Les amants réguliers

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Réalisateur : Philippe GARREL
Scénario : Philippe GARREL, Arlette LANGMANN , Marc CHOLODENKO
Image : William LUBTCHANSKY
Montage : Françoise COLLIN / Philippe GARREL / Alexandra STRAUSS
Musique : Jean-Claude VANNIER
Chorégraphie : Caroline Marcadé
Son : Alain VILLEVAL / Alexandre ABRARD
Décors : Nikos MELETOPLOULOS / Mathieu MENUT
Costumes : Justine PEARCE / Cécile BERGES

Sculptures de Apel-les Fenosa
Peintures de Gérard Garouste (Reproduites par Gino Diomaiuto)

Producteur délégué : Gilles SANDOZ
Producteur Associé : Pierre CHEVALIER
Une coproduction Maïa Films et ARTE France

 

Philippe Garrel

Fils (de Maurice Garrel) et père (de Louis Garrel), Philippe Garrel a choisi de s'illustrer derrière la caméra. Se situant dans la lignée de la Nouvelle Vague, son oeuvre doit beaucoup à Jean-Luc Godard et à l'esprit anar' de Mai 68. Il participera notamment au film à sketches hommage à Eric Rohmer et les autres, Paris vu par... vingt ans après. Mais le réalisateur possède son univers propre, en germe dès son premier long métrage, Marie pour mémoire, film sur le mal de vivre adolescent, peuplé de visages de femmes sublimés par le noir et blanc. Tournant à l'instinct, Philippe Garrel privilégie toujours la première prise. La trilogie La Cicatrice intérieure, Athanor, Le Berceau de cristal, doit beaucoup à sa relation avec Nico, l'égérie du Velvet Underground. Le réalisateur décrit des corps errants, évanescents, laissant peu de place aux dialogues.
A partir de 1989 (Les Baisers de secours), sa collaboration avec l'écrivain Marc Chodelenko marque le retour à la narration. Introspection sur la douleur de la perte, celle de Nico, il obtient l'Ours de Berlin pour J'entends plus la guitare (1991). L'amour compliqué et l'errance nocturne sont encore dans La naissance de l'amour et dans Sauvage innocence l'amour est un art qui veut, "comme l'incendie, naître de ce qu'il brûle". Après quatre ans d'absence, il fait un retour remarqué avec Les Amants réguliers, film-fleuve sur sa jeunesse disparue, sur fond de révolte étudiante. En 2008, La frontière de l'aube, est sélectionné en compétition officielle du Festival de Cannes. En 2015, L'ombre des femmes est présenté en ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs, à Cannes

FILMOGRAPHIE
2017  L’AMANT D’UN JOUR
Prix SACD - Quinzaine des réalisateurs 2017
2014 L’OMBRE DES FEMMES
2013  LA JALOUSIE
En Compétition, Venise 2013
2011 UN ÉTÉ BRÛLANT
En Compétition, Venise 2011
2005 LA FRONTIÈRE DE L’AUBE
Sélection Officielle, Cannes 2008
2004 LES AMANTS RÉGULIERS
Lion d’Argent, Venise 2005 ; Prix Louis Delluc 2005 ; Prix FRIPESCI K Découverte européenne, 2006
2001 SAUVAGE INNOCENCE
Prix de la critique internationale, Venise 2001
1998 LE VENT DE LA NUIT
1995 LE CŒUR FANTÔME
1993  LA NAISSANCE DE L’AMOUR
1990 J’ENTENDS PLUS LA GUITARE
  Lion d’Argent, Venise 1991
1988 LES BAISERS DE SECOURS
1984 ELLE A PASSÉ TANT D’HEURES SOUS LES SUNLIGHTS
1984 RUE FONTAINE (cm) 
1983 LIBERTÉ, LA NUIT
Prix Perspective du Cinéma, Cannes 1984
1979 L’ENFANT SECRET
Prix Jean Vigo, 1982
1977 LE BLEU DES ORIGINES (cm)
1976 LE VOYAGE AU PAYS DES MORTS
1975 LE BERCEAU DE CRISTAL
1975 UN ANGE PASSE
1974 LES HAUTES SOLITUDES
1972 ATHANOR (cm) 
1970 LA CICATRICE INTÉRIEURE
1969 LE LIT DE LA VIERGE
1968 LA CONCENTRATION
1968 LE RÉVÉLATEUR
1967 MARIE POUR MÉMOIRE
Grand Prix, Festival du Jeune Cinéma, Hyères 1968
1965 DROIT DE VISITE (cm) 
1964 LES ENFANTS DÉSACCORDÉS (cm) 

