Massaker

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Réalisateurs : Monika Borgmann, Lokman Slim, Hermann Theissen
Idée originale Monika Borgmann
Image Nina Menkes
Son Hermann Theissen
Montage Anne de Mo, Bernd Euscher
Musique FM Einheit
Producteurs Joachim Ortmans, Marie-Michèle Cattelain, Philippe Avril, Lokman Slim, Werner Schweitzer
Distribution ZOOTROPE FILMS
Une coproduction LICHTBLICK FILM (Allemagne), UNLIMITED (France), UMAM PRODUCTION (Liban), DSCHOINT VENTSCHR (Suisse) WDR (WestdeutscherRundfunk Koln)
Avec la participation de Schweizer Fernsehen DRS et le soutien de Filmstiftung NRW, MEDIA, Communauté Urbaine de Strasbourg.

 

M. Borgmann / l. Slim / H. Theissen

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Massaker

M. Borgmann / l. Slim / H. Theissen
Distribution :: 
Date de sortie :: 
22/02/2006
FRANCE/LIBAN/ALLEMAGNE. 2004. 1h39. 35mm. 1,85. Couleurs. Dolby SR.
Du 16 au 18 septembre 1982, pendant deux nuits et trois jours, "Sabra et Chatila", chef-lieu de la présence palestinienne civile, politique et militaire au Liban est mis à feu et à sang.
Vingt ans plus tard, six participants à ce massacre qui a choqué l'opinion publique mondiale racontent pour la première fois leurs excès meurtriers et barbares.
Ni parodie de tribunal, ni séance de thérapie, Massaker laisse parler des tueurs pour ouvrir, au-delà de ce massacre, une réflexion sur la violence collective.

Entretien

Quelles sont les motivations personnelles qui vous ont poussés à réaliser ce film ?
Monika Borgmann : La violence est un phénomène qui me passionne depuis très longtemps ; plus exactement, ce qui pousse un homme à devenir violent et à commettre certains crimes. Je crois aussi que la question de la violence est une question universelle. Je veux dire par-là qu’il doit être possible de rechercher partout des réponses à cette question, en dépit du contexte historique, culturel et politique dans lequel elle se produit. Si bien que lorsque j’ai eu l’idée de faire un film consacré à la violence collective, le massacre de Sabra et Chatila s’est imposé de lui-même comme un sujet évident. L’idée du projet remonte à 1996, mais ce n’est qu’en 1999 que j’ai rencontré la première personne ayant participé au massacre. Je me suis entretenue deux heures avec elle, et de cet entretien est né le projet.

Lokman Slim : J’étais à Beyrouth durant l’invasion israélienne de 1982 et le massacre. La maison de mes parents se trouve à environ à un kilomètre des camps. Pendant le massacre, des rumeurs ont couru selon lesquelles de terribles choses se produisaient dans les camps. Des gens sont même venus se réfugier dans notre jardin. Mais personne ne savait vraiment ce qui se passait. Tout le monde était encore sous le choc de l’assassinat de Béchir Gémayel. Et puis, le second jour du massacre, une section des Forces libanaises a fait irruption chez nous. Ma mère a téléphoné à quelqu’un de l’armée libanaise, ils sont venus avec des tanks et ont protégé le retrait des miliciens hors de notre maison et du quartier. J’ai donc des souvenirs très personnels de ce massacre. Deux jours plus tard, je me suis rendu sur place et j’ai vu les membres de diverses organisations médicales, comme la Croix-Rouge, qui enterraient les victimes. Le massacre de Sabra et Chatila est resté gravé dans ma mémoire et n’a cessé de soulever de nombreuses questions sur l’idée de responsabilité et sur la nature humaine.

