Mon voyage d'hiver

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réalisation et scénario Vincent Dieutre
image Benoît Chamaillard, Jean-Marie Boulet
son Patric Chiha
montage Dominique Auvray
montage son Marie Tisserand
mixage Nathalie Vidal, Bernard Gabus
producteurs Emmanuel Giraud, Kathleen de Béthune
productrice exécutive Catherine Hannoun
directeur de production François Drouot
coproduction Les Films de la Croisade, Films Sans Frontières Production, Simple Production, Carré Noir RTBF Liège, Tag/Traum
avec le soutien du Centre National de la Cinématographie et de Eurimages

 

Vincent Dieutre

Depuis son premier long-métrage Rome Désolée (1996), Vincent Dieutre explore les limites du documentaire, de l’autobiographie filmée, de l’installation vidéo (Sakis : Un Tombeau, 2011) et de la création radiophonique.
Cinéaste avant tout, la reconnaissance critique et publique de sa démarche lui permet de continuer à inventer son cinéma à la première personne, nourri d’art, de musique et d’intime.
Pour le cinéma, ses contre-propositions au documentaire historique (Fragments sur la Grâce2006) ou au film pornographique (Despues de la Revolucion, 2007) affirment la diversité de son travail. En 2002, il commence une série de petites formes qu’il nomme ses Exercices d’Admiration et après Kawase, Eustache et Cocteau, il vient d’achever un Exercice d’Admiration à Roberto Rosselini : Viaggio nella Dopo-storia, voyage en post-histoire (Berlinale 2015). Il tourne aussi pour la télévision, notamment Bonne Nouvelle (2002) et Jaurès (Teddy Awards, Berlinale 2012) et travaille régulièrement pour la radio. Tout son travail explore l’inconscient européen qu’il soit culturel, sexuel ou politique sous l’angle de la subjectivité la plus radicale. Ses deux films les plus remarqués, Leçons de Ténèbres (2000) et Mon Voyage d’Hiver (2003) ouvraient le cycle des Films d’Europe qu’il clôt aujourd’hui en Sicile avec Orlando Ferito.


Filmographie
2015 Orlando Ferito
2015 Viaggio nella Dopo-storia
2012 Jaurès
2008 Despuès de la revolucion
2006 Fragments sur la grâce
2003 Mon voyage d’hiver
2002 Bologna Centrale
2001 Bonne Nouvelle (Prix du jury à Locarno vidéo)
2000 Leçons de ténèbres (Prix du Jury au FID Marseille)
2000 Entering Indifference
1995 Rome désolée  

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Sélection Forum - Festival international du Film de Berlin, 2003

Mon voyage d'hiver

Vincent Dieutre
Distribution :: 
Date de sortie :: 
19/11/2003
France / Belgique – 2003 – 1h43 – 35 mm – couleur – 1,66 – DTS SR
Vincent a quarante ans. Hanté par la figure de Schubert, cet homosexuel cultivé et fragile s'embarque avec son filleul Itvan pour un ultime et beau voyage : son Voyage d'Hiver. L'homme et l'adolescent traversent une Allemagne enneigée, battue par les vents et peuplée de fantômes. Entre blessures du passé et vastes chantiers de la réunification, l'homme tente de changer le regard d'Itvan sur ces villes, ces paysages, invoquant tour à tour l'histoire, la poésie, et la musique...
C’était encore au XXe siècle, je venais de terminer Leçons de Ténèbres et j’ai ressenti le désir, après ce film plutôt chaud et sombre, de concevoir un film blanc et froid. Pour me départir des noirs et des ors de l’Italie Caravagesque, je me suis alors replongé dans le Voyage d’Hiver de Schubert (sur des textes de Müller) dont la version interprétée par Andreas Staier au pianoforte et le ténor Christoph Pregardien avait été pour moi une révélation absolue. L’idée d’un cycle de chants épars qui formeraient néanmoins un tout a largement inspiré mon projet. Le prétexte narratif était tout trouvé : comment, à quarante ans passés, un artiste homosexuel peut-il transmettre à la génération suivante, son savoir, son expérience du monde, lui que sa propre « libération » semble accaparer et condamner à une perméabilité constante, à la sensualité absolue, à la créativité égotiste.
L’enfant était là, tout près et il n’a jamais été question d’un casting : je connais Itvan depuis sa naissance (il est le fils d’une amie très chère) et il a toujours été mon petit préféré. Issu d’une famille « éclatée », mi-Tchèque, mi-Arménien, il m’a toujours considéré comme son parrain, son « professeur de beauté ». Son ouverture d’esprit et son énergie sont le moteur du film. Quant à l’expérience, c’est mon rapport complexe et amoureux avec l’Allemagne que j’ai choisi d’évoquer et d’exposer au regard d’un adolescent comme Itvan. Parce que la musique, la pensée allemande tiennent une place primordiale dans mon existence ; parce que trois des « hommes de ma vie » sont Allemands et qu’autrefois, j’ai dû moi-même apprendre à aller au-delà des clichés et des fantasmes pour pouvoir faire un bout de chemin à leur côté. Il n’y a pas de hasard…
Mon expérience d’enseignant m’a prouvé que les idées reçues (discipline germanique, lourdeur supposée) les préjugés historiques sont tenaces et que le triomphe apparemment pacificateur de la communication, n’a fait en réalité que conforter cette ignorance de l’autre qui préside le plus souvent aux rapports entre Français et Allemands.
Il y avait donc un compagnon de voyage, un « élève » Itvan. Il y avait des villes, un pays, l’Allemagne réunifiée d’aujourd’hui. Il y avait surtout une saison, l’hiver et sa
blancheur infinie. Quelques poèmes de l’après-guerre, douloureux et graves, m’accompagnaient quotidiennement dans cet « Hiver de l’Amour » où j’entendais amener tout mon petit monde. Me restait à convaincre les grands Schubertiens que sont Andreas Staier et Christoph Pregardien de se lancer dans cette fragile entreprise. C’est à leur enthousiasme et à la justesse de leurs conseils que je dois Mon Voyage d’Hiver.
Alors est venu le moment du tournage, des semaines d’une incroyable intensité, grâce à la gentillesse d’Itvan, à la neige, à la disponibilité généreuse de l’équipe et à la présence rassurante des trois êtres aimés qui ont accepté d’apparaître dans le film. La beauté de l’hiver allemand, notre clandestinité excitante et les heureux hasards ont fait le reste ; un tournage haletant, épuisant, passionnant, couronné par le séjour à Euskirchen avec les musiciens.
J’avais maintenant devant moi, des images, des paysages, des sons, des poèmes, et quelques situations plus « scénarisées » qui venaient relancer le processus documentaire. À Euskirchen, Andreas avait dirigé l’enregistrement d’une dizaine de morceaux romantiques que nous avions choisis. Le film… le cinéma… pouvaient s’inventer.
Avec la monteuse, Dominique Auvray, nