Lumière silencieuse

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SCÉNARIO ET RÉALISATION Carlos Reygadas, DIRECTEUR DE PRODUCTION Gerardo Tagle, DIRECTEUR DE LA PHOTOGRAPHIE Alexis Zabé, SON Raúl Locatelli, MONTAGE Natalia López, PRODUCTION Luisa Blanco, Fernanda de la Peza & Marcia Seeman, PRODUIT PAR Nodream Cinema & Mantarraya, Production avec le soutien de Bac films, EN COPRODUCTION AVEC Bac films (France), Arte France Cinéma (France), Motel films (Pays-Bas), Imcine/Foprocine (Mexique), Estudios Churubusco (Mexique), Ticoman (Mexique), AVEC LE SOUTIEN DE World Cinema Fund (Allemagne), Het Nederlands Fonds voor de Film (Pays-Bas)
 

Carlos Reygadas

Carlos Reygadas découvre le cinéma à l'âge de seize ans avec les films d'Andrei Tarkovski.
Il met un temps sa passion de côté pour se consacrer à des études de droit. Il intégre une Université au Mexique avant de se spécialiser dans les conflits armés à Londres. Il travaille ensuite pour l'Organisation des Nations Unies avant de décider de changer de vie en 1997.
Il se rend alors en Belgique pour passer le concours d'entrée de l'Insas où il présente un premier court métrage. Il échoue à l'examen d'entrée.
Carlos Reygadas tourne ensuite trois courts métrages avant de commencer à écrire Japon en 1999. Le film est tourné durant l'été 2001 avant d'être présenté aux Festival de Rotterdam et de Cannes où il reçoit une mention spéciale pour la Caméra d'or. Son retour sur la Croisette se fait en 2005 où il présente en compétition officielle son nouveau long-métrage, Batalla en el cielo, centré sur l'enlèvement d'un enfant. En 2007, son film Lumière silencieuse reçoit le prix du Jury à Cannes. Son film suivant Post Tenebras Lux reçoit le Prix de la mise en scène.
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Prix du jury , festival de Cannes 2007

Lumière silencieuse

Carlos Reygadas
Distribution :: 
Date de sortie :: 
05/12/2007
Mexique / France / Pays-Bas – 2007 – 2h16 – 35mm / Scope / Dolby SRD
Johan et les siens sont des mennonites du nord du Mexique.
En contradiction avec la loi de Dieu et des hommes, Johan, marié et père de famille, tombe amoureux d’une autre femme.
Les mennonites du Mexique
En Suisse, au XVIe siècle apparaît une dissidence protestante «Anabaptiste» qui prône le baptême comme un choix d’adulte. Menno Simons (1496-1561), un Hollandais originaire de la ville de Frise codifie la doctrine en incorporant un pacifisme radical. Ses adeptes sont persécutés sans merci pour leurs prises de position anti-militariste. Ils fuient la Hollande et s’installent en Prusse puis en Russie sous le règne de Catherine II. L’incessante propension de l’Europe à faire la guerre pousse une grande majorité d’entre eux à fuir vers le Canada où ils s’installent en 1873 et vers les États-Unis où des communautés amish et mennonites vivent depuis 1683.
Après la Première Guerre Mondiale, le sentiment anti-allemand grandit au Canada et l’enseignement des langues germaniques devient de plus en plus difficile. C’est pourquoi beaucoup de mennonites émigrent au Nord du Mexique en 1922. Aujourd’hui, au moins 100 000 mennonites y vivent en communauté, ayant leur propre système d’éducation et un régime unique de libertés civiles.
Ceux qui ne sont pas d’accord avec le développement matériel émigrent en Bolivie, à Belize ou dans d’autres zones du Mexique. Ils y établissent des communautés agricoles traditionnelles, sans électricité, moteur à combustion interne, téléphone ou moyens de communication modernes, et avec de rares contacts avec les populations locales. Les mennonites ont des positions différentes face au progrès matériel. Il y a des groupes modérés qui ne s’opposent pas au développement, et des groupes qui sont plus conservateurs que nos protagonistes en choisissant de vivre de la même façon qu’au XVIe siècle. Le groupe de mennonites du film est modéré, acceptant les voitures et la médecine scientifique par exemple, mais refusant encore les moyens de communication moderne comme le téléphone ou Internet.
Les mennonites parlent Plautdietsch, un dialecte germanique qui provient de la Frise et qui est proche du néerlandais médiéval et du flamand. Ils parlent espagnol avec les habitants du Mexique.

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Entretien
avec Carlos Reygadas :
Comment est née l’idée du film ?
J’avais envie de parler d’une histoire universelle - un homme marié qui tombe amoureux d’une autre femme - en la situant dans une communauté singulière : celle des mennonites au Mexique, dont la langue - proche à l’oreille de l’allemand - est châtiée, où il règne entre ses membres une vraie égalité puisqu’il n’y a aucune différence économique et sociale entre eux. Ce côté atypique m’intéressait, comme la puissance visuelle et plastique évidente de ces gens au milieu de leurs fermes.

Comment avez-vous connu cette communauté ?
Tous les Mexicains savent qui ils sont. Mais ils ne les connaissent que superficiellement. S’ils ont fait de mauvaises récoltes, ils viennent sur les marchés vendre leur fromage, afin de subvenir à leurs besoins. Du coup, aux yeux de beaucoup de mes compatriotes, les mennonites sont des gens bizarres qui parlent allemand et vendent du fromage ! (rires) Pour ma part, je les ai vraiment découverts à la fin du tournage de BATAILLE DANS LE CIEL, quand j’ai entrepris un voyage dans le nord du pays. J’ai vraiment pu observer leur manière de vivre et c’est là qu’est né le déclic de LUMIÈRE SILENCIEUSE. Il ne pouvait y avoir meilleur contexte pour cette histoire d’adultère.

