Le plein pays

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produit par Red Star Cinema / Marie-Odile Gazin et Dard Dard Association
réalisation, tournage et montage - Antoine Boutet / montage son - Julien Ngo Trong / mixage son - Digison / étalonnage - Sylicone
avec le soutien du Centre National de la Cinématographie, Scam, bourse Brouillon d’un rêve, Conseil Général du Lot, aide au documentaire, Ateliers des Arques, résidences d’artistes
 
 

Antoine Boutet

Antoine Boutet a étudié les arts visuels et participé à de nombreuses expositions depuis une quinzaine d’années. Une grande partie de son travail est axée sur les mutations urbaines et invite à réfléchir à l’implication politique de la mise en espace. Attentif à tout ce qui constitue l’idée de paysage, qu’il soit urbain, rural ou humain, son travail procède tout à la fois d’une observation, d’une réflexion et d’un détournement. Ses vidéo-installations et oeuvres dans l’espace public ont été présentées à la Pratt Manhattan Gallery/New York, Kunstraum Walcheturm/Zürich, Lianzhou International Photo Festival/Chine, Le Printemps de Septembre et Musée d’Art Contemporain les Abattoirs/Toulouse, Estudio Abierto/Buenos Aires. Depuis la réalisation en 2006 de ZONE OF INITIAL DILUTION, primé dans de nombreux festivals, il se consacre essentiellement aux projets documentaires.

Ses films récents incluent SUD EAU NORD DEPLACER (2014), LE PLEIN PAYS (2009) et CONSERVATION-CONVERSATION (2005) ainsi que les vidéos expérimentales UTOPIA (2005) et PLUS OU MOINS (2003).
 

 

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Première Mondiale - FID Marseille 2009
Prix du Groupement National des Cinémas de Recherche (GNCR)

Le plein pays

Antoine Boutet
Distribution :: 
Date de sortie :: 
10/03/2010
France / 2009 / 58 mn / digi beta 4:3 / audio mix / LtRt
Un homme vit reclus depuis trente ans dans une forêt en France. Il creuse en solitaire de profondes galeries souterraines qu’il orne de gravures archaïques. Elles doivent résister à la catastrophe planétaire annoncée et éclairer, par leurs messages clairvoyants, les futurs habitants. Le film raconte cette expérience en marge de la société moderne, affectée par la misère humaine et la perte définitive d’un monde parfait.
Le plein pays n’est pas plein, il est creux, rongé de galeries, de trouées. Sous la surface, il y a à voir, à dire même. À qui la faute ? Un individu solitaire, résidant de quelque forêt française, s’y emploie. Sisyphe à l’envers depuis trente ans, il creuse le sol, s’engouffre au fond, orne les parois de ses grottes privées de gravures naïves, mythes personnels, bestiaires sommaires. Mais là n’est pas l’essentiel. Antoine Boutet ne s’attache pas au énième facteur Cheval, même si l’on voit le malheureux traîner ses masses de pierre, ni au pittoresque touchant d’un représentant de plus de l’art brut, même si l’expert commente par le menu sa production à la lumière d’une torche. Ce serait davantage l’Enfant Sauvage devenu vieux.
Et ce qu’il creuse, à la force de ses jambes, de ses bras, c’est lui, son antre, son intérieur, autrement dit sa voix, sa résonance, son écho – son plain-chant. Toute la singularité du film tient exactement là : faire coïncider un jeu vocal, qui tire Brel du côté d’Artaud, avec un horizon tellurique. Le son ici est premier, miraculeux, et c’est de lui que s’étonne notre bavard Yeti. Passionné de radio, il écoute pour enregistrer sur un magnétophone précaire, répéter ensuite, réenregistrer. Sa passion ? Mener sa propre fouille archéologique, à la remontée de son passé, à la recherche de son pays.
Jean-Pierre Rehm - directeur du FID Marseille


Par Antoine BOUTET
Au printemps 2005, j’ai fait la rencontre d’un homme vivant isolé en
pleine forêt. Artiste, il sculpte depuis une trentaine d'années des blocs de pierre imposants. Ermite, il bâtit un réseau de tunnels, de gouffres et de grottes en osmose avec la nature, le suivi des failles du terrain ou l’observation du cheminement des insectes. Pendant toutes ces années, cette force de la nature a vécu principalement sous terre creusant instinctivement de ses mains des puits et des galeries pouvant atteindre quarante mètres de fond.
Aujourd’hui, il ne descend plus. Ses forces s'amenuisent, son ouvrage s’achève. Depuis, il sculpte les derniers blocs de pierres éparpillés dans sa forêt. Mais sa “grande oeuvre” est à l’arrêt, certains tunnels sont sous l’eau, les parois se fragilisent et menacent d’ensevelir pour toujours trente années d’exploration. Profitant de cet abandon, la forêt reprend doucement ses droits.
À l’abri dans sa maison, il enregistre des messages sonores sur des bandes magnétiques qui racontent la dérive de l’homme moderne et l’annonce de sa fin à travers des rêves prémonitoires et des souvenirs d’enfance. Ce sont des complaintes tragiques à destination d’un monde merveilleux, loin de la misère humaine, un paradis à atteindre quand la terre cessera enfin de tourner en rond. Il en est le messager, celui qui doit guider les élus le jour venu.

En attendant cette date incertaine, ses grottes sont des abris. Il s’y enfonce, enduit d’argile et de poussière, sent le souffle souterrain, retrouve l’instinct animal, grogne sa satisfaction d’être sous terre dans son labyrinthe obscur, extensible à l’infini. Lové dans les entrailles du monde, il chante ses litanies pour Sodorome, Israou ou Marie-Ange. Sa voix se propage, son corps caresse la terre. Combien de temps encore, avant la fin.
La grotte est aussi son tombeau.


Le Plein Pays est un film sur la résistance, l’isolement et la folie, qui questionne les limites de la pulsion créatrice. Comment vivre et créer en marge ? Cela guérit-il de la difficulté d’habiter le monde ? Il fait de sa vie une oeuvre d’art et de son domaine un royaume. Tel Sisyphe, il agence inlassablement les pierres d’une utopie en ruine pour contrer la pesanteur terrestre. C’est le fil conducteur, la vision d’une obstination en lutte avec sa propre résignation. Il témoigne des contradictions d’un homme coincé entre ciel et terre, qui s’enfouit pour sauver le monde et cherche du fond de son trou à atteindre le cosmos.
Son utilisation du langage, son lien à la terre, son regard sur Dieu, son isolement, le vide qu’il meuble, l’apparentent à un personnage beckettien. Il attend un monde nouveau. Comme Godot, il attend. Rien n’adviendra, il le sait au fond, mais le reconnaître équivaudrait à se condamner et donc à disparaître. «S’éteindre à fond» répète-t-il souvent, dans un ton mêlant le tragique au burlesque.
Le film est le reflet de nos rencontres durant deux ans et de mon regard sur l’homme, son oeuvre, la forêt. Il s'est construit autour de propositions simples et quotidiennes, comme filmer la maison, écouter les messages, raconter les rêves, parcourir les grottes, sortir le tracteur, rechercher des roches, graver un dessin. En entrant sans repère dans cet univers, on évolue lentement du trouble à la compréhension, de la vision d’un homme des bois à la révélation d’un personnage sidérant. Malgré son désespoir, c'est sa liberté sauvage, difficilement conciliable, qui s'affirme petit à petit.

