Les sucriers de Colleville

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Réalisation Ariane Double
Image Ariane Doublet
Son Graciela Barrault, Alberto Crespo
Assistant son Pierre Creton
 Montage Sophie Mandonnet
Montage son et Mixage Nathalie Vidal
Étalonnage Guillermo Fernandez
Production Quark Productions – Patrick Winocour et Juliette Guigon
Avec la participation du Centre National de la Cinématographie
Avec l’aide du Pôle Image Haute-Normandie

 

Arianne Doublet

Ariane Doublet est née en 1965.

Après des études à la FEMIS, elle travaille comme monteuse, notamment sur Au pays de Bernadette de Solveig Anspach, (1994) ; Enquête sur les lieux de pouvoir de Perrin, Nick et Péan, (1997) ; Mes 17 ans de Philippe Faucon, (1996) ; Le silence de Safaa Fahti, (1995). Elle a également été l'assistante de Marcel Ophuls sur Veillée d'armes, (1993).


Filmographie
1992    Terre Neuvas (co-réalisation)
1995    La petite parade [cm]
1996    Jours d’été (co-réalisation)
1999    Stop la Violence [doc]
2000    Les Terriens [doc]
2001    Les Bêtes [doc]
2003    Les sucriers de Colleville [doc]
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Sélection ACID – Festival de Cannes 2003

Les sucriers de Colleville

Arianne Doublet
Distribution :: 
Date de sortie :: 
07/04/2004
France – 2003 – 1h30 – numérique – couleur – Stéréo

Fermera ? Fermera pas ? À la petite sucrerie de Colleville, on attend la décision avec un mélange de colère et de résignation.
L’usine comme un monstre. Le bruit des machines, les tableaux de bord qui clignotent, la fumée des cuiseurs, la routine de la pointeuse et des quarts de nuit. Et les hommes au travail, les confidences au vestiaire avec les copains, l’apéro volé sur l’horaire,… ces mille façons d’apprivoiser l’usine pour qu’elle ne vous dévore pas la vie.
Ici, chacun sait que les jours de la sucrerie sont comptés. Cette année, l’année prochaine, au fond, quelle différence ? Quelques-uns souhaitent même que l’usine ferme vite et qu’on en finisse. Tout plutôt que cette attente qui ronge les nerfs, renvoyant les ouvriers à leur rage et leur impuissance, et qui dessine aux yeux de tous, la fin du travail et des ouvriers…

On ferme par Vincent Dieutre


Le nouveau film d'Ariane Doublet marque une évolution, une rupture aurait-on dit du temps de la modernité, dans son œuvre documentaire. Après l'ironie douce des Terriens, la tendre cruauté des Bêtes, la voilà qui nous invite à pénétrer le quotidien d'une petite usine (normande toujours) et de ceux qui la hantent plus qu'ils n'y vivent. Car c'est bien d'agonie qu'il s'agit : celle d'un monde où le travail était encore un pan de la vie et pas seulement un droit. Un monde d'hommes, un monde clos, bruyant et monotone, un monde qui perdure sans vraiment reconnaître qu'il n'est plus.
Ariane et sa caméra fixe accumuleront au jour le jour les preuves implacables de cette mort clinique. Les travailleurs, un peu perdus, ne réaliseront qu'après, trop tard. Patience, rigueur du dispositif, présence obstinée, Ariane Doublet se retire, s'absente de ce lieu pour laisser jusqu'au bout leur chance à la révolte, à l'espoir, ou même au simple surgissement d'un refus, d'une esquisse de devenir. Mais, si l'émotion nous saisie à la gorge lorsque le processus touche à son terme c'est que le film, à force d'attention, de précision et de générosité, sait faire de cette impuissance centrale, la nôtre. Ici la ronde des corps résignés n'accouchera d'aucun « personnage », d'aucune hiérarchie de sympathie, d'aucun désir. On ferme, c'est tout, c'est comme ça et les responsables (vaguement coupables) resteront tapis dans le hors-champ incertain de l'économie globale jusqu'à monter « eux-mêmes » la fin du film, interdisant de caméra, d'images, les sucriers de Colleville, remisant la cinéaste, l'ultime témoin, derrière la grille de métal (circulez y'a rien à voir). Reste alors l'itinéraire entêtant d'un film ample, rythmé d'un bruit sourd des machines, du temps mort de la pause ; un film d'une absolue nécessité, qui sait dresser dans l'urgence floue du délitement, le portrait de groupe d'un monde du travail. Si « ce vieux rêve bouge encore », ce n'est qu'agacé de spasmes mécaniques. Ariane Doublet en prend acte sans mièvrerie aucune, pour mieux nous faire comprendre que rien ne sauvera nos « petites entreprises », car tout est à refaire.
* [Vincent Dieutre a réalisé : Mon voyage d'hiver, Leçon de ténèbres, Rome désolée, Bonne nouvelle… ].

