La splendeur des McElwee

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Réalisation, Scénario et Commentaire Ross McElwee
Image et Son Ross McElwee
Montage Ross McElwee et Mark Meatto
Produit par Ross McElwee
Producteur associé Linda Morgenstern
Production Homemade Movies

 

Ross Mcelwee

Ross Mc Elwee est né en 1947,
en Caroline du Nord et enseigne le cinéma à l'université de Harvard.
Depuis Sherman's March en 1986, médiation autobiographique qui a remporté le grand prix du documentaire à Sundance, l'œuvre de Ross McElwee est reconnue et acclamée mondialement.

Filmographie
1978 Charleen
Space Coast

1981 Resident Exile [cm]
1984 Backyard [cm]
1986 Sherman’s March. A Meditation on the Possibility of Romantic Love in the South During an Era of Nuclear Weapons Proliferation
1990 Something to do with The Wall
1993 Time indefinite
1996 Six O’Clock News
1997 Kosuth [cm, vidéo]
2002 Curating [cm, vidéo]
2003 La Splendeur des McElwee
(Bright Leaves)

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Quinzaine des Réalisateurs – Festival de Cannes, 2003
Festival de Toronto, 2003 – Festival de Rotterdam, 2004

La splendeur des McElwee

Ross Mcelwee
Distribution :: 
Date de sortie :: 
28/04/2004
États Unis – 2003 – 1h47 – 35 mm – couleur – 1,66 – mono
Ross McElwee retrouve sa Caroline du Nord natale pour remonter la piste fort romanesque de son histoire familiale. Il part sur les traces de son arrière-grand-père, riche propriétaire de plantation de tabac, ruiné par un concurrent trop habile. Le cinéaste découvre qu’un célèbre film hollywoodien,
Le Roi du Tabac “Bright Leaf” de Michael Curtiz, raconte l’histoire de son aïeul, incarné par Gary Cooper. Le récit de l’épopée familiale se mêle ainsi à la légende hollywoodienne et débouche sur l’évocation d’un mythe américain : la grandeur du monde des plantations.

Butinage autour des feuilles de tabac, entre histoire familiale et santé publique.


Ross McElwee n'a jamais connu son arrière-grand-père, fabricant de cigarettes en Caroline du Nord il y a un siècle, qui fut ruiné par la puissante famille Duke. Un jour de 1997, il fait le voyage de Boston, où il vit, pour rencontrer un petit cousin qui habite le Sud – celui-ci a des choses importantes à lui dire, relatives à l'histoire familiale. Le cousin est ce que les Américains appellent un movie buff, un collectionneur d'affiches et de bandes-annonces. Il fait découvrir à Ross McElwee un film de Michael Curtiz, Bright Leaf (Le Roi du tabac, 1950), dans lequel Gary Cooper tient le rôle d'un fabricant de cigarettes ruiné par un concurrent plus puissant. La famille McElwee peut s'enorgueillir du plus prestigieux des home movies, une production hollywoodienne de la grande époque.
L'histoire passe de l'anecdote plaisante au casse-tête passionnant une fois que l'on prend en compte l'activité favorite de Ross McElwee : filmer. Avec une vraie caméra, sur de la pellicule. Chez lui, dans la rue, en famille, chez des amis. Cette rencontre avec son petit-cousin forme ainsi la première séquence de La Splendeur des McElwee, dont le titre original est Bright Leaves (« feuilles brillantes », le pluriel de Bright Leaf, qui est par ailleurs le nom de la variété de tabac qui révolutionna l'industrie cigarettière). De là partent plusieurs pistes de réflexion ou d'exploration. Explorer le monde des cultivateurs de tabac, déterminer l'influence de cette plante sur la famille McElwee et sur la santé publique en Caroline du Nord, enfin - et surtout - établir la possibilité de créer un documentaire à partir d'une fiction.
Ce dernier fil conducteur est a priori limité par le parti pris du réalisateur qui a décidé de ne pas filmer hors de Caroline du Nord. Mais il est assez chanceux pour que Patricia Neal, la vedette féminine du Roi du tabac, séjourne dans l'Etat, le temps d'un festival. La rencontre entre la star, aujourd'hui septuagénaire, et le cinéaste est un grand moment d'incommunicabilité : il lui fait remarquer que si la réalité était la fiction, elle serait son arrière-grand-mère ; elle le regarde d'un air interloqué. Puis elle dément vigoureusement que le film représente pour elle autre chose qu'un moment de travail – McElwee s'inquiétait de savoir s'il était aussi un document sur sa liaison avec Gary Cooper. La scène est d'autant plus efficace que le réalisateur reste hors champ, n'intervenant que par un commentaire ironique qu'il énonce lui-même.

