Le livre de Jérémie

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Réalisatrice : Asia Argento
Scénaristes : A. Argento, A. Magania
D'après l'oeuvre de : J.T. Leroy
Production : Metro Tartan, Above Things
Compositeur : Billy Corgan
Costumier : Mel Ottenberg
Chef décoratrice : Anuradha Metha
Chef monteur : Jim Mol

 

Asia Argento

Fille  du réalisateur italien Dario Argento, Asia débute sa carrière cinématographique dès 11 ans comme actrice. En 1994, on la retrouve dans La Reine Margot de Patrice Chéreau,  en 1998, elle tourne sous la direction de Michael Radford dans B. Monkey puis dans New Rose Hotel d'Abel Ferrara,  et XXX de Vin Diesel.
Parallèlement, Asia Argento passe à la réalisation. En 2000, elle signe son premier long métrage, Scarlet Diva, (auto)portrait d'une star déjantée dont elle écrit également le scénario. Elle renouvelle l'expérience quatre ans plus tard, avec Le Livre de Jérémie, adaptation d'un roman de J.T. Leroy dans lequel elle incarne une jeune mère qui se prostitue sur les aires d'autoroute.
Elle apparait dans Last days de Gus Van Sant, Land of the dead de George A. Romero, et puis c'est Sofia Coppola qui lui offre un rôle dans son Marie-Antoinette. Elle s'engage dans Transylvania sous la direction de Tony Gatlif ainsi que sans le projet de Catherine Breillat dans lequel elle rejoint Jeanne Moreau.
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

Le livre de Jérémie

Asia Argento
Distribution :: 
Date de sortie :: 
19/01/2005
USA – 2004 – 1h37 – 35 mm – couleur – 1,85 – Dolby SRD

d’après le roman éponyme de J. T. Leroy – Éditions Denoël

Adaptée du roman autobiographique de J.T. Leroy, c’est l'histoire de
l’enfance déchirée de Jérémie, et de sa mère Sarah.
Sarah, jeune femme impulsive, insatiable et profondément perdue se drogue et se prostitue sur des aires d’autoroute dans le sud des Etats-Unis. Jérémie est sans cesse ballotté entre ses grands-parents chrétiens
fondamentalistes et une vie d'errance sur la route avec sa mère.

Un ticket pour l’Asia chic et trash
Philippe Azoury Libération - lundi 17 mai 2004
… Si on en juge à son seul casting, Le Livre de Jérémie bat des records du monde du superchic : Peter Fonda, Ornella Mutti en caution oldschool, Marilyn Manson […], la prêtresse no wave Lydia Lunch, le countryman Hasil Hadkins et une BO signée Sonic Youth en attribut punk rock, John Robinson ( le blond d’Elephant ), Winona Ryder, Michael Pitt, convoqués en une galerie de cameos. Si on le considère à l’aulne de sa photographie, le film représente une autre façon de faire du cinéma aux Etats-Unis, images composées avec urgence et style par Eric Edwards, le chef op’ de Larry Clark et Gus Van Sant. Le film est adapté d’un roman de J.T. Leroy, auteur à l’allure de fille, créature étrange de 22 ans, hantant la faune new-yorkaise, croisement indistinct entre Françoise Sagan et Guilietta Masina. Ce livre est celui de son enfance, ballottée entre une mère tapineuse fumeuse de crack (Asia en plein numéro Courtney Love) et une famille d’adoption pieuse d’une sévérité castratrice.
Ceux qui croyaient Asia Argento principalement concernée par un exercice narcissique en seront pour leurs frais : le film est avant tout celui de ce gamin qui assiste, bouche bée, à la révélation d’un monde cramé. La caméra est arrimée à son regard, à l’apprentissage de cette vie aux enfers qu’il traverse en ange aux ailes brûlées, avant d’en troubler le jeu. Tourné en quatre semaines survoltées, il atteint son but : une puissance débraillée, saturé d’effets en même temps qu’une manière unique de faire de l’imperfection son alliée.  [Extrait]