Entretien avec Ariane Doublet
Au début
J’ai commencé le tournage du film il y a deux ans. Je dirai que c’est la curiosité qui m’a amenée à la sucrerie de Colleville. Le bruit courait le pays : l’usine était menacée de fermeture. Souvent j’étais passée devant, impressionnée par le bruit et les épais nuages de fumée qui s’en dégageaient. Je voulais rencontrer les ouvriers, pénétrer ce lieu.
Les choses ont été vite. Les campagnes sucrières, périodes durant lesquelles on extrait le sucre des betteraves durent environ quatre mois d’hiver. Nous étions fin novembre, tout au plus il restait cinq semaines de travail intensif, peut-être cette 99e campagne, dans cette usine centenaire, allait être la dernière.

Autorisée à filmer
Sans doute parce que l’usine est petite, appartenant majoritairement à des agriculteurs de la région, appelés « planteurs », encore indépendante des grands groupes sucriers européens, l’autorisation de venir filmer m’a été accordée rapidement dans cette période pour le moins incertaine. Nous avons pu, pendant plusieurs mois, rester à Colleville, aller, venir, de jour comme de nuit librement. Il faut dire que nous ne sommes que deux pour tourner : je filme et Graciela fait le son. Deux femmes dans cet univers presque entièrement masculin.
Parfois le directeur lui-même nous prévenait des réunions, nous y étions admises et cela parce que nous n’étions pas journalistes et que le film, si film il y aurait, serait certainement terminé une fois l’issue connue. Il y avait une réelle volonté de la part du conseil d’administration et de la direction, que le moins d’informations possibles puissent se diffuser à l’extérieur. Et j’ai la conviction qu’ils avaient toujours une longueur d’avance, que les décisions étaient prises en amont, dans la plus grande confidentialité. Les ouvriers ont gardé le sentiment, pendant toute cette période, d’être menés en bateau.

Des choix de réalisation
Très vite j’ai fait le choix de ce que je voulais mettre en scène. Ce n’étaient pas les rouages, ou les mécanismes, toujours présentés aux ouvriers comme étant inéluctables et qui précipitaient cette usine à l’extinction, que j’allais démonter. Je me suis sentie proche de cette communauté d’hommes, de leurs questionnements, de leur attente. J’étais moi aussi dans l’expectative de leurs réactions, enfermée dans ce vacarme, cette odeur obsédante (que les spectateurs ne partageront pas !), ces pannes, ces sirènes, la proximité de ces corps au travail, de cette complicité de groupe. Finalement dans l’emprise d’une situation que je ne pouvais que partager avec eux. J’ai fait le choix du huis-clos parce que c’était en groupe que leur identité d’ouvrier me paraissait la plus juste, la plus forte. La plupart d’entre eux sont entrés là très jeunes, parfois à 15 ou 16 ans, leurs pères travaillaient là, et ce groupe avait grandi ensemble. Chacun se présentait à nous en nous annonçant le nombre de ses années de campagnes. Nous avons partagé avec eux les repas « secrets » des trois heures du matin, l’intimité et le calme des vestiaires, les parties de cartes… C’est d’abord ça que j’ai filmé à Colleville.

Filmer une usine
Je me suis aussi laissée séduire par l’esthétique du lieu, à garder la trace de cette usine monstrueusement belle ! J’avais parfois la sensation d’avoir embarqué pour un voyage dans un gros cargo. Même le directeur monté en haut du four à chaux semblait regarder l’horizon du haut du grand mât.
Je me suis attachée à ce lieu, et ce n’est que contraintes et forcées, que nous l’avons quitté : la direction au début du printemps a jugé notre présence indésirable, et nous  a  brusquement interdit l’accès. Les négociations de rachat s’engageaient, les dirigeants d’une autre sucrerie allaient venir régulièrement à Colleville pour concrétiser les choses, nous étions désormais de trop. Je dirais que le tournage c’est arrêté là ou beaucoup d’autres films ont commencés : lorsque la perte devient effective, lorsque la fermeture devient officielle.

Les temps ont changé. On parle de plus en plus aujourd’hui de la fin du monde ouvrier, même si ils sont encore 6 millions en France. Comme ils le disent dans le film, on entend tous les jours des fermetures et pourtant les luttes sont de plus en plus rares. Elles ont lieu dans les plus grosses entreprises, genre Métaleurop ou Moulinex, où les syndicats sont encore présents. À Colleville, ils ne sont qu’une petite centaine de salariés, et les saisonniers ne font que passer… Les gens se sentent impuissants et ne savent plus contre qui se battre. C’est cette usure, ce délitement que j’ai voulu faire sentir, jusqu’à le rendre parfois oppressant. Que sa propre attente vienne questionner le spectateur.