Los muertos

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Réalisation & Scénario Lisandro Alonso
Image Cobi Migliora
Montage Lisandro Alonso
Son Catrel Vildolsola
Musique Flor Maleva
Production 4 L
Coproduction Slot Machine (France), Arte France Cinéma, Fortuna Films (Hollande)

 

Lisandro Alonso

Né à Buenos Aires en 1975, Lisandro Alonso a suivi les cours de la Universidad del Cine (F.U.C.). En 1995, il coréalise avec Catriel Vildosola son premier court-métrage: Dos en la Vereda. Après avoir été ingénieur du son sur de nombreux courts et longs métrages, puis assistant-réalisateur sur le premier film de Nicolas Sarquis, Sobre la Tierra, Lisandro Alonso realise en 2001 son premier film, La Libertad, sélectionné à Un Certain Regard. En 2003, il fonde la société de production 4L au travers de laquelle il produit désormais toutes ses réalisations dont Los Muertos (2004) et Fantasma (2006), puis Liverpool (2008) présentées à  la Quinzaine des Réalisateurs. 

FILMOGRAPHIE

2014 JAUJA
2012 SIN TITULO - (CARTA PARA SERRA) [cm]
2008 LIVERPOOL
2006 FANTASMA
2004 LOS MUERTOS
2001 LA LIBERTAD
1995 DOS EN LA VEREDA [cm]

 

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Los muertos

Lisandro Alonso
Distribution :: 
Date de sortie :: 
03/11/2004
Argentine – 2004 – 1h18 – 35 mm – couleur – 1,85 – Dolby Digital
Un homme de 54 ans sort de prison de Corrientes, en Argentine. Il veut retrouver sa fille devenue adulte qui vit dans une région isolée et marécageuse. Pour y accéder, il lui faudra parcourir de grandes distances sur une petite embarcation sillonnant les cours d'eau à travers une jungle impénétrable.
Vargas est un homme silencieux et retenu, qui possède la réserve de ceux qui côtoient la nature de près. Il se dégage de lui, des lieux qu'il parcourt et des gens qu'il croise un profond mystère émanant de ce monde immuable et resté presque intact après ses longues années d'incarcération.
PROPOS DE LISANDRO ALONSO
Dans mon nouveau film Los Muertos, j’observe un homme qui est libéré après avoir vécu en captivité. Il est question de voir comment, minute après minute, il va redécouvrir le monde alors qu’il avance en canoë dans la jungle vers lamaison familiale. Le monde de cet homme se révèle à travers de petites actions. Il retourne vivre dans un espace où l’on vit au jour le jour.

La construction du film
Dans mon premier film La Libertad, je suivais une journée dans la vie d’un homme simple. On voit un bûcheron s’acquittant de son travail quotidien et routinier, du matin au soir. Il n’était pas du tout question de savoir s’il l’appréciait
ou non. Ce qui était important, c’était de prendre en compte la façon dont il appréhendait la vie solitaire qu’il menait. J’avais élaboré mon film dans un mouvement circulaire. La dernière scène du film se calquait sur la première.
La boucle était bouclée.
Dans mon nouveau film Los Muertos, j’observe un homme qui est libéré après avoir vécu en captivité. Il est question de voir comment, minute après minute, il va redécouvrir le monde alors qu’il avance en canoë dans la jungle vers la maison familiale. Le monde de cet homme se révèle à travers de petites actions. Il retourne vivre dans un espace où l’on vit au jour le jour. Ici, je trace une ligne droite, celle qui conduit Vargas à son île. J’ai voulu évoquer la trajectoire d’un personnage, de la prison à la jungle. Même lorsqu’il se retrouve dehors, Vargas reste prisonnier de son passé et sa liberté est également réduite. Il a peu d’options. Son existence se limite à respirer et à manger. Pour lui, il n’est question que de survie.