Que devient la réalité ? Mais aussi drôle que soit le moment, les questions posées sont celles qui taraudent vraiment le réalisateur : le cinéma peut-il arrêter le temps, ou au moins le ralentir ? Une fois fixée sur la pellicule, que devient la réalité ?
Entre les moments capturés en Caroline du Nord ces dernières années, il intercale des extraits de films familiaux qui suivent la croissance de son fils ou d'autres plus anciens qui montrent son père ou son frère, tous deux médecins. Comme il le remarque dans le commentaire, la famille Duke (qui est à l'origine de la plupart des grandes marques de cigarettes américaines) a peut-être chassé la famille McElwee de l'industrie du tabac, mais elle a aussi offert à ces médecins une source inépuisable de patients. Une tournée chez ceux des patients de son père qui ont survécu aux cancers provoqués par le tabac fait également office de document prophylactique d'une terrible efficacité.
Ces passages d'un thème à l'autre sont exécutés avec grâce, presque insensiblement, sans autre aide à l'intelligence du spectateur qu'un texte drôle et concis, qui laisse tout son champ à la force des images, les plus étranges étant sans doute celles de la dernière fête du tabac jamais célébrée avant que l'appellation soit abandonnée au profit de « fête des cultures ». La réalité fixée par Ross McElwee se met alors à vivre sa propre vie de film.
Thomas Sotinel - Le Monde, 24 mai 2003.

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De belles feuilles
Le documentaire à la première personne de Ross McElwee s’ouvre sur une apparente illustration de son titre : deux belles feuilles (leaves) éclatantes (bright), vertes à souhait et pleines de santé. Enfin, de santé, n’exagérons rien : il s’agit du beau tabac de Caroline du Nord, l’Etat prospère des cigarettes de la riche famille Duke, qui aurait volé aux McElwee leur concept de cigarettes pour faire fortune à leurs dépens. Reprenons : nous avons donc affaire à un home movie, mais avec une superposition de « feuilles » : l’histoire familiale du réalisateur fascine celui-ci en ses points de rencontre avec la grande Histoire, celle des Etats-Unis, où 500 000 personnes meurent de maladies liées au tabac chaque année. Dépossédés de millions de dollars potentiels jamais récupérés malgré les procès, les McElwee ont en effet retourné leur veste de planteurs pour devenir médecins de père en fils (le vert des feuilles remplacé par un non moins éclatant vert des blouses). Comme le Français Richard Copans dans Racines, McElwee parcourt des lieux pour comprendre d’où il vient. Mais la comparaison s’arrête là, car si Copans fait de la catachrèse des « racines » le signe d’un rapport douloureux avec l’ascendance (il se fait arracher les racines des dents), les « feuilles » de McElwee sont une métaphore vivace. Copans voulait retrouver les Copans à travers le monde, tandis que McElwee, qui reste dans son Sud natal, recherche davantage que des traces, puisqu’il n’a pas besoin de preuves du passage de ses ancêtres, facilement identifiables. La question n’est pas « s’est-il passé quelque chose en rapport avec ma famille ici ? » mais « que s’est-il passé exactement ? », et même, au-delà de l’histoire, McElwee saute le pas de l’histoire-fiction : et si son arrière-grand-père ne s’était pas fait voler son invention ? L’autobiographie devient un biopic fantasmé de riche héritier (en effet le rival, William Duke, a créé une université, possède un parc à son nom, etc.). McElwee ne se contente pas de mêler petite et grande histoire, il ajoute une feuille au feuilleté : l’histoire du cinéma. N’est-ce pas la moindre des choses pour un cinéaste que son home movie recoupe les classiques hollywoodiens ? Bright Leaf, du nom d’un type de tabac poussant sur le sol siliceux de Caroline du Nord, c’est donc aussi un film de Michael Curtiz, une sorte de Splendeur des Amberson mineur, sans la virtuosité de la mise en scène de Welles. […] La narration en voix off nous prépare à la quête avec un demi-sourire : l’enjeu de la recherche (McElwee peut-il s’enorgueillir d’un ancêtre incarné à l’écran par Gary Cooper ?) est le macguffin de cette réflexion sur la notion de roman familial. Au passage, certains entretiens avec des planteurs sudistes ou des fumeurs tous atteints personnellement, ou à travers leurs proches, d’un cancer lié au tabac, ratissent large du côté des « grandes questions de société » (le tabac fait-il vivre ou tue-t-il ?), un peu avec la bougeotte d’un Michael Moore. […]

Le film fait feu de tout bois, c’est-à-dire des archives personnelles de McElwee (son fils à la plage à 6 ans, son père avant sa mort), donnant sens à des mètres
de pellicule qui lorsqu’ils furent tournés demeuraient sans projet, pur enregistrement pour une hypothétique utilisation future. Aimantés par le film hollywoodien, ces bribes de home movies viennent s’insérer dans une structure cohérente qui les légitime, un peu à la manière de la photo de la mère de Roland Barthes, jamais montrée mais décrite, cœur absent de La Chambre claire entouré d’un écrin d’autres photos et de réflexions générales sur l’image photographique : la nostalgie de McElwee, son amour pour son père disparu (la mère, morte trop tôt, est comme celle de Barthes, l’absente-présente du film) trouve parmi les feuilles de tabac un lit douillet où se lover, tout en sachant combien le souvenir nostalgique consume son sujet. Réflexion plus élégiaque qu’il n’y paraît sur ce qui part en fumée et ce que les monuments, les plaques, les arbres généalogiques et surtout la pellicule peuvent tenter de fixer, La Splendeur des McElwee est le cousin américain des Glaneurs et la glaneuse d’Agnès Varda et de sa pendule sans aiguilles.
[Extraits] Charlotte Garson / www.cinefeuilles.org (juin 2003)