Le brahmane du Komintern

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Image Sébastien Buchman, Arnold Pasquier et Vladimir Léon
Son Pierre Léon et Arnold Pasquier
Musique Chostakovitch, Beethoven
Montage Vladimir Léon
Production Vladimir Léon, Cati Couteau,
avec le soutien de l’INA

 

Vladimir Leon

Né en 1969 à Moscou.

FILMOGRAPHIE
2006  Le Brahmane du Kominten
2003  Nissim dit Max
1998  Loin du Front
1995  Atcha
1989  Portrait au judas
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Prix du GNCR - Festival International du Documentaire [FID] Marseille 2006
Sélectionné aux Etats Généraux du film documentaire, Lussas 2006

Le brahmane du Komintern

Vladimir Leon
Distribution :: 
Date de sortie :: 
24/10/2007
France - 2006 - 2h10 - couleur - DV cam
Du Mexique à la Russie, d’Allemagne en Inde, le réalisateur Vladimir Léon part à la recherche d’un aventurier révolutionnaire du Bengale : M. N. Roy. Fondateur d’un parti communiste dans le Mexique de Zapata, dirigeant de l’Internationale communiste en Russie soviétique aux côtés de Lénine, militant antistalinien et antinazi dans l’Allemagne d’avant-guerre, politicien et philosophe athée dans l’Inde de l’indépendance, Roy incarne les luttes d’un siècle qu’il a traversé sur trois continents. Pourtant, les histoires officielles de ces pays ont préféré en effacer la trace. À la rencontre des témoins directs et indirects, Léon reconstitue patiemment l’existence chaotique d’un esprit libre.
Film enquête autant qu’une méditation sur le cours obscur de l’Histoire, c’est une épopée moderne qui est proposée ici, éclairage du même coup sur l’actualité des pays traversés. Jean-Pierre Rehm {FID Marseille]
Entretien avec Vladimir Léon

Quelle est la genèse du film ?
C’est un historien de Calcutta rencontré dans une soirée à Paris, Hari Vasudevan, qui le premier m’avait montré une photo de dirigeants soviétiques des années 20. Au milieu de Lénine, Gorki, Zinoviev, Boukharine, j’y découvrais la silhouette inconnue et intrigante d’un Indien les dépassant d’une tête : Manabendra Nath Roy.
Ma curiosité n’a fait que grandir à mesure que je découvrais qu’il n’y avait que très peu d’informations disponibles sur lui, et que les bribes que je pouvais en trouver lui conféraient un rôle politique de premier plan, que ce soit dans le Mexique de 1916, la Russie révolutionnaire, en Chine durant la guerre civile, en Inde avant et après l’Indépendance…
Je me suis dit qu’un tel silence, un tel oubli, méritaient sans doute un film.

Après Nissim dit Max (2003), un documentaire sur votre père, journaliste et militant communiste, ce film s’inscrit dans une continuité avec le portrait d’un homme, M. N. Roy, qui a traversé l’histoire du communisme au XXème siècle.
Tandis que je travaillais au Brahmane, j’avais très présent à l’esprit Nissim dit Max. Et inversement. Les deux films ont été concrètement envisagés au même moment. Simplement Le Brahmane a mis plus de temps à se faire, puisqu’il a été largement autoproduit et qu’il impliquait des voyages lointains, plus difficiles à mettre en place.
À côté de ce « film de chambre » qu’est Nissim dit Max, film familial aussi (et réalisé avec mon frère Pierre), j’avais envie d’un pendant plus voyageur, plus « aventurier », correspondant aussi à ce souffle épique et internationaliste qui est indissociable de l’histoire communiste.
Mais dans les deux films, cette histoire est vue à travers celle d’un homme et en intègre donc les fragilités, les incertitudes, les contradictions. Ainsi, j’ai l’impression qu’il est plus facile d’échapper aux schématismes idéologiques. Les histoires individuelles nourrissent l’histoire collective mais en même temps la démentent sans cesse. Notamment, parce que chacune invente sa propre chronologie, a sa finalité propre, porte ses propres crises.

M. N. Roy apparaît comme un personnage fantôme, dont le souvenir semble presque effacé de la grande histoire, un personnage de roman, aventurier, révolutionnaire et philosophe.
À mesure que j’avançais dans ma recherche, que j’apprenais de plus en plus d’évènements de la vie de M. N. Roy, j’avais l’impression qu’il m’échappait et que je n’en saurais finalement pas beaucoup plus que lorsque je l’avais la première fois découvert sur la photo prise à l’ouverture du IIe Congrès de l’Internationale communiste.
Et c’est en tant que fantôme, en tant que personnage escamoté de l’histoire qu’il s’est avéré à sa plus juste place, permettant d’interroger un présent que son histoire me permettait de viser.

Le portrait de M. N. Roy est rendu essentiellement à travers la parole, les images d’archives sont rares, en privilégiant l’enregistrement des témoins et la lecture d’écrits.
Il y a une tension que manifeste toujours le témoignage. Un sujet nous parle en un temps donné, le temps du filmage, d’un autre temps, le temps du témoignage. C’est Ulysse ! Nous sommes ligotés au mat de notre présent et dans l’impossibilité de rejoindre les Sirènes du passé.
C’est pourquoi je filme beaucoup les témoins dans leur environnement, en m’attardant sur les détails, parce que cela en dit finalement autant et parfois plus que le contenu même de cette parole instituée qu’est le témoignage (et qui est souvent plutôt re-dite que dite).
J’ai l’impression que la parole sur le passé a quelque chose d’impossible, mais c’est justement dans cette impossibilité même qu’elle finit par dire quelque chose d’authentique sur l’Histoire. J’aime filmer cette impossibilité : les silences, les non-dits, les anecdotes très parallèles.
J’aime filmer le processus du témoignage, plus que le témoignage lui-même.