Hermann Theissen : En 1995, Monika Borgmann et moi-même, comme auteur et réalisateur/monteur respectivement, avons produit un documentaire, pour Deutschlandfunk la radio nationale allemande, consacré aux survivants de Sabra et Chatila. C’était un document important car il commémorait ce massacre presque oublié. On y analysait les circonstances de cette tuerie organisée, on montrait la responsabilité de la communauté internationale et de l’armée israélienne et, surtout, on donnait la parole aux survivants traumatisés. Mais en dépit de tout ça, j’avais le sentiment qu’il manquait quelque chose. Aux yeux des survivants, les tueurs étaient évidemment des bêtes, Les années suivantes, j’ai beaucoup travaillé sur la guerre civile dans l’ancienne Yougoslavie et j’ai été confronté aux mêmes questions là-bas. J’ai également pris part au débat suscité par les livres de Daniel Goldhagen (Les Bourreaux d’Hitler : l’Allemand moyen et l’Holocauste) et Christopher Browning (Des hommes ordinaires : le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne). Lorsque Monika Borgmann m’a annoncé en 2001 qu’elle avait retrouvé un tueur impliqué dans le massacre de Sabra et Chatila et qu’elle m’a proposé de participer au film qu’elle comptait réaliser sur ces tueurs, j’y ai immédiatement vu une chance de trouver certaines réponses à mes questions.

Pourquoi avez-vous décidé de parler exclusivement avec les bourreaux ?
M. : En écoutant les survivants, on apprendra essentiellement quelque chose sur leur souffrance personnelle, ce qui est naturellement très important et ne doit pas être évacué. Mais nous pensons qu’il y a au moins deux raisons majeures pour lesquelles parler aux bourreaux était essentiel…

L. : …Si nous voulons en savoir davantage, par exemple, sur les donneurs d’ordre, les responsables de la logistique, etc..., nous ne pouvons obtenir de telles réponses des survivants. Seuls les bourreaux peuvent répondre. En d’autres termes, si nous voulons reconstruire un événement comme celui-ci, nous avons besoin, aussi, de la parole des bourreaux. Et si nous voulons comprendre le mécanisme de la violence individuelle et collective, nous devons également les écouter, savoir ce qu’ils ont ressenti tandis qu’ils commettaient ces crimes…

H. : Il existe de nombreux films sur les victimes et les survivants des massacres. En général, lorsque vous les visionnez, vous vous identifiez aux survivants et vous n’êtes pas forcés de « comprendre » les tueurs. Seulement, comme l’Histoire l’a maintes fois prouvé, la brutalité sans limite fait partie intégrante de l’éventail des possibilités humaines. Me confronter à ces gens a par conséquent été difficile mais utile, comme il a été difficile et utile de trouver un équilibre entre les sentiments de haine qu’ils m’inspiraient et une compréhension intellectuelle de leurs actes. Je pense qu’une telle confrontation sera tout aussi douloureuse et utile pour les spectateurs et qu’elle permettra de débattre de ces questions.

Comment les avez-vous retrouvés et comment avez-vous réussi à les convaincre de parler ?
M. : Nous avons pris comme principe de base de ne pas divulguer leur identité. Mais précisons également que les six hommes qui apparaissent dans le film vivent actuellement parmi nous, au sein de la société libanaise, et mènent une vie normale.

L. : On nous a posé la même question, au cours d’une discussion à Beyrouth, après la projection de Massaker, et j’ai répondu ceci : « Tous les Libanais qui ouvriront leurs carnets d’adresse trouveront les numéros de téléphone de plusieurs personnes ayant participé à la guerre ». Au cours de cette guerre « civile », bien des massacres ont été commis par toutes les parties impliquées, pas seulement par les Forces Libanaises : ce qui signifie que tout le monde au Liban a des voisins qui ont peut-être commis le même genre de crimes. Le massacre de Sabra et Chatila reste un tabou au Liban. Il faudra attendre qu’un changement politique ait lieu dans ce pays avant de pouvoir en savoir davantage et que la responsabilité libanaise dans ce massacre soit reconnue.

M. : Trouver les bourreaux a été une chose plus aisée que nous ne le pensions. Construire avec eux une relation de confiance suffisante qui nous permette de tourner a été en revanche plus difficile.

L. : Il nous a fallu du temps pour établir une relation de confiance avec ces hommes. Nous étions à l’écoute. Nous n’avons jamais adopté l’attitude de juges ou de complices. Nous avons simplement passé beaucoup de temps à écouter ce qu’ils nous disaient sur leur histoire personnelle pendant cette guerre, leur vie quotidienne aussi. C’est ainsi que s’est développée cette relation de confiance. Au cours de cette période, qui a duré plusieurs mois, nous n’avons qu’assez rarement mentionné ou discuté de Sabra et Chatila. On s’est juste assuré qu’ils se trouvaient là ce jour-là. Nous avions peur de perdre la spontanéité du premier entretien. Et ce n’est donc qu’au moment du tournage qu’on leur a demandé de parler en détail de leurs actes lors du massacre.

