La mort de Dante Lazarescu

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REALISATEUR : CRISTI PUIU
SCENARISTES : CRISTI PUIU & RAZVAN RADULESCU
DIRECTEUR DE LA PHOTOGRAPHIE : OLEG MUTU
SON : CRISTIAN TARNOVETCHI & CONSTANTIN FLEANCU
SCENOGRAPHIE ET COSTUMES : CRISTINA BARBU
MUSIQUE ORIGINALE : ANDREEA BARBU
PRODUCTEUR EXECUTIF : ALEXANDRU MUNTEANU
 

Cristi Puiu

Cristi Puiu est né à Bucarest en 1967. Alors étudiant en cinéma à l’École Supérieure d’Arts Visuels de Genève, il réalise dans les années 1990 plusieurs courts métrages et documentaires. De retour en Roumanie, il continue à peindre.
En 2001, il réalise son premier long métrage, Le Matos et la Thune, road movie filmé à l’épaule dans un style quasi-documentaire. Sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes, le film remporte plusieurs prix dans les festivals, notamment à Thessalonique. Lauréat de l’Ours d’or du meilleur court métrage à Berlin en 2004 avec Une Cartouche de Kent et un Paquet de Café, Cristi Puiu tourne ensuite La Mort de Dante Lazarescu, qui reçoit le Prix Un Certain Regard à Cannes en 2005, et de nombreuses autres récompenses. Il signe en 2010 avec le film Aurora le deuxième volet de la série Six histoires des banlieues de Bucarest.
Sieranevada est son quatrième long métrage.

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Festival de Cannes 2005 : GRAND PRIX UN CERTAIN REGARD
Festival Cinessonne 2005 : GRAND PRIX ; PRIX DES ETUDIANTS
Festival de Chicago 2005 : PRIX SPÉCIAL DU JURY
Festival de Copenhague 2005 : GRAND PRIX ; PRIX DU MEILLEUR ACTEUR POUR ION FISCUTEANU
Festival de Namur 2005 : GRAND PRIX ; PRIX DE LA MEILLEURE ACTRICE POUR LUMINTA GHEORGHIU ; PRIX SPÉCIAL DU JURY

La mort de Dante Lazarescu

Cristi Puiu
Distribution :: 
Date de sortie :: 
04/01/2006
ROUMANIE. 2004. 2h34. 35mm. 1,85. Couleur. Stéréo.

Monsieur Lazarescu, 63 ans, vit dans un appartement avec ses trois chats. Un samedi soir, ce dernier ne se sent pas bien. Jusqu'à l'arrivée de l'ambulance, il essaye d'apaiser son mal avec les médicaments qu'il a sous la main. Puisqu'il n'a plus de pilules, il appelle ses voisins en aide.
Sandu et Miki, les voisins interrompus dans leur activité domestique, se portent à son secours. Ce qui semblait être un mal de tête, causé par l'abus d'alcool, s'avère être une infection plus sérieuse quand M. Lazarescu vomit du sang.
Finalement, l'assistante médicale de l'ambulance arrive. Sentant l'haleine alcoolique du patient, elle lui administre des vitamines et de la glucose mais, après une investigation plus sérieuse, elle décide de l'emmener à l'hôpital suspectant une tumeur au côlon.
A l'hôpital, les choses se compliquent...

ENTRETIEN AVEC CRISTI PUIU

COMMENT EST NE VOTRE FILM ?
Je suis très attaché à Eric Rohmer et voulais donner la réplique à ses SIX CONTES MORAUX. Avec mes associés nous avons fondé la société de production Mandragora pour tourner mes Six histoires de la banlieue de Bucarest qui seront des histoires d’amour : l’amour du prochain, l’amour entre homme et femme, l’amour de la progéniture, l’amour du succès, l’amour amical et l’amour charnel. Pendant plusieurs mois, nous avons cherché le ton juste pour ce premier volet qui raconte l’histoire de Dante Lazarescu et de sa lente disparition. Le film parle d’un monde où l’amour du prochain n’existe pas, parle de quelqu’un qui a besoin de l’aide que tout le monde lui refuse.