J. T. Leroy
Il est né en 1980 dans l'ouest de la Virginie.  Encouragé par son mentor et ami,
Dennis Cooper, il décroche un premier contrat d'auteur à l'âge de 16 ans. Il collabore à divers magazines, tels New York Press, Spin et Nerve. Il signe ses articles Terminator (le T de J.T.). J.T. Leroy est un véritable touche à tout.
Ecrivain, (deux romans Sarah, Le Livre de Jérémie et une nouvelle Harold's end), il est aussi producteur. Producteur associé sur le film d'Asia Argento tout comme de Elephant de Gus Van Sant, dont il a aussi écrit le scénario.
J. T. Leroy fait également partie d'un groupe de rock, Thistle Llc.
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Asia Argento & j. T. Leroy
EXTRAITS D'UNE CONVERSATION

Asia Argento : Le directeur de casting a trouvé les jumeaux Sprouse pour le rôle de Jérémie à 11 ans. Je ne les avais jamais vu jouer. Dylan est arrivé seul. J'ai perçu combien il était sage et tout ce qu'il avait en lui sans le montrer. On a fait une scène ensemble, il a joué avec beaucoup de subtilité. Puis on a rencontré son frère et j'ai continué à travailler avec eux. Pendant six mois, on s'est vus toutes les semaines, simplement pour apprendre à se connaître, pour qu'ils me fassent confiance, pour que je sache ce que chacun d'entre eux faisait le mieux, pour qu'ils aient confiance en moi. Un jour, Jimmy Bennett est arrivé, un petit bonhomme, on lui aurait donné quatre ans. Il joue la scène dans laquelle il chante et je me dis : « C'est bon, tu as le rôle. » Je le lui ai dit tout de suite. Je lui ai donné des exercices à faire, pour qu'il approfondisse ses sensations, de peur, de souffrance, d'abandon. On a fait ça pendant cinq mois avant le tournage. Je voulais aussi que leurs mères apprennent à me connaître et me fassent confiance, parce que c'est aussi important. Il fallait qu'ils comprennent l'importance de l'histoire et le fait que je ne voulais absolument pas les exploiter, que j'avais une raison très personnelle de faire ce film.

J.T. Leroy : Tu crois que ton passé d'enfant acteur t'a rendu plus sensible et réceptive ?
A. Argento : Oui. Je me souviens de la façon dont les réalisateurs m'achetaient pour me faire exprimer certains sentiments, et combien c'était frustrant à l'époque. Il fallait donc ne pas tomber dans les mêmes pièges. Je pense que les acteurs enfants sont les meilleurs acteurs au monde. Ce n'est pas si dur de leur faire exprimer un sentiment.

J.T. Leroy : Je crois que si tous ses acteurs t'ont dit oui... c'est parce qu'ils avaient l'assurance de ton intention. Personne n'est complètement diabolisé.

A. Argento : Il y a plein de films qui traitent de l'enfance maltraitée dans lesquels tout est noir et blanc. D'adorables petits anges et de méchants adultes.

J.T. Leroy : En fait, les médias se contentent de diaboliser les enfants et les parents au lieu de regarder l'ensemble de la structure de la société. Mais là (avec celui qui maltraite), on se dit : « Oui, c'est un malade », mais on éprouve de la compassion pour lui... Et le personnage de Marilyn Manson... Il y a des gens qui font des trucs tordus et des forces qui y contribuent… Je crois que c'est facile pour les gens de vouloir simplement les éliminer et diaboliser la personne pour ne pas avoir à regarder certaines facettes de nous-mêmes. On n'a pas le droit d'éprouver de la compassion pour quelqu'un qui commet des sévices, tu comprends ?

A. Argento : Oui, je sais. Mais j'ai appris quand j'étais jeune, en lisant Dostoïevski, je me rappelle avoir appris ça. Il parle de tueurs, de meurtriers, de gens horribles, mais sans jamais les diaboliser, il cherche à savoir pourquoi ils sont mauvais. Et on les comprend, c'est pour ça qu'on est là. L'ignorance, c'est ignorer la réalité des choses. La liberté, c'est reconnaître et apprendre.

