Les derniers jours d'une ville

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PAR ORDRE D'APPARITION : Khalid Khalid Abdalla • La Mère Zeinab Mostafa • Gaber Mohamed Gaber • Hanan Hanan Yousef • Le Monteur Islam Kamal • Maryam Maryam Saleh • Dame aux fleurs Ikram • Aly Aly Sobhy • Aly Khamees Aly Khamees • Raafat Raafat Bayoumi • Laila Laila Samy • Bassem Bassem Fayad • Hassan Hayder Helo • Tarek Basim Hajar • Abla Fadila Fadila Tawfik • Portier Zakaria Ali Mohamed • Femme en burqa Rola Asir • L’homme assis au Café Mostafa Bayoumi • Calligraphe Mahdi El Jabouri • Mari violent Hisham Wanas • Femme battue Reham Abdelkader • Manifestant Mohamed Adel • Voyou 1  Mohamed Shahat • Voyou 2 Mohamed Hanafy • Photographe Européenne Julia Schulz • Chauffeur de taxi Mohamed El Sayes• Etimad Etimad Ali Hassan • Oncle Mounir Oncle Mounir

Réalisateur Tamer El Said • Producteurs Tamer El Said, Khalid Abdalla • Co-producteurs Hana Al Bayaty, Michel Balagué, Marcin Malaszczak et Cat Villiers • Scénario Tamer El Said, Rasha Salti • Directeur de la photographie Bassem Fayad • Chef décorateur Salah Marei • Monteurs Mohamed A. Gawad, Vartan Avakian et Barbara Bossuet • Mixage Mikael Barre • Sound designer Victor Bresse • Musique Amélie Legrand, Victor Moïse • Étalonnage Jorge Piquer Rodriguez • Effets visuels Unai Rosende • Directeur artistique Yasser El Husseiny • Costumes Zeina Kiwan • Produit par Zero Production • En co-production avec Sunnyland films, Mengamuk Films, Autonomous



 

 

Tamer El Said

Tamer El Said est un réalisateur vivant au Caire, où il est né en 1972. Il a étudié la réalisation à l’Institut Supérieur du Cinéma du Caire, ainsi que le journalisme à l’Université du Caire. Il a poursuivi en réalisant de nombreux documentaires et des courts-métrages qui ont reçu de multiples prix nationaux et internationaux.
Tamer a fondé Zero Production en 2007, afin de produire des films indépendants. Il a également fondé, avec d’autres personnes : « Cimatheque - Alternative Film Center en Egypte ». Les derniers jours d’une ville est son premier longmétrage.

FILMOGRAPHIE
Réalisateur – Scénariste
1995 18 septembre (cm) – 12 mn
1995 Charlie (cm) – 8 mn
1996 Like a Feather (cm) – 12 mn
1998 Crisscross (cm) – 20 mn
2000 Music of The Nets Doc– 26 mn
2004 Take Me Doc – 52 mn
2005 On a Monday (cm)  – 8 mn
2016 Les Derniers jours d'une ville
Long-métrage de fiction – 118 mn
 

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Berlinale 2016 – Prix Caligari
Festival New Horizons
Festival des Trois Continents, Nantes – Montgolfière d’or et prix du public
Bafici – Meilleur Réalisateur
Festival du film d’Istanbul – Mention spéciale et plus de 150 festivals internationaux

Les derniers jours d'une ville

Tamer El Said
Distribution :: 
Date de sortie :: 
28/06/2017
Allemagne / Égypte / Royaume-Uni / Emirats Arabes Unis - 2016 - 1h58

2009, Le Caire, Egypte. Khalid filme l’âme de sa ville et de ses habitants. Leurs visages et leurs espoirs. Quand la ville s’embrase, dans les prémisses d’une révolution, les images deviennent son combat. Les images du Caire, mais aussi celles de Beyrouth, de Bagdad et de Berlin, que lui envoient ces amis. Il faut trouver la force de continuer à vivre la douloureuse beauté des « derniers jours d’une ville ».