Comment avez-vous rencontré les nombreux intervenants qui apportent leur témoignage sur M. N. Roy ?
C’est comme tous les milieux restreints : on est peu nombreux, alors tout le monde finit par se connaître ! Il suffisait de tirer un fil, pour que cela entraîne un tas de monde.
Par exemple, au Mexique, j’avais, un peu par hasard, tiré le fil Adolfo Gilly. Je savais que c’était un historien qui avait beaucoup travaillé sur le Mexique révolutionnaire. Finalement, lui ne connaissait rien sur M. N. Roy, mais il m’a aussitôt guidé vers Paco Ignacio Taibo II, vers Daniela Spenser, vers le PRD, etc.
Ça a été pareil en Inde. C’est Sibnarayan Ray, biographe et ami de M. N. Roy qui m’a mis sur la trace d’un jeune historien canadien de Harvard, Kris Manjapra, qui a son tour m’a fait rencontrer Theodor Bergmann, l’un des derniers témoins vivants de l’Opposition communiste allemande des années 30 et qui y a connu M. N. Roy !
Il n’y a qu’à Moscou où ce type de chaîne « royiste » était quasiment impossible à espérer. Le passé communiste y est trop refoulé. Mais du coup, j’ai fini par me retrouver à une table ronde sur Khrouchtchev organisée à la Douma par le leader populiste Vladimir Jirinovski ! Ce qui finalement s’avérait intéressant sur l’état politique actuel de l’ancien pays des Soviets, dans lequel Roy avait tellement cru.

Le film prend la forme d’une enquête historique passionnante, suivant chronologiquement la trajectoire de M. N. Roy à travers le monde, du Mexique à l’Inde, mais échappe aux limites du genre grâce à des décalages discrets dans le commentaire et au travail subtil sur le son et l’image. Pourriez-vous commentez ce travail ?
C’est une chose que j’avais commencé à expérimenter dans Atcha un film que nous avions réalisé en 1995 avec Arnold Pasquier — qui a assuré l’image et la prise de son des volets indien et allemand du Brahmane.
Poser un commentaire sur des images, mais qui ne se trouve jamais exactement à la même distance de ce qui est vu. Tantôt il y colle tout à fait, tantôt il se désynchronise un peu, pouvant même raconter franchement autre chose que ce qui est montré.
Ce décalage me semble particulièrement fécond lorsqu’il s’agit de filmer l’Histoire.
Le son et l’image appartiennent à des temps distincts.
Comme je le disais à propos de l’entretien filmé, son présent concret se cogne au passé convoqué par le récit, par le témoignage.
Le commentaire off, enregistré après coup, instaure sa temporalité propre et peut intervenir en contrepoint de l’image, perturber sa chronologie, y insuffler un passé, déborder l’actualisation inhérente à la matière filmée.
Tout comme la musique a sa ligne de durée autonome, mais qui vient croiser la ligne continue du film. Chostakovitch accompagne les parties mexicaine et russe. Il apporte aussi un contexte : la 1e et la 2e Symphonie qu’on entend ont été composées entre 1924 et 1927, durant le séjour de Roy à Moscou. Quant à l’Appassionata elle s’est naturellement imposée pour la partie allemande et indienne, correspondant à la fois à ce moment de solitude philosophique de Roy (plus rien ici de symphonique !) et à ce contexte intellectuel allemand, post-hegelien qui a tellement structuré la pensée théorique de M. N. Roy.
En plus, il paraît que Lénine adorait les sonates de Beethoven que lui interprétait sa maîtresse Inessa Armand.
Cet éclatement de la matière sonore en foyers distincts, face à la plus grande linéarité de la bande image me paraît un moyen d’accéder à une lecture non-chronologique, morcelée, multipolaire de l’Histoire. Celle-ci n’est pas un continuum, sauf peut-être dans les manuels scolaire, dont, de toute façon, Roy est absent !

Le film évoque aussi, en écho au récit de l’histoire du Brahmane du Komintern, l’état du monde actuel, post-utopique, menacé par les fanatismes et bien éloigné de l’humanisme rêvé par M. N. Roy.
Oui, c’est vrai. Un ami me disait un jour, alors que je lui racontais l’histoire de M. N. Roy, « mais c’est l’icône qui manque aux altermondialistes ! ». Et c’est sûr qu’il y a dans ses préoccupations politique et philosophique des éléments très contemporains.
C’est comme s’il avait vécu intimement, douloureusement, et de façon très précoce, la crise des utopies du XXe siècle. Roy était devenu anti-stalinien dès la fin des années 20, farouchement anti-nazi dès le tout début des années 30 (alors que Moscou agitait encore la menace sociale-démocrate), défiant envers les nationalismes et la religion, même dans la lutte d’indépendance, puis défenseur, dans les années 40, d’une démocratie participative intégrale, d’une économie autogérée pour l’Inde…
Toutes ses postures à contre-courant lui ont valu un isolement dont il a, je crois, beaucoup souffert. Et son échec politique renvoie à une problématique qui me paraît d’actualité, du moins pour la gauche. Quel horizon utopique réinventer qui parvienne à trouver un prolongement dans la pratique politique concrète ? À défaut de trouver une réponse à cette question, nous serons nécessairement aussitôt sous la menace des nationalismes et des fanatismes religieux que Roy a toute sa vie combattus.
Propos recueillis par Olivier Pierre [FID], Marseille 2006