D’OU VIENT L’IDEE D’EXPLORER LE MONDE DE L’HOPITAL ?
Au début je me suis demandé ce que pourrait donner un “Urgences” à la roumaine. Quand on regarde cette série américaine, ça bouge dans tous les sens, la chorégraphie des personnages est spectaculaire, mais je n’arrive pas à y croire. Dans mon pays, le corps médical vit au ralenti, sous Valium, comme si les gens avaient encore 500 ans à vivre. J’avais envie d’explorer cet univers car il offre la matière propre à bâtir un certain suspense. Bizarrement, cette lenteur typiquement roumaine accentue la tension.

L’HOPITAL, COMME DECOR, REFLETE-T-IL UN MICROCOSME CRUEL DANS NOTRE SOCIETE ?
Les médecins doivent soigner leur prochain, à l’hôpital il leur faut rester assez froids et distants. Quand ils font face à une personne souffrante, ils doivent lui insufler un sentiment de sécurité. Les médecins traitent 30 à 50 patients par nuit. Devant une telle masse humaine même un ange descendu du ciel commencerait à s’endurcir ! L’hôpital avec toute cette agitation livre le décor idéal d’une comédie humaine. Je voulais offrir à Lazarescu un matériel sufisamment riche pour qu’il puisse «tourner» ses dernières images, le dernier film du monde qu’il va quitter. À la fin du film, on appelle un certain «docteur Anghel», mais il reste invisible.

ON APPREND PEU DE CHOSES SUR LE CARACTERE ET LE VECU DE DANTE LAZARESCU. COMMENT VOYEZ-VOUS VOTRE PERSONNAGE ?
Son identité n’est pas très marquée. Son appartement, ses vêtements, sa façon de vivre avec ses trois chats donnent juste quelques indices au spectateur. C’est l’observation des circonstances qui crée une certaine tension. Monsieur Lazarescu fait partie de ces gens têtus qui s’accrochent aux idées fixes et ne veulent pas en savoir plus. Il est arrivé là avec ses trois chats dans son appartement. Il n’est pas une victime de son destin mais va mourir dans l’indifférence générale. C’est une fin dans la solitude, ce qui est banal et dérangeant à la fois : qu’on meurt en héros ou en SDF à la fin, on est toujours seul.

LE NOM DE DANTE LAZARESCU RENVOIE-T-IL AUX MIRACLES ? SA MORT S’INSCRIT-ELLE DANS UNE SYMBOLIQUE PARTICULIERE ?
Dans le film, les noms Dante, Anghel, Virgil ou Rémus ont des résonances particulières, quelques clins d’oeil symboliques. Tout le monde sait que Jésus a ressuscité Lazare mais personne ne sait comment il est mort. Notre film pourrait être la mort hypothétique de Lazare au XXIe siècle en Roumanie dans l’indifférence, la solitude et dans un contexte marqué par l’incommunicabilité.

D’OU VIENT CE MANQUE DE COMMUNICATION ?
En Roumanie, une certaine somnolence nous caractérise. Par ailleurs, nous sommes des maîtres dans l’art du dialogue de sourds. Ça donne des situations amusantes qu’on retrouve par moment dans le film. J’observe un homme qui meurt, sa disparition, les dernières heures de sa vie. Il doit composer avec ce qu’on lui donne des mots, des phrases, des noms. Comment dire adieu à ce monde ?

POURQUOI LES EXTERIEURS, LA VILLE ET LA NATURE, SONT-ILS ABSENTS DE VOTRE FILM ?
J’aime l’idée d’un road movie nocturne en huis clos. Le matos et la thune, mon premier film, se déroulait déjà dans une voiture. L’idée de l’enfermement me travaille. Jeune, Kafka m’a influencé et ça a certainement laissé des traces. Tout comme la littérature russe du XIXème siècle m’a aidé à trouver des formes pour transmettre ma vision du monde. Dans une nouvelle de Tolstoï, , le monde se transforme devant les yeux d’un mourant. Mais comment montrer cette sensation de mourir de l’extérieur ?