 

En liant le tumulte organique et incessant du Caire à l’errance sans fin de ceux qui le peuplent ou y transitent, le premier long-métrage de Tamer El Said, “Les derniers jours d’une ville” trace, le cœur lourd et battant, une voie épiphanique paradoxale. Tour à tour ode contrariée à la grande ville et errance sans fin dans un présent tissé d’incertitudes le film dresse par extension le portait intime d’une jeunesse arabe cherchant en vain une place qu’elle voudrait pouvoir tenir dans son pays. Comment vivre la ville sans pouvoir l’habiter, sans pouvoir s’y projeter ? À la veille de la chute du régime d’Hosni Moubarak,  “Les derniers jours d’une ville” est une lettre d’amour impossible, dont l’écho agit de l’intime au collectif en soulignant une indissociable désillusion sentimentale et politique. Bien que le film ne soit la peinture d’aucun milieu, l’intranquillité de Khalid, sa peur du vide et de l’inertie du temps, sa colère contenue contre l’époque, font de lui un lointain cousin du Fabrizio de “Prima della Rivoluzione” de Bernardo Bertolucci. Dans la ville où s’engouffrent la poussière et le sable, l’Histoire ne s’écrit plus qu’à travers des sursauts réprimés et des cris vite étouffés. Soustraits aux apories qui caractérisent le cinéma militant, la dimension politique du film s’affirme à travers des questions déposées, laissées sans autre réponse que celles apportées par défaut par chacun des personnages. Quels sont alors les derniers jours de la ville évoqués par le titre ? Sont-ce ceux de la ville telle que nous la connaissons ou ceux de Khalid avant qu’il ne prenne la décision de la quitter ? Sommes-nous encore à la veille d’un hypothétique renouveau ou engagés déjà dans un processus de dissolution irrémédiable ?
Enfin, sont-ils ce temps, celui du cinéma où la mélancolie s’affirme encore comme la faculté de vouloir être au contact de ce qui paraît insaisissable : le refuge paisible du jour d’après.

Jérôme Baron, directeur artistique du Festival des 3 Continents - Nantes
 


 

L'HISTOIRE DU FILM

L’idée du film « Les derniers jours d’une ville » est née en 2006, pendant que la guerre faisait rage au Liban et en Irak. Lorsque le tournage a débuté, fin 2008, la crise financière mondiale avait déjà commencé, la guerre de Gaza était sous-jacente et les manifestations en faveur de changements sociaux et politiques faisaient partie de la vie quotidienne en Egypte.
Dans un pays, dirigé par un dictateur vieillissant qui souhaitait léguer son pouvoir à son fils, confronté à d’extrêmes niveaux de pauvreté alors qu’une minorité corrompue se vautrait dans le luxe, le sentiment que les choses ne pouvaient plus continuer ainsi a pris de plus en plus d’ampleur.
Le film a été conçu comme un témoignage entre fiction et réalité, et son scénario a été finalisé par Tamer El Saïd et Rasha Salti en 2007. Les auteurs ont créé une trame fictionnelle en la faisant correspondre à la réalité de la vie au Caire et de ceux qui l’habitent.
En effet, à l’exception de Khalid et de Laila, tous les personnages du film jouent leur propre rôle, ou une version de leur propre rôle.
Les histoires d’Hanan et de Maryam racontent leurs expériences personnelles de deuil, filmées de manière documentaire.
La mère de Khalid est jouée par la mère de Tamer. Ses trois amis sont des réalisateurs qui se sont connus dans le cadre de leur travail avant de collaborer sur ce film.
Constituer une équipe et réunir le casting a représenté un travail énorme qui n’a pu être finalisé qu’en 2008, bien qu’à cette époque, moins de 15 % du budget était réuni.
Face à la nécessité de reporter le tournage, mais conscients de l’importance de filmer ce moment historique, l’équipe et les acteurs décidèrent de remettre à plus tard le versement de leurs salaires, et de filmer le début de la révolte.
A l’origine, le tournage, qui devait durer 3 mois, dura 2 ans, dont 3 hivers. Sans l’opiniâtreté et les efforts constants, tant de l’équipe que des
comédiens,  désireux de s’adapter au rythme
compliqué du film, « Les derniers jours d’une ville » n’aurait jamais  pu voir le jour.
Le tournage a été une improvisation épique,
il a fallu abandonner des lieux de tournage et en trouver de nouveaux, modifier les répliques en fonction de la défection de certains acteurs, transformer le scénario au rythme des incidents de tournage et trouver, pas à pas, des investisseurs et des mécènes à même de financer un projet risqué ….
Complètement épuisée, l’équipe a terminé en décembre 2010, désireuse de pouvoir se reposer enfin.  Six  semaines  plus  tard, la révolution égyptienne éclatait dans les rues et renversait Mubarak.
Intitulé « Les derniers jour d’une ville » bien avant cet événement historique,  le film s’est avéré particulièrement clairvoyant, d’autant qu’il a pu être monté avec du recul.
En parallèle, les monteurs devaient s’attaquer à 250 heures de rushes avec, en toile de fond, des manifestations monstres dans un pays en plein chaos, chaque manifestant participant, en quelque sorte, au devenir du film.
Ce qui a donc rendu possible l’existence de ce film est justement cet énorme sacrifice consenti, sans lequel les histoires et les images des pays arabes ne seraient que stéréotypes ou des informations pour journaux télévisés.
La réalisation du film « Les derniers jours d’une ville » est le fruit d’une collaboration qui relève du défi entre plusieurs individus de différents pays qui
ont brisé les codes et enfreint les règles afin de rendre possible un film a priori impossible : prendre le pouls de la ville à un moment extraordinaire.
 