Votre film s’inscrit dans un rythme singulier. D’ailleurs, votre cinéma en général, on l’a vu avec JAPÓN et BATAILLE DANS LE CIEL, entretient à chaque fois un rapport particulier à la notion de durée des plans. Est-ce un élément central de votre création ?
Pour être honnête, rien dans mes films n’est vraiment réfléchi. La part d’instinct est essentielle. Et en ce qui concerne cette notion de temps, je vais simplement au rythme nécessaire à l’histoire que je raconte. Ce rythme ne naît d’ailleurs pas sur la table de montage mais se crée sur le plateau de tournage. Je le construis en fonction de mon écriture. Je ne me couvre jamais en multipliant les prises pour tout remettre à plat plus tard. Cela ne veut pas pour autant dire que ma période d’écriture est longue et laborieuse. Car là encore, l’instinct joue un rôle primordial. J’ai ainsi écrit LUMIÈRE SILENCIEUSE en deux jours mais deux jours pendant lesquels je me mets entièrement dans l’état d’esprit de l’histoire. Je ne sais jamais au départ précisément où ça va me mener. Je laisse les événements se dérouler. Et j’agis de la même façon sur un plateau de tournage. Les deux longs plans sur le ciel étoilé qu’on voit au début et à la fin du film n’étaient pas prévus dans le scénario. Ils sont nés dans mon esprit un soir dans ma chambre juste éclairée par la lumière de l’écran de mon ordinateur en veille. Et baigné dans cette atmosphère, j’ai dû rêver à cette scène car je me suis réveillé avec ces idées précises de plans en tête. Dans chacun de mes films, je me suis senti guidé par un processus vraiment inconscient.

Comme à votre habitude, vous faites ici appel à des comédiens amateurs. Vous les avez dénichés parmi de vrais mennonites ?
Oui et ça n’a pas été simple car toute reproduction de leur image sur pellicule et ce même sous forme dessinée leur est formellement interdite. J’ai donc essuyé beaucoup de refus. Et ceux qui ont finalement acceptés ne s’étaient jusque là même jamais fait prendre en photo ! J’ai réussi à les convaincre en parlant tout simplement avec eux et en leur expliquant ce que je voulais faire. À partir du moment où ils acceptaient de m’écouter, je savais pouvoir me montrer persuasif. Avec eux devant ma caméra, mon film était sur d’excellents rails. Je ne vois pas comment j’aurais pu faire jouer leurs rôles par des « non-mennonites ». Le film aurait perdu de son sens et de son atmosphère.

Vos mouvements de caméra sont très précis, les déplacements de vos comédiens semblent chorégraphiés. Est-ce facile d’arriver à ce résultat avec des hommes et des femmes qui n’ont jamais mis les pieds sur un plateau de tournage ?
Tout se joue au casting. Il faut que je trouve des gens intelligents et sensibles et par là-même capables de sentir exactement ce dont j’ai besoin. À partir de là, mon travail consiste à les aider à se sentir à l’aise, à la fois libres et capables d’obéir à des contraintes précises de déplacement, de regard... Mais, pour arriver à ce résultat, je m’appuie sur un élément primordial : le temps. Je ne fais ainsi que 3 ou 4 plans par jour, sans jamais dépasser les 3 prises. Le tournage s’est ainsi étalé sur trois mois.

Vous répétez beaucoup avant chaque scène ?
Oui mais ces répétitions sont exclusivement destinées à l’équipe technique, afin qu’elle puisse visualiser les déplacements des acteurs. Je ne répète jamais le texte avant une prise.

Vous collaborez pour la première fois avec le directeur de la photo Alexis Zabe. Pourquoi l’avoir choisi ?
Diego Martinez Vignatti, qui avait travaillé sur JAPÓN et BATAILLE DANS LE CIEL n’était pas libre. Et j’ai choisi Alexis parce qu’il aime travailler à la lumière naturelle. LUMIÈRE SILENCIEUSE constituait donc un vrai challenge pour lui, d’autant plus difficile à relever que mon équipe technique était particulièrement réduite : 11 personnes en tout, en comptant les assistants de production. Mais le résultat de son travail est somptueux.

Au milieu de votre film, on a la surprise d’entendre in extenso la chanson de Brel, Les bonbons. Qu’est-ce qui vous en a donné envie ?
J’ai entendu mes premières chansons de Brel dans mon enfance. Puis j’ai appris à l’aimer lorsque j’ai habité en Belgique pendant 3 ans. Mais là encore, je peux dire que la présence de ce titre est au départ le fruit du hasard. J’étais en train d’écrire le scénario quand quelqu’un m’a donné un coffret de Brel. Et le simple fait de le réécouter m’a donné envie de sa présence dans mon film. Pour autant, je ne suis pas idiot : je trouve évidemment qu’il y a une vraie cohérence dans ce choix. Il se dégage de Brel la même puissance de vie, la même passion que mon héros. Même si ce dernier vit dans une communauté répressive où il ne peut pas exprimer beaucoup de choses, ce sont à mes yeux des frères d’armes !

Votre film frappe aussi par votre absence de tout jugement moral sur l’adultère en général et le comportement de votre personnage principal en particulier. Est-ce essentiel pour vous ?
Je n’aime pas les films où on nous explique en détails comment sont les personnages et ce qu’ils ressentent. Dans la vie, ça ne se passe jamais comme ça. On observe et on tire les conclusions sans connaître tout de celui qu’on a en face de soi. C’est ce que je cherche à faire dans mes films. À mes yeux, un grand film est un moment de communion de la vision de la vie et de ses mystères. Quand au cinéma un réalisateur me montre son désir de partager sa vision du monde avec moi, je suis enchanté.