Mon trésor

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Réalisation Keren Yedaya
Scénario Keren Yedaya, Sari Ezouz
Image Laurent Brunet
Son Tully Chen
Montage image Sari Ezouz
Montage son Cécile Chagnaud
Mixage Israël David
Producteurs Emmanuel Agneray et Jérôme Bleitrach, Marek Rozenbaum et Itai Tamir
Coproduction Bizibi – Transfax Film Production • avec la participation de Canal +
Avec le soutien du Fonds Rabinowits pour le projet Art-Cinéma et Hot Vision; Fonds du Film Israélien et le programme MEDIA de la Communauté Européenne • Lauréat de la Bourse d’Aide au Développement du CNC - Festival du Cinéma Méditerranéen de Montpellier 2001

 

Keren Yedaya

Féministe, membre d’associations de lutte pour les droit de la femme, elle milite aussi dans des groupes de protestation contre l’occupation des territoires palestiniens. Ses films constituent un prolongement direct de son activisme politique. Ce sont des portraits de femmes luttant pour leur dignité dans une société machiste, militariste et fortement divisée en classes.
Keren Yedaya a suivi des études de cinéma à l’école Camera Obscura de Tel-Aviv.
Son film de fin d’études, Elinor (1994) décrit les humiliations quotidiennes dont est victime une jeune appelée de l’armée israélienne. Dans son deuxième court-métrage, Lulu (1998), elle aborde pour la première fois le thème de la prostitution. Remarquée par le producteur français, Emmanuel Agneray, elle est invitée en France où elle réalise, en 2000, son troisième court-métrage Les dessous, qui se déroule dans une cabine d’essayage d’un grand magasin parisien.
Elle réalise en 2003, Mon trésor
Elle réalise en 2008, Jaffa
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

La Caméra d’Or et le Grand Prix de la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2004.

Mon trésor

Keren Yedaya
Distribution :: 
Date de sortie :: 
01/12/2004
France / Israël – 2004 – 1h40 – 35 mm – couleur – 1,66 – Dolby SR


Ruthie et Or, une mère et sa fille de 17 ans, vivent dans un petit appartement à Tel-Aviv. Ruthie se prostitue depuis une vingtaine d'années. Or a déjà essayé plusieurs fois et sans succès de lui faire quitter la rue.
Le quotidien de Or est une succession sans fin de petits boulots : faire la plonge dans un restaurant, laver des cages d'escaliers, récupérer des bouteilles consignées, tout en allant au lycée quand elle le peut.
L'état de santé de Ruthie devient critique. Alors que sa mère sort d'un énième séjour à l'hôpital, Or décide que les choses doivent changer.

Entretien avec Keren Yedaya

Vous êtes-vous inspirée d’événements réels pour le scénario  de Mon trésor ?
L’histoire et les personnages du film s’inspirent de faits réels. Mais ma connaissance du milieu des prostituées remonte à une époque bien antérieure à l’écriture du scénario. Pendant de nombreuses années, j’ai en effet rencontré des jeunes en difficulté, des femmes et des hommes qui essayaient de se sortir du monde de la prostitution. Toutes les histoires que j’ai entendues se retrouvent ainsi entremêlées dans cette histoire d’une fille et de sa mère.

Comment se passe votre collaboration avec Sari Ezouz, à la fois coscénariste et monteuse ?
Je connais Sari Ezouz depuis huit ans. Elle est monteuse et a travaillé sur mon court-métrage, Lulu, et c’est ainsi que notre collaboration a commencé. Sa participation à mes films débute dès les balbutiements du scénario et s’achève avec la sortie du film. Elle est ma principale conseillère et notre collaboration est fondamentale. En général, j’écris le scénario, mais nous le revoyons ensemble presque chaque jour. Elle réécrit parfois certains dialogues, apporte des idées et participe même aux choix stylistiques, au story-board et au casting. Et, bien sûr, au montage, où son implication est totale. L’écriture est un processus particulièrement solitaire et frustrant – qui me fait penser au mythe de Sisyphe. C’est pourquoi l’aide de Sari m’est essentielle.

