique et base narrative, pour pouvoir modeler les origines et les actions de mes personnages en conséquence. Cela a aidé les acteurs à définir les émotions, les perspectives et les comportements de leurs personnages.

Ce film dure trois heures quarante, ce qui est plus court que vos précédents longs métrages. Est-ce la narration qui dicte la durée du film ?
Identifier la durée qu’aura le film ne fait pas partie de ma façon de travailler. Je filme avec fluidité, de façon très organique, je ne calcule aucune durée comme le font les productions plus conventionnelles, notamment en se servant de story-boards, des outils que je trouve néfastes car limitatifs. Ce que vous appelez durée ne se matérialise qu’en post-production. Parfois, j’en ai l’intuition au tournage, en fonction de la qualité des rushes.

Est-ce que selon vous la religion peut éteindre la capacité qu’a chacun de se rebeller ?
La religion n’est qu’un aspect de la culture. Discuter de tous les niveaux d’ignorance nécessiterait de s’interroger sur ce qui constitue l’individu, la société, le pays. Mais effectivement, je pense que la ,religion, qui est fondée sur des croyances profondément ancrées, peut s’imposer à la psyché de chacun. Et la psyché est ce qui dirige notre façon d’être, de voir et d’interagir avec le monde.

Vous considérez-vous comme un pessimiste ?
Je ne saurais être plus optimiste ! Je suis extrêmement optimiste, vraiment. J’ai foi en l’humanité, tout comme j’ai foi dans le cinéma.

Est-ce que la technologie interfère avec votre foi dans le cinéma ?
La technologie a renforcé ma foi dans le cinéma. Elle a émancipé le cinéma. La technologie a tué le féodalisme qui le gangrénait. Grâce à la technologie, le cinéma a été rendu à ses justes propriétaires : les metteurs en scène.

Entretien réalisé par Michèle Halberstadt