VOUS FILMEZ PRESQUE EN TEMPS REEL...
Apprendre la vérité sur une situation, aussi banale soit-elle, peut prendre une vie entière. L’histoire du film se déroule pendant six heures, mais on ne peut pas la raconter en temps réel. Le cinéaste est obligé de faire une sélection dans la réalité : chaque fois qu’on coupe, qu’on tourne la caméra ou le regard vers une certaine situation, on tourne le dos à une autre. La disparition lente de Dante Lazarescu s’étale sur une longue durée pour laisser au spectateur le temps de passer par tous les états d’âme que suscite le film : de l’ironie ou la pitié jusqu’à la colère, la frustration et l’impuissance.

POURQUOI FILMEZ-VOUS AVEC LA CAMERA A L’EPAULE ?
J’aime réagir vite, pouvoir capter les répliques et les mouvements des personnages sur le vif. J’aime qu’on puisse sentir la présence de la caméra et particulièrement dans une situation où il n’y a pas de véritables relations entre les personnages. Dans un monde égoïste, la caméra doit être attentive et trouver sa place comme observatrice. Le spectateur, de son côté, doit y trouver sufisamment d’espace et de distance respectueuse pour pouvoir observer et laisser travailler son imagination.

COMMENT TRAVAILLEZ-VOUS AVEC LES ACTEURS ?
Mes films sont très écrits et la caméra ne bouge pas par hasard. Notre budget était très restreint et on s’est préparé à filmer pendant 39 nuits dans différents hôpitaux de Bucarest. On a répété pendant trois semaines avant le tournage pour définir les personnages et pour régler méticuleusement tous les mouvements de caméra. J’ai demandé au caméraman de ne pas bouger la caméra trop tôt car elle ne doit pas annoncer la réplique ou le mouvement d’un personnage. Ma caméra court après le réel.

QUELLE PLACE LA PAROLE OCCUPE-T-ELLE DANS LE FILM ?
Comme mon film parle de la communication, nous montrons le plus souvent possible des relations à trois : deux personnes dialoguent, le troisième arbitre. Mais je montre aussi que ce principe du triangle ne fonctionne pas du tout.

QUELLES SONT VOS INFLUENCES ?
J’étais peintre lorsque j’ai découvert le cinéma avec Strangers than paradisE de Jim Jarmusch. Sa sécheresse et son minimalisme, à mille lieux du divertissement américain, m’ont enthousiamé. Aujourd’hui je me sens proche du style de Raymond Depardon et de John Cassavetes. Chez Rohmer, j’aime l’économie de moyen, sa morale. Il arrive à donner une expression à nos questionnements profonds, nos peurs et angoisses avec une apparente légèreté. Rohmer reste attaché à l’être humain et se maintient, avec respect, à une certaine distance.

QUEL ROLE LE CINEMA JOUE-T-IL DANS VOTRE VIE ?
Il m’aide à vivre, à exorciser mes peurs. Ce film-là reflète mes crises d’hypercondrie. Pendant deux ans, j’ai voyagé sur le net pour m’expliquer les problèmes de santé que je croyais avoir. Un caillou dans les reins, c’est l’expression parfaite de la souffrance. Il me faut la sortir du corps et lui donner forme à travers le cinéma.

POURQUOI VOYEZ-VOUS, À 38 ANS, LE MONDE SI NOIR ?
J’ai peur de mourir. Quand en 2001, mon premier fillm LE MATHOS ET LA THUNE a été sélectionné à Cannes, j’ai connu une longue dépression qui a duré deux ans. À ce moment-là, mon hypocondrie aigüe s’est déclenchée. J’ai parfois, aujourd’hui encore, des angoisses et des états d’anxiété assez profonds. Inconsciemment, j’avais le sentiment que toutes les cellules qui me composent allaient disparaître.

Y-A-T-IL UNE LUEUR D’ESPOIR ?
Mon film est noir, mais l’espoir te tombe dessus au moment où tu quittes la salle de cinéma ! Mes personnages sont humains, faibles – on peut s’y reconnaître et y trouver de l’espoir. Ils font parfois des mauvais choix comme s’ils étaient pris dans un mécanisme. Je voudrais que le film me ressemble, avec mon espoir autant qu’avec mes peurs, mes angoisses. Je me remets en question tout le temps.