La relation mère/fille est d’autant plus riche que les rôles semblent inversés: c’est Or, la jeune fille, qui “materne” sa mère…
J’ai été touchée d’apprendre que plusieurs personnes se sont reconnues dans cette relation très complexe, même si elles n’ont pas elles-mêmes connu une relation aussi tumultueuse. Il n’empêche qu’un tel renversement des rôles concerne beaucoup de monde. D’autre part, ce type de rapport est très répandu chez les prostituées et leurs filles. Une femme dans la situation de Ruthie, qui s’inflige un supplice et  s’autodétruit au quotidien, est incapable de s’occuper d’elle-même et encore moins de quelqu’un d’autre.

Vous dénoncez l’instrumentalisation du corps de la femme, livré en pâture aux hommes…
La société sacrifie les hommes pour qu’ils deviennent des “soldats” et sacrifie les femmes pour qu’elles deviennent des “putes”. Le corps de la femme devient une “récompense” pour les soldats – une compensation du fait qu’ils acceptent de mourir pour rien. La perception des femmes comme objets n’est qu’un des comportements violents propres à la psychologie de l’homme, en tant que mâle, en tant que soldat. Il est évident que cela reflète une réalité, tant en Israël qu’en Palestine. Dans cette situation violente d’occupation et de guerre, la société a besoin d’une distribution des rôles poussée à l’extrême. Mais cette répartition des rôles existe à une plus ou moins grande échelle dans toute société. Vous prenez aussi pour cible le système social qui n’a que mépris pour les “marginaux”. Ruthie et Or font partie de ces femmes que nous ne voyons que  lorsqu’elles nous dérangent ou que nous avons besoin de leurs  services. Ce sont les “êtres transparents” de notre société. Cela est vrai non seulement en Israël, mais également dans le reste du monde. Dans le film, j’ai essayé de montrer le regard que porte la société sur ces “êtres transparents”. Ce regard qui parfois ne les perçoit pas, mais qui les domine ou les exploite…

Vous livrez peu d’informations sur les personnages et mon trésor est davantage un film “comportemental” que psychologique.
J’ai très précisément travaillé la psychologie des personnages (principaux et secondaires), notamment en discutant beaucoup avec les comédiens. C’est ce qui me permet ensuite d’atteindre cette vérité dans le comportement des personnages. Mais mes personnages ne sont pas conscients d’eux-mêmes, d’ailleurs ils ne parlent pas d’eux-mêmes. En outre je ne veux pas m’appesantir trop sur les personnages, que tout soit trop clair, didactique, ou complaisant.

La scène d’ouverture est tournée à la manière d’un documentaire.
L’idée était de montrer une rue quelconque de Tel-Aviv et de tromper un peu le spectateur pour ne pas lui présenter immédiatement l’héroïne. J’ai même voulu le déconcerter en filmant la silhouette d’une fille pouvant ressembler à l’héroïne éventuelle d’un film, tandis qu’Or s’approche de la caméra, sans que le spectateur la remarque car c’est une fille “transparente”. Et ce n’est qu’à la fin de ce plan ou au début du plan suivant que le spectateur comprend que cette fille “inintéressante”, qui ramasse les bouteilles vides est, en réalité, l’héroïne. Ce premier plan est à rapprocher de la fin du film où je franchis un pas supplémentaire, après avoir obligé le spectateur à s’intéresser, durant une heure trente, à des femmes qu’il aurait peut-être évitées du regard. Désormais, il est mûr pour les regarder en face. Au dernier plan, Or lui adresse un regard que, j’espère, il n’oubliera pas lorsqu’il croisera à nouveau dans la rue une fille ou une femme comme elle. 

Le film est une succession de plans-séquences dans lesquels les personnages entrent et sortent en toute liberté.
L’idée de ne pas déplacer la caméra m’est venue lors de l’écriture du scénario. J’avais l’impression de ne presque rien connaître au langage cinématographique, et j’avais envie de remonter à ses origines, c’est-à-dire au cadre. Avant de déplacer la caméra, il faut savoir composer un cadre. Et ça, je voulais l’apprendre. J’ai donc travaillé sur le scénario et le story-board avec des livres de photographie. Le photographe qui m’a le plus influencée était William Klein. Ses cadres semblent sans limites. En parallèle, j’ai vu beaucoup de films, que je n’aime pas, où la caméra se déplace sans cesse, mais ne nous transporte jamais. Et j’ai compris alors ce que je ne voulais pas faire. En outre, j’essaye d’aborder la prise de vue comme une aventure. Et dans chacun de mes films, je fais des choix difficiles pour me mettre à l’épreuve. Je ne peux pas créer sans cette tension.