Avez-vous rencontré des problèmes durant la préparation du film ?
M .: Oui. Vers la fin septembre 2001, nous avions trouvé cinq personnes qui avaient effectivement participé au massacre. Pour une raison qui nous échappe encore aujourd’hui, les Forces de sécurité ont été informées de leur implication dans ce projet et les ont arrêtées toutes les cinq.

L. : Ces cinq hommes ont été arrêtés ; mon appartement a été fouillé et nous avons même, le lendemain, été « invités à boire un café » dans un bureau de Sûreté de l’Etat ou supposée telle. Nous y avons passé huit heures durant lesquelles ils nous ont interrogés. Par la suite, les cinq hommes ont été jugés et condamnés pour avoir menti sur leur implication dans ce massacre.

M. : Après leur arrestation, nous avons dû repartir de zéro. Nous étions en novembre 2001. Et cette fois-ci, nous avons fait encore plus attention qu’avant, si bien que nous avons mené une sorte de double vie durant plusieurs mois.

Pourquoi ces hommes ont-ils décidé de parler ?
M .: Nous avons eu le sentiment qu’ils avaient besoin de parler. Et la manière dont ils ont si rapidement oublié la présence de la caméra nous a surpris. À la limite, on pourrait dire que ce tournage a été pour eux une sorte de thérapie, même si nous n’avons jamais cherché à être leurs thérapeutes. C’était la première fois qu’ils parlaient en détail de ce massacre, et ce sera probablement la dernière — une réaction, somme toute, compréhensible.

L. : En 1991, une loi d’amnistie a été votée. Du coup, plus personne au sein de l’État ne souhaite parler aujourd’hui de ces événements, ni même qu’ils soient évoqués. Et c’est peut-être une des raisons annexes qui a poussé nos témoins à parler.


Éprouvent-ils du remords face aux atrocités qu’ils ont commises ?
M. : Ils ressentent plus de pitié pour eux-mêmes que pour leurs victimes. Aucun d’eux ne remet le massacre en question ou ne sollicite, ne serait-ce qu’indirectement, le moindre pardon. Cela peut s’expliquer par le fait qu’ils agissaient en temps de « guerre civile ». Ils étaient à la fois bourreaux et victimes : chacun d’eux a perdu un membre de sa famille, un ami ou un proche.

Pensez-vous que cette loi d’amnistie a été une bonne chose pour le Liban ?
H.: Tous les massacres commis au Liban pendant la « guerre civile » sont désormais un sujet tabou. C’est ce que Hermann Lübbe a nommé le « silence communicatif » à propos de la période de l’après-guerre allemande. Mais en Allemagne, nous avons eu les Procès de Nuremberg et, dès 1968, un débat s’est ouvert sur les questions de responsabilité et de culpabilité. En Afrique du Sud, les Commissions de la vérité ont ouvert le chemin de la réconciliation. Au Liban, il y a toujours un « silence communicatif » et les anciens « seigneurs de la guerre » font toujours partie des sphères du pouvoir et de la haute société. Alors pourquoi les « gens de la rue » montreraient-ils un quelconque remords quand leurs supérieurs poursuivent leur carrière en toute impunité ? En outre, presque toutes les institutions de cette société ont été impliquées dans la « guerre civile » et les tueries : les familles riches et leurs clans, le parti communiste autant que les églises chrétiennes et les associations musulmanes, les Syriens, les Israéliens, les Palestiniens, etc... Jusqu’à présent, aucun d’eux n’a manifesté un quelconque effort d’autocritique. Si bien que d’une certaine manière, on pourrait dire : « Jusqu’à maintenant, la guerre civile n’a pas cessé ».

L. : Ce film est une protestation contre toute une culture de l’amnésie. Le Liban n’aura pas la chance, chaque fois qu’un crime est commis, de voir une commission internationale se pencher dessus. Ce film est, entre autres choses, un appel adressé aux Libanais afin qu’ils assument leur présent et leur futur aussi bien que leur passé si longtemps violent.

Certains des bourreaux qui avaient décidé de parler ont-ils fait marche arrière ?
M. : L’un d’eux a changé d’avis à la dernière minute. Depuis des semaines, son accord était chose acquise, mais il ne s’est pas présenté le jour du tournage. Dans le film, l’un des bourreaux précise que certains miliciens ont refusé d’entrer dans Sabra et Chatila en disant : « Nous ne pouvons commettre de tels actes » et qu’ils sont repartis sans être punis.

L. : Il s’agissait de l’un d’entre eux. Il avait quitté sa section et était reparti chez lui. Quelques heures après, il est revenu sur place volontairement parce qu’il avait peur d’être exclu de sa section ou d’apparaître aux yeux des autres comme un lâche. Si bien qu’il est revenu, a abattu un homme dans son lit et est à nouveau reparti chez lui. Mais il avait ainsi prouvé à sa section qu’il était un homme et que sa « virilité » ne pouvait être sujette à caution. Son histoire en dit long sur la mécanique de groupe, sa structure et ce qu’on nomme violence collective.

Comment avez-vous planifié et organisé le tournage ?
M . : On a tenté d’être le plus discret possible. Nous étions une toute petite équipe. Nina Menkes était la directrice de la photographie, Hermann Theissen l’ingénieur du son et Lokman et moi les intervieweurs. Nous n’avons pas interféré l’un sur l’autre. Il y avait une profonde compréhension entre nous. Nous savions exactement ce que nous voulions obtenir et comment y arriver. Lokman conduisait l’entretien. Ce qui nous a aidés aussi, c’est que nous soyons un homme et une femme, un Libanais et une étrangère, un homme parlant parfaitement l’arabe et une femme le parlant nettement moins bien. Ces différences nous ont permis de poser nos questions de manière différente.

Pourquoi vous êtes-vous concentré sur le langage corporel des bourreaux ?
M. : Cette idée date de 1993. J’avais effectué un long entretien avec un ancien « sniper » libanais. Et pendant cet entretien, la manière dont se mouvait cet homme assis en face de moi me semblait beaucoup plus intéressante que ce qu’il disait. Ou du moins, et plus précisément, les deux langages se complétaient. Dans la mesure où nous savions dès le départ que ces bourreaux n’auraient ni visages, ni noms, leur langage corporel pouvait devenir un parti pris de filmage.

Vous avez fait un certain nombre de choix narratifs formels comme le recours à des plans esquissant les dispositifs du massacre, à des photos, à la force évocatrice des mots. Pouvez-vous nous en parler ?
L. : Lors du tournage avec notre tout premier témoin, je lui ai demandé de dessiner un plan représentant la manière dont le massacre s’était déroulé. Et j’ai été surpris par la précision de sa mémoire. Cette idée permettait en outre de vérifier leurs informations. Si bien que nous avons décidé de leur demander, à tous, de dessiner de tels plans. Au stade du montage, nous n’avons pas cependant utilisé cet élément dans ce but précis. C’était simplement un élément visuel qui était, en tant que tel, très « beau » également. L’un d’eux a une fonction supplémentaire : je veux parler du cercle au début du film. Ce plan est si minimaliste qu’il donne au film un aspect presque universel et lui permet visuellement d’évoquer bien d’autres massacres comme ceux de Pologne, du Rwanda ou du Cambodge.

M. : Je voudrais ajouter quelque chose concernant les photographies. Il était important pour nous de confronter ces bourreaux à des photos de leurs victimes et de voir leurs réactions. Nous en avons trouvé sur Internet, ou dans des archives très facilement accessibles. Au fur et à mesure de la préparation, nous avons découvert beaucoup de choses sur les personnalités de nos témoins, et nous avons alors réfléchi à la manière dont nous les mettrions en présence de ces photos. Un exemple : nous savions que l’un d’eux, dans le privé, est peintre. Lokman a donc eu l’idée de dérouler devant lui des tirages comme on déroule une toile. Lors du montage, nous avons néanmoins fait le choix de montrer les réactions les plus variées et les plus fortes.

L. : Nous avons monté le film de manière à ce que le choc provienne du chemin que font les mots dans l’esprit du spectateur. Ce n’est pas le contenu visuel du film lui-même ni les quelques photos d’archives, d’ailleurs très floues, qui provoquent l’horreur mais bien la parole.