 

ENTRETIEN AVEC TAMER EL SAID

Qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser Les derniers jours d’une ville et qu’est-ce qui vous a donné l’idée du titre ?
Je me demandais pourquoi, quand on saisit un instant de réalité et qu’on le projette sur grand écran, quelque chose ne fonctionne pas.
Où peut bien passer ce mélange magique de spontanéité et de mise en scène ?
Comment faire pour qu’un film soit aussi intense, complexe et étonnant que la vie, avec ses superpositions d’histoires et ses différents niveaux ?
J’ai eu le sentiment que je devais questionner la façon dont on réalise un film et faire en sorte que chaque moment soit spontané et réel pour que la magie opère.
Je suis né au Caire et j’y ai vécu la majeure partie de ma vie. C’est une des villes les plus photogéniques au monde. Il y règne un mélange  étonnant de tendresse et de dureté. Je voulais essayer d’apprendre à filmer Le Caire d’une manière différente et cinématographique. Comment rendre compte de la réalité du Caire, comment faire ressentir le Caire ? Je voulais montrer le pouls de la ville, des gens. 
Ce sont également des expériences personnelles qui m’ont fait réfléchir au film. Entre 2005 et 2006, beaucoup de choses ont changé dans ma vie. J’ai perdu mon père. J’ai aussi perdu des amis qui sont morts dans l’incendie d’un théâtre à Beni Suef. C’est horrible d’imaginer que des gens puissent brûler à l’intérieur d’un théâtre sans que personne ne soit tenu pour responsable. C’était les dernières années du règne de Mubarak, quand il est devenu évident, au niveau politique, qu’on ne pouvait plus continuer comme cela.  Je voulais réfléchir à la complexité de tous ces sentiments.
« Les derniers jours d’une ville» parle de la sensation  que quelque chose est en train de se terminer et du besoin de témoigner et de documenter ce moment. C’était le titre du film dès 2008, et d’une certaine manière, il a toujours eu un écho avec ce qui se passait dans la vraie vie.
 

De quelle manière avez-vous envisagé la fabrication du film, dans la mesure où il était inspiré de faits réels ?
Rasha Salti et moi avons travaillé sur le scénario pendant un an afin de pouvoir entremêler toutes les histoires. Nous savions qu’il était nécessaire d’avoir une structure ouverte, aussi nous avons créé un schéma directeur en sachant qu’il se développerait au fur et à mesure de la réalisation du film.
J’ai fait beaucoup de répétitions avec les comédiens, en improvisant les dialogues, car je voulais qu’ils sonnent juste et qu’une complicité se crée entre eux.
J’essayais de m’ouvrir à ce que la ville m’apportait, tout en essayant de garder le contrôle. Quand nous allions tourner, je demandais aux comédiens d’oublier tout ce qu’ils avaient pu faire en répétition pour repartir de zéro.
L’équipe savait que nous devions être disponibles et prêts à saisir la magie lorsqu’elle apparaîtrait. C’est quelque chose qu’on ne peut pas prévoir. Quand nous étions tous sur la même longueur d’ondes, nous le savions.
 

Pouvez-vous nous parler du personnage de Khalid dans le film ? Quelle est la part d’autobiographie dans l’histoire ?
Khalid est coincé entre le passé, ses souvenirs et un présent étouffant, le tout dans une ville sur le fil du rasoir. Il essaie de se frayer un chemin vers un avenir qu’il ne peut concevoir. C’est très cinématographique à mes yeux.
Je veux établir une distinction entre les films autobiographiques et les films personnels. Ce film est un film personnel. Quand j’ai commencé à y penser, j’étais hanté par toutes les choses qui se passaient dans ma vie. Je me suis fait la promesse que je ne parlerai que de ce que je connaissais. Je ne suis pas à l’aise avec le fait de parler de gens que je ne connais pas, ou de montrer un monde auquel je n’appartiens pas. J’estime que dans le cinéma, tout doit venir de l’intérieur de soi.
Khalid est un personnage en lutte avec le temps qui passe. Sa mère est en train de mourir, il doit quitter son appartement, son ex-petite amie va quitter le pays et il a un film à terminer.  Il a le sentiment de ne pas avoir le temps de finir quoi que ce soit. Beaucoup d’éléments font écho à ma vie personnelle, et ses amis sont mes amis, mais je ne le vois pas comme une représentation de moi.
Evidemment, il y a quelque chose de moi en lui, mais il est à la fois distinct et fictionnel.
En outre, je ne voulais pas empêcher Khalid, l’acteur, de mettre une part de son âme dans le personnage. Et je pense que ce qu’il a apporté à son rôle est magnifique.