Informations complémentaires: 

Lion d'Argent de la Meilleure mise en Scène, Philippe garrel - Festival de Venise 2005
Prix de la meilleure Photographie, William Lubtchansky - Festival de Venise 2005

Les amants réguliers

Philippe Garrel
Distribution :: 
Date de sortie :: 
26/10/2005
France. 2005. 2H58. 35 mm - Noir et Blanc - 1,33 - Dolby SR.

En 1969, un groupe de jeunes gens s’adonne à l’opium après avoir vécu les événements de 1968. Un amour fou naît au sein de ce groupe entre une jeune fille et un jeune homme de 20 ans qui s’étaient aperçus pendant l’insurrection.


Les Somnambules.
C’est une nuit de mai 68, dans Paris. François Dervieux a 20 ans, il est poète. Il marche parmi les manifestants, participe aux barricades, regarde les CRS dans le blanc des yeux. Sur le toit d’un immeuble où il s’est réfugié, il rêve à 1789, à 1848. 68 vient de lui prouver que « De toute façon on est toujours seul… » Seul à se demander si on doit préférer le romantisme à l’anarchie, l’anarchie à la mort, et la mort au réalisme.


Philippe Garrel avait lui aussi 20 ans en 68. Il faisait déjà du cinéma de poésie, avait tourné deux courts métrages (les Enfants désaccordés, et Droit de visite), deux longs métrages (Anémone, et Marie pour mémoire) et des émissions pour la télévision (sur le rock, les filles, le cinéma de Jean-Luc Godard). Les actualités révolutionnaires qu’il tourna avec d’autres pendant les évènements de Mai ont été perdues au laboratoire. On ne les verra plus. Jean-Luc Godard se rappelle de plans, « les seuls où l’on voyait les CRS de face, avec la sombre austérité du 35mm, alors que tout le monde ne faisait que du 16 flou… » Et Garrel lui même dit avoir filmé «des allégories. Des personnages devant des barricades qui posaient comme des statues. (…)Je voulais essayer de prouver que Paris était coupé en deux. » Les Amants réguliers est lui aussi un film coupé en deux (et scindé en plusieurs poèmes : les espérances du feu, les espoirs fusillés, les éclats d’inamertume, le sommeil des justes): avec d’un côté un film barricade (tableaux de mai, filmé comme l’avènement d’une fête apeurée, noyée sous un brouillard de lacrymo) et à sa suite, un film barricadé, suivant le repli des insoumis, de ceux qui ne voulaient plus de cette vie, choisissant de vivre libre, en autarcie, dans une maison dans les bois en bords de monde, pleine de garçons, de filles et d’opium. Là, François va rencontrer une fille, Lilie, à moins que ça ne soit un ange. Ils s’aimeront, (« nos mains, elles sont pareilles ») elle s’éloignera, il en mourra, dans un dernier rêve désaccordé, trouvant dans des substituts à dose héroïque la demeure du sommeil le consolant de sa peine. « Dans ce ciel, dans l’oubli »... C’était là la strophe de son dernier poème.

On peut voir Les Amants réguliers comme la réponse de Garrel au récent Dreamers de Bertolucci, film sur 68 dont Louis Garrel était déjà la figure centrale. En 68, Bertolucci tournait à Rome avec Tina Aumont et Pierre Clementi (deux acteurs chers à Garrel) Partner, un film qu’il n’aime plus beaucoup aujourd’hui (mais que Garrel aime bien). A l’été 68, pour fuir Paris aux espoirs fusillés, Garrel partait dans la forêt noire tourner le Révélateur, puis la Concentration, avec Jean-Pierre Léaud et Zouzou, un film prophétique et schizophrène qu’il dit ne plus aimer beaucoup (mais que Bertolucci aime bien, lui). Et c’est en 69, dans une maison en Italie où se croisent Frédéric Pardo, Tina Aumont, Daniel Pommereulle, (à qui les Amants réguliers sont dédiés), les Zanzibars, que Garrel rencontrera la chanteuse, égérie et mannequin Nico, avec qui il tournera sept films empreints d’onirisme. Qui a dit que c’était une autre histoire ?

Des Amants réguliers, le 27ème film de Philippe Garrel, on dira qu’il répond, une fois de plus chez l’auteur de L’Enfant secret, autant à un principe d’identification que de composition. Ceux qui connaissent de près de loin les moments de la vie de Garrel croiront reconnaître certains épisodes de sa vie d’homme, les autres verront une histoire, avec ses héros, sa douceur cassée. La vérité flottant quelque part entre les deux, toute copie de la nature étant vouée à l’échec, enseignait Faust. La mémoire, cette fois encore, s’est réécrite autour d’une fiction. Ces sentiments-là ont parfois existé, la netteté du film vient aussi de là. Il y a ici accumulation d’indices de vérité : un cinéaste fait jouer ceux de sa famille, son fils Louis, son père Maurice, et les femmes de sa vie, Brigitte Sy, Caroline Deruas-Garrel, Aurelia Alcaïs, et Nico, dont on peut entendre Vegas, un morceau qui pourtant date, délicieux anachronisme et clin d’œil trompeur, de 1981... Aujourd’hui c’est déjà demain.

Aucune piste ne suffira à épuiser ce film, peut-être le plus net de son auteur depuis L’Enfant secret (1979) ou J’Entends plus la guitare (1990), porté par une apesanteur, et par le souffle d’une jeunesse retrouvée par héritage (cadeau du père au fils) ou plutôt par transsubstantiation (cadeau du fils au père). C’est surtout, et pour la première fois depuis longtemps chez Garrel (disons depuis le Berceau de cristal, et ses accents de factory warholienne) un film de groupe, un film de complices, entouré par les élèves du Conservatoire, qui en composent la chair, et permettent à Garrel d’accéder à la longueur d’onde la plus étendue : une grande forme.
La durée des Amants…, inhabituelle pour son cinéma (3h), va l’autoriser à élargir le champ de son dessin : le couple (pourtant le motif essentiel de son cinéma) va, régulièrement, s’évanouir pour laisser la place au groupe. 1969, c’est un cercle d’amis, d’amants, d’insoumis, de dandys opiumés, d’ artistes maintenant l’électricité de 68 dans une clandestinité élégante, ex silhouettes indistinctes des nuits de mai 68 réapprenant, malgré l’ oppression, malgré l’échec, la fatigue et le désarroi, à redevenir des individus, en quête d’un courant 69..: Les Amants réguliers sont des superstitieux, qui passent sous les porches des immeubles en lorgnant avec une attention inquiète sur le numéro de porte : 68, comme mot de passe. En 1969, ceux qui se seront repliés ne parleront plus que par codes secrets, par mot d’ordre (« on éclate »). Qu’ils soient militants, drogués, ou amoureux solitaires. Voire les trois. Ensemble, ils forment la communauté des somnambules.



Philippe Azoury
(auteur d’un essai sur Philippe Garrel, à paraître au premier semestre 2006 aux éditions de l’Etoile/ Cahiers du cinéma)