J.T. Leroy : C'était inquiétant pour moi. Je disais toujours au thérapeute qui m'a poussé à écrire – le Dr Owens – que j'aimerais pouvoir prendre un tube, me le mettre dans la tête et le connecter à quelqu'un d'autre pour qu'il voie. Etre seul avec certains trucs, je crois que c'est ce qu'il y a de pire. Ma façon de me détacher de certaines situations, c'était de faire comme si je les filmais. J'avais
toujours l'impression d'être une boîte noire qui enregistrait le crash d'un avion pour quelqu’un d’autre. Et je me disais toujours que je ne pouvais pas mourir parce que je devais repasser l'enregistrement de cette boîte noire. Et quand je regarde ce film, je me dis : « Ça y est. Quelqu'un a connecté le tube dans mon cœur et mon cerveau et repasse les images. » Tous les éléments qu'il fallait sont rassemblés.

J.T. Leroy : Je pense que Sarah voulait vraiment être comprise...

A. Argento : Ni exploitée, ni ridiculisée, ni représentée comme un monstre. Je ne voulais pas que les gens se contentent de la rejeter, la juger ou la condamner.

J.T. Leroy : Et c'est ce que j'aime. La maternité, surtout dans notre pays, est une sorte de position de sainteté. Et si une mère fait du mal à son enfant, on la diabolise et on l'envoie en enfer. On l'enferme, on la tue. C'est ce qu'il y a de pire. Je pense que c'était quelque chose d'important et tu as réussi à le capturer.

A. Argento : Sarah était aussi très jeune quand elle a eu Jérémie. Sans personne pour la guider. Elle a quinze ans, le gosse pleure et elle est toute seule, elle ne sait même pas comment lui donner le biberon. Et on lui enlève son enfant. Elle essaie de bien se comporter, elle trouve du boulot, elle récupère le gamin et ce gamin est un enfant gâté, c'est comme ça qu'elle le voit. Et elle pense : « Bon, je vais faire comme je le sens, je vais abandonner cette mascarade pour la société et je vais te donner quelque chose de vrai. » C'est horrible, mais c'est comme ça.

J.T. Leroy : Elle ne se rend pas compte.

A. Argento : Elle ne se rend pas compte.
Quelqu'un m'a dit, que c'était l'Amérique passée aux rayons X par une Européenne. Je ne voulais pas que ce soit un endroit spécifique ni un moment spécifique, mais quelque chose de plus universel. C'était mon but avec les costumes, la musique et tout. Pour brouiller un peu les pistes dans cette direction. Parce que le livre se passe dans les années 80. On en a discuté pour voir s'il fallait vraiment s'y tenir. Il me semblait que parfois en voyant des œuvres d'époque, les gens bloquent vraiment sur la date et perdent le fil de l'histoire. Et je ne voulais vraiment pas imposer ça au film, en le datant. Je cherchais l'universel plutôt que le particulier. La plupart des choses qui me fascinent dans l'Amérique en tant qu'étrangère paraissent naturelles pour les Américains.

A. Argento : Tout est dans le livre, chaque plan. Tout ce qu'il fallait que je fasse, c'était revenir au livre, ce que j'ai fait à chaque fois. Je n'ai jamais suivi de cours de cinéma, j'ai appris en faisant des films. J'ai eu la chance de travailler avec de grands réalisateurs en tant qu'actrice et d'observer. C'est ce qui m'a servi de cours de cinéma. Mais les plans et la sensation de voir la scène, l'éclairage, tout était dans le livre.

J.T. Leroy : En regardant Scarlet Diva, j'ai su que tu pouvais réaliser cet autre film. Ce que j'ai vu dans ce que tu as fait, c'est un talent incroyable et une volonté incroyable de traquer la vérité et de la révéler, quel que soit l'effort que ça te demande. Capturer la vérité... Je ne veux pas être seul avec ce qui est dans ma tête. Je ne peux pas supporter l'idée d'être seul avec ce que j'ai dans la tête et le cœur, et je veux que les autres le voient. Ce n'est pas pour choquer. Je crois que c'est important de montrer les choses avec art. Ce qu'il faut, c'est montrer aux gens un univers qu'ils n'ont encore jamais vu. En tout cas, je pense vraiment que c'est un film époustouflant qui ne se contente pas de juger les gens comme mauvais. Il invite les gens à entrer dans ce monde le cœur ouvert. J'espère que les gens sortiront en comprenant des mondes différents avec un oeil plein de compassion. Merci d'avoir fait ce film et d'exprimer tout ça.