Vous étiez toujours en production au moment de la révolution de janvier 2011. Pourquoi avez-vous décidé de ne pas l’inclure, de ne pas la filmer ?
La révolution a été un moment au cours duquel on a dû tout repenser, à tous les niveaux.
C’était un sentiment extraordinaire de voir tous nos amis avec des caméras à la main, libres de tout documenter sans risquer de se faire arrêter ou sans essayer de se cacher.
Pendant ces 18 jours, je n’ai pas ressenti le besoin de filmer. Je ne voulais pas regarder ce qui se passait à travers l’objectif d’une caméra. Je voulais participer, je voulais faire partie de ce moment. Cependant, sous l’influence d’autres personnes, nous avons décidé de filmer pendant une demi-journée. Cela n’a pas fonctionné.
Pendant 2 ans, nous avions tourné en nous servant des rues du Caire en toile de fond, et ça fonctionnait parfaitement, mais là, se servir d’un tel événement en toile de fond, ça ne fonctionnait pas.
Quand un tel bouleversement a lieu, ce n’est pas simple. On ne pouvait pas se servir de ce moment avant de le comprendre. Et pour le comprendre, nous avions besoin de temps.
La révolution n’ouvre que la possibilité d’un changement, mais le changement en lui-même est de notre responsabilité. On me pose sans cesse la question de savoir si mon film parle de la révolution, ou si c’est un film « révolutionnaire ».  Pour moi, un simple film sur la révolution ne constitue pas un film révolutionnaire. Un film révolutionnaire est un film qui va à l’encontre du vieil ordre établi du langage cinématographique. C’est ainsi que je perçois les choses. Je dis toujours que la responsabilité des médecins va de paire avec l’apparition d’évolutions médicales, de même que la responsabilité des réalisateurs va de paire avec l’apparition de nouvelles propositions en terme de cinéma.

Neuf ans ont été nécessaires à la réalisation du film. Pouvez-vous nous en dire plus sur le processus et sur les raisons pour lesquelles vous avez dû prendre autant de temps ?
Faire un film est un voyage en solitaire. Même soutenu par son entourage, plus ça prend de temps, plus c’est dur. Chaque jour, on a l’impression d’avoir rendez-vous avec l’échec.
Quand j’ai commencé à travailler sur ce film, je l’envisageais comme un cerf-volant incontrôlé, flottant au fil du vent, comme un train qui ne s’arrête pas, qui serait sur plusieurs niveaux, comme la vie.  Dans un premier temps, je n’arrivais pas à trouver l’équilibre entre ces trois éléments.
Pour réussir, nous avons dû créer un modèle de production qui devait me permettre d’avoir beaucoup d’autonomie et de liberté. Avec très peu d’argent, trouver les bonnes personnes pour le projet n’a pas été facile. Nous avons dû mettre en place un emploi du temps qui permettait aux gens de travailler sur le film sans avoir à mettre leur vie entre parenthèses.L’Egypte a une industrie grand public puissante et bien établie. Il n’y a pas d’infrastructures pour les films indépendants, donc nous avons dû en créer une pour faire le film à notre manière. Nous avons consacré 90 % de notre énergie à la création de cette infrastructure, dans un contexte politique et économique difficile. Conserver des standards de qualité tout en n’ayant presque aucun budget a été une chose assez folle. On devait tourner, s’arrêter, chercher de l’argent, tourner, et ainsi de suite.
Réaliser et produire en même temps est quelque chose de difficile, car on se combat soi-même. En outre, il s’agit d’un film tourné dans quatre pays différents avec une équipe provenant d’au moins dix pays. Cela représente beaucoup de travail.
La révolution nous a apporté beaucoup, au film comme à moi, mais elle a affecté le planning du tournage. C’était impossible de prévoir des choses et de s’y tenir quand, chaque jour, il y avait des combats dans les rues.
Je pense que chaque film a besoin d’une temporalité qui lui est propre. Certains ont besoin de moins de temps, d’autres de plus de temps. En ce qui nous concerne, je suis convaincu que le film avait besoin du temps que nous avons pris.

Interview de Yasmin Desouki