genèse du projet
Après avoir terminé La Libertad, mon premier long-métrage, financé avec un budget minime, j’ai réalisé que les possibilités pour faire certains types de films devenaient de plus en plus réduites. Néanmoins, il est toujours possible de finir des films et d’obtenir d’une certaine manière quelque reconnaissance.J’en suis venu à penser aux films que j’aime voir et  analyser, aux films qui me font réfléchir et que, dans le meilleur des cas, je garde en mémoire pendant plusieurs années.
Plutôt que de les citer, je préfère me concentrer sur les raisons pour lesquelles certains me séduisent plus que d’autres. En fait, ces films me captivent parce que je ne sais ni ce qu’il va se passer, ni ce que je vais entendre dans la prochaine scène. Pendant que je regarde un film, j’aime  imaginer ce qu’il va arriver à telle ou telle personne, me sentir mal à l’aise dans mon fauteuil et parfois détourner mon regard des images pour créer ma propre vision des choses. Cela ne m’intéresse pas de me sentir guidé. J’apprécie de me sentir seul au cinéma et penser qu’à travers différentes images, je suis capable de retrouver des éléments de la vie quotidienne d’un personnage.C’est là le sujet de mon second film. C’est l’histoire d’un homme qui a passé la moitié de sa vie enfermé dans une cellule, et qui est relâché au bout de trente-quatre ans. Il s’agit de le suivre et de l’observer attentivement pendant deux ou trois jours, dès la veille de sa mise en liberté jusqu’à ce qu’il atteigne sa maison. L’intérêt est de voir comment sa routine est modifiée et comment le monde change autour de lui. Cependant, il réalise que la vie des gens qu’il connaissait, à quelques détails près, n’a pas évolué du tout. C’est vrai aussi bien pour la génération de ses enfants que pour celle de ses petits-enfants. Rien n’a changé entre le moment où il a tué ses deux jeunes frères sous-alimentés, malades et illettrés, et le moment où il retrouve son petit-fils. Si quelqu’un vit oublié de tous, loin du monde et de ses codes, loin de toute convention culturelle et des lieux où on apprend que la vie a une valeur, alors, la mort et le meurtre deviennent une part de son être, de sa nature. Le meurtre en reste pour lui au stade de l’innocence et le range plus du côté des animaux que de celui des êtres humains.

Les lieux
Après avoir erré quelques semaines dans des régions où je n’étais jamais allé mais que j’avais imaginées, je suis de retour à Buenos Aires. Ces régions, j’en avais entendu parler dans les journaux ou aux informations : les bébés y naissent sous-alimentés, les enfants avalent de la terre pour se remplir le ventre, les fillettes de neuf ans se prostituent pour la valeur de deux kilos de viande. Les vieillards de soixante dix ans, nu-pieds, vivent sous un toit de chaume posé sur quatre murs de bourbe. Dans les régions de Corrientes et de Misiones, loin de la capitale, ceci existait déjà bien avant la crise argentine actuelle. Cela existe depuis toujours. Après avoir parcouru un bon nombre de kilomètres sur l’eau et sur la terre, tu finis presque toujours avec la même idée : tu imagines toute cette terre et toute cette eau tachées de sang, d’oubli et de mort.
Dans ce nouveau film, à la différence de La Libertad, j’ai essayé de suivre les prisonniers, les insulaires et les îles de la province de Corrientes. Je souhaite refléter la nature comme quelqu’un qui la découvre pour la première fois. Une nature aussi agressive que le monde dans lequel nous vivons, une nature qui t’attaque mais qui te stupéfie en t’enfermant dans tes propres pensées.
Et tu découvres tout au long du film, à travers le personnage principal, toute la misère qui nous entoure. La caméra suit les ruisseaux, les marécages et se glisse dans un mouvement fluide parmi les îles de plantes emmêlées. Elle change de direction si doucement que le spectateur peut presque s’assoupir en dépit de l’agressivité des images. Le ciel menace de tomber sur la tête du personnage, son visage ne semble pas y faire vraiment attention. C’est un visage mort depuis très longtemps, circulant parmi les îles qui flottent dans une fumée dense. Cette dernière se dissipe dans les plantes puis refait surface jusqu’à remplir tout l’espace pour enfin se mêler aux cris d’une douzaine de singes hurlant et sautant d’arbre en arbre. Ce sont des hurlements longs, aigus et lugubres. Des cris agités résonnent toute la nuit.
Le film ralentit jusqu’à ce que plus rien dans l’image ne suggère un mouvement de plus. Tout s’immobilise. Et ni les personnages ni la nature n’ont le droit de continuer ou de se développer. Tels les marécages, ils stagnent jusqu’au passage d’une loutre ou d’un alligator qui se fraie un chemin dans les brèches du marais et évince laborieusement le piège. Ainsi les personnages retrouvent leur allure et progressent dans le récit. J’ai une fascination pour la soumission de l’homme aux lois de la nature. Pour autant, je ne crois pas au mythe du bon sauvage et n’envie pas la misère matérielle dans laquelle vit Argentino.
La meilleure façon de raconter ces gens est de les observer jour après jour sans bruit. Rester en leur compagnie, observer comment ils se nourrissent, se lavent, communiquent ensemble, déterminer ce qui est important pour eux et ce qui ne l’est pas. Tomber un peu amoureux de chacun d’eux. Gagner leur confiance et croire en eux. Passer des semaines autour d’eux, partager leur manière de vivre, découvrir le monde dans lequel il leur a été donné de vivre et enfin comme si de rien n’était, leur faire jouer mes personnages dont les vies sont très proches des leurs. Il s’agit de les considérer avec respect. Ce sont des gens qui font attention au plus petit rien, qu’ils soient en prison ou au dehors. Ils sont nés là, y ont grandi et sont liés les uns aux autres par cet environnement instinctif et viscéral.
Après avoir erré quelques semaines par des régions où je n’avais jamais été mais que j’avais imaginées, je suis de retour à Buenos-Aires et maintenant, ici, je n’arrête pas de penser à ces images, à ces lieux et à ces gens.