Femmes et hommes du monde entier, il est grand temps d’arrêter de procréer
Femmes et hommes du monde entier, il est temps d’arrêter de procréer complètement
On est trop nombreux sur la terre, trop nombreux sur la terre
On est sept milliards sept milliards sept milliards, ça peut plus se sauver
Alors il est grand temps d’arrêter, d’arrêter de procréer
De complètement, de cesser, complètement et mondialement
Parce que vous ferez que des petits misérables et des petits miséreux
Que des clochards, des traînards, des pillards
Qui feront que traîner les rues ou incendier les voitures
Ils n’ont pas d’autres choix, il n’y a plus d’avenir
Vos enfants, c’est fini
Vos enfants, c’est fini
Voyez l’ozone, l’ozone décortiqué
Le soleil blanc comme un halogène
Qui nous rôtira la peau
Remarquez, remarquez le bien
Ça ne reviendra jamais, et ça ne reviendra jamais
Il fera son dernier éclat, il fera son dernier éclat
Ou il s’éteindra, il s’éteindra
Alors il régnera les glaciers, il régnera que les glaciers
Il en sera fini des grands péchés de la maternité
Alors règnera que les glaciers, alors règnera que les glaciers
Il en sera fini des grands péchés de la souillure des accouchées

extrait d’une complainte

Le plein pays d'Antoine Boutet
On avait laissé Antoine Boutet sur une rive du fleuve Yangtsé, au cœur de la République populaire de Chine. Il y filmait les ravages de la construction du barrage des Trois-Gorges, en 2005, pour Zone of Initial Dilution, en de longs tableaux stoïques à la beauté raffinée. On le retrouve dans un morceau de forêt du Lot, carré de nature circonscrit, territoire de son roi personnage. Dans un élan exactement inverse à son précédent film, on découvre son talent pour le mouvement, on apprend à regarder, fasciné autant qu’interloqué, un corps humain, non plus se faire minuscule, mais gagner à grands coups de fougue un combat de coq contre la puissance de la nature.
Ce “plein pays” dont il arpente les recoins est peuplé d’un seul homme. Titan au regard houleux sous un casque de cheveux bruns, échine crevassée par l’aridité du dehors, habits de maille sans âge et sans lavage, Monsieur Massou règne en maître sur sa baraque et les bois qui l’entourent. Monsieur Massou fragmente son quotidien en rituels. Monsieur Massou trompe son isolement en écoutant en boucle l’écho de sa propre voix sur un poste à cassettes défoncé. Monsieur Massou est pathologiquement taraudé par l’apocalypse, indéniablement obsédé par la Brigitte Bardot des Yéyés, éternellement amoureux d’une Marie-Ange qu’il a connue enfant. Monsieur Massou soulève à bout de bras des pierres cent fois plus lourdes que lui et creuse, sculpte et peint depuis trente ans “une petite grotte artificielle” dont lui seul connaît l’accès. Monsieur Massou est tout cela à la fois. La visite du royaume s’organise en rencontre et Antoine Boutet s’approche à petits pas.
L’ensemble du film semble raconter ce travail de recherche perpétuel de la juste distance entre le filmeur et son sujet et l’une de ses vraies réussites est d’être ostensiblement emprunt de temps, gonflé de couches qui se superposent. Des traces de poussières et d’usure déposées sur la peau et les vêtements à la durée nécessaire de l’apprivoisement entre deux hommes, deux différences. Film géographique, Le plein pays joue sans cesse entre le dehors et le dedans, la surface et les abysses, le public et l’intime. Abordé comme le fut jadis le Kaspar Hauser de Werner Herzog, ce personnage s’impose dans ses ambiguïtés et abasourdit finalement par ses atours de mythe moderne. Sisyphe éternel, porteur des fardeaux du monde, bâtisseur de son propre empire, échappé d’une civilisation devenue, par ses renoncements, trop petite pour lui, le personnage n’en finit plus d’écrire ses propres labyrinthes.
Présenté lors de la dernière édition du FID Marseille, Le plein pays y détonait par sa capacité à affronter un bout de monde avec une vraie grâce et une indolente fausse légèreté. Il fallait la poésie pudique et le goût d’Antoine Boutet pour les beautés du monde pour nourrir ce voyage nécessaire en utopie. On aurait aimé qu’ils y soient récompensés.
Amélie Galli, BREF MAGAZINE