Pourquoi avoir fait appel à deux monteurs différents ?
M. : En Allemagne, on a d’abord travaillé avec un premier monteur, Bernd Euscher. Mais sa conception du film était totalement différente de la nôtre. On se doutait que ce serait un film difficile à monter, dès le départ. Parce que le principe du tournage était le suivant : être au plus près des corps des bourreaux lorsqu’ils parlent, ce qui n’est pas du tout évident. Il a refusé cette approche et voulait instaurer une distance et se protéger. C’est ainsi que nous l’interprétons, en tout cas. Du coup, Lokman et moi sommes retournés à Beyrouth et avons repris le processus du montage à zéro avec Anne de Mo. L’accord entre nous trois a été parfait et le film en est la preuve.

Pourquoi avoir tourné dans des lieux si anonymes ? En fonction de quels critères les avez-vous sélectionnés ?
L. : Nous voulions des décors anonymes, car ils renforcent la portée universelle du film. Était donc exclu a priori tout plan de Beyrouth, du Liban ou des camps. Ensuite la plupart des bourreaux ont des familles et nous ne pouvions les filmer chez eux. Par conséquent, nous devions trouver d’autres lieux où l’intimité d’un tournage aussi particulier pouvait être préservée.

M. : Seul un témoin a été filmé chez lui, tout simplement parce qu’il habite dans une sorte de « no man’s land ». Il s’agit de l’homme aux chats. Les montrer était une décision absolument consciente. Ça lui permettait de devenir humain. Bien sûr ces hommes sont des bourreaux et des criminels, mais ce sont d’abord des hommes. Filmer leur corps nous a permis de souligner leur « côté humain ».

Avez-vous pu vérifier la véracité des faits relatés par ces six hommes ?
L. : Durant la période de préparation du film, l’une des choses que nous avions à faire en priorité, parmi d’autres, était justement d’être certains qu’ils avaient bien participé au massacre de Sabra et Chatila. C’est le cas : nous pouvons confirmer qu’ils ont participé directement, d’une manière active, à ces massacres. Quant à la question du contenu et de la vérité de leurs témoignages, pour en juger vous devez garder présent à l’esprit deux choses : d’abord, ils témoignent vingt ans après les faits, et enfin, bien que leur témoignage soit selon nous avéré, la seule manière de savoir exactement ce qui s’est passé serait d’avoir accès aux archives des différents pays et des différentes organisations impliqués dans ce massacre : Israël, le Liban, les U.S.A, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’O.L.P., les Forces Libanaises. Il faut aussi se rappeler que le massacre a eu lieu après le retrait de la FINUL du Liban, et qu’une fois commis, aucune commission internationale n’a été constituée afin d’enquêter. En outre, il faut savoir que des 60 heures filmées, il ne reste que 100 minutes. Les éléments non retenus, les « chutes » contiennent également des informations sur le massacre qui, même si elles n’ont pas été conservées dans le montage final, confirment ce qu’on y entend. Enfin, dernière chose mais non la moindre, notre but initial n’était absolument pas de faire un documentaire d’investigation sur le massacre de Sabra et Chatila.

Comment votre film a-t-il été reçu à Beyrouth dans le cadre de la manifestation « Violence civile et souvenirs de guerre » que vous avez organisée en septembre 2005 ?
M. : Très bien. Nous sommes heureux qu’il ait provoqué de nombreuses discussions dans la presse comme à l’issue de la projection. La censure libanaise nous a autorisés à le projeter une fois lors de cet événement, mais nous espérons bien que d’autres projections auront lieu un jour. Notre film répond, semble-t-il, à un besoin de la société civile libanaise, même s’il est source de controverses. Un des plus beaux compliments que nous avons reçus a été le suivant : « Votre film aurait-il été consacré au massacre de Damour ou à un autre, il n’aurait pas été très différent parce que vous avez montré l’essentiel. Même si les motivations politiques changent, ce qui est dit sur la violence reste identique. » Ça rejoint ce que dit un de nos six bourreaux : « Tuer la première fois est difficile, la seconde fois moins, la troisième encore moins, et ensuite ça ne change plus rien. »