le personnage  d’Argentino Vargas
La forme de mon travail est basée sur de petites idées, quelques scènes qui se lient à la réalité, et sur l’effet de rareté produit par la manière d’observer les événements. Je considère que mon travail narratif est fondé sur l’observation et une mise en relation avec les lieux et les habitants. A partir de là, je construis un scénario simple, un plan de travail adéquat et je m’immerge dans une profonde interaction entre les gens, les personnages, les lieux et le moment de tourner.
J’ai donné le rôle principal de Los Muertos à Argentino Vargas après avoir parcouru avec lui pendant plus d’un an les îles du Rio Parana. Après l’avoir accompagné de nombreuses heures dans son travail de journalier et partagé ses repas.La troisième raison est quant à elle liée à l’histoire même du film : Argentino Vargas et le personnage principal sont intimement liés par un certain isolement tant au niveau de leur lieu de vie que dans la société où leur citoyenneté n’est pas toujours reconnue.
En effet Argentino Vargas a une cinquantaine d’années. Il est analphabète. Pour confirmer son contrat, il a dû signer avec ses empreintes digitales. Il n’a pas non plus de carte d’identité nationale et c’est la raison pour laquelle il ne figure pas sur
les listes électorales. Il vit sur une petite île du nom de Lavalle au milieu du Rio Parana, dans la région de Corrientes.« Un acteur social », un travailleur anonyme, qui ne connaît pas la date exacte de sa naissance, qui n’est pas totalement reconnu comme citoyen dans un pays qui repousse constamment les limites de la misère, un tel acteur est naturellement l’acteur principal de Los Muertos.
Sur son visage est inscrite l’histoire du film.
Ça m’intéresse plus d’avoir un projet en commun avec quelqu’un comme Argentino qu’avec un acteur de Buenos Aires. La caméra ne lui fait rien, il ne sait pas ce qu’est le cinéma. Lorsque je suis allé jusqu’à son île pour lui verser le solde de son cachet, il a vu d’un coup plus d’argent qu’il n’en avait jamais vu. Tout était comme avant, la famille vivait toujours sans électricité ni eau courante, et le père n’adressait toujours pas la parole à ses enfants. Ça n’a rien changé à la vie d’Argentino, à la mienne si.