La scène où Or quitte Ido est presque décadrée et les personnages se retrouvent au bord du cadre.
C’est un moment où les choix esthétiques rejoignent les préoccupations sociales. Nous devons faire un effort pour voir les hommes et les femmes qui vivent en marge de la société, car nous préférons de toute évidence vivre notre vie en ignorant la laideur du monde. Je n’ai pas voulu créer dans le film une situation qui s’éloigne de la réalité, en plaçant, par exemple, Or et Ruthie au centre du cadre. Au contraire, j’ai voulu que le public soit contraint de faire un effort pour les trouver. Espérons que cet effort lui vienne plus naturellement après avoir vu le film.

Il n’y a presque pas de gros plans, comme si vous cherchiez à garder une certaine distance entre les personnages et le spectateur.
Il est vrai que j’aime créer une certaine distance. J’ai l’impression que cela produit une sensation d’objectivité “documentaire”, comme si on ne manipulait pas le public. Cela donne au film davantage de réalisme. J’ai voulu que le public ait le sentiment qu’il est maître de sa relation aux personnages. J’espère qu’au bout du compte, malgré cette distance – ou peut-être grâce à elle – nous nous sentons justement plus proches des personnages.

Quels sont les cinéastes qui vous inspirent ?
De nombreux réalisateurs et de nombreux films m’influencent. Même le cinéma que je n’apprécie pas m’influence. Les cinéastes qui m’ont particulièrement inspiré pour Mon trésor sont Robert Bresson, Yasujiro Ozu et les frères Dardenne, mais également, en toile de fond, Pier Paolo Pasolini, Jean-Luc Godard, Spike Lee ou Mike Leigh.

Comment avez-vous choisi les deux comédiennes principales ?
J’ai découvert Ronit Elkabetz dans les films qu’elle a tournés avant Mariage tardif de Dover Kosashvili. J’ai toujours pensé qu’elle était étonnante. Mais je l’ai choisie pour le rôle de Ruthie après l’avoir rencontrée à Paris, dans un bar. Je suis tombée amoureuse de sa personnalité. Quant à Dana Ivgy, les deux années précédent le tournage je l’ai rencontré pratiquement tous les deux mois pour des essais, des discussions… J’ai attendu très longtemps avant de lui confirmer mon choix… sans pour autant avoir jamais fait de mouvement vers d’autres comédiennes! Au fond je savais que c’était elle et je ne l’ai pas regretté.

Les deux comédiennes sont si justes qu’elles semblent oublier la présence de la caméra. Comment les avez-vous dirigées?
Le plus important était de créer un sentiment de confiance et de proximité entre nous trois. En amont du tournage, je n’ai pas pour habitude de faire beaucoup de lectures. L’essentiel du travail a consisté en conversations. C’est ainsi que nous sommes devenues amies. Après avoir énormément discuté du scénario et des personnages, nous avons abordé les différentes séquences pour, parfois, en modifier ou en supprimer certaines – voire en  inventer de nouvelles. Avant le tournage, nous avons répété dans l’appartement avec le chef-opérateur pendant deux jours. La fixité du cadre a imposé que l’on définisse avec précision les déplacements des personnages. Nous avons exploré les possibilités de chaque séquence. Mais en amont du tournage, nous n’avons fait que des répétitions mécaniques, sans émotions. Nous avons gardé l’émotion pour la prise de vue.

Vous avez remporté la Caméra d’Or. Qu’est-ce que cela a changé pour vous?
Le plus important à mes yeux, en remportant la Caméra d’Or, est la reconnaissance et l’amour que le film, Ruthie, Or et moi-même, avons suscités. Le Festival de Cannes et son palmarès n’ont fait que marquer le début – fracassant – de ce qui m’attendait par la suite. Cet amour me donne la force de poursuivre sur la voie difficile que j’ai choisie, tant sur le plan cinématographique que social et politique. Je pense que ce prix m’aidera à faire mon prochain film. En attendant, en Israël, le film a rencontré un succès inattendu: les salles sont pleines et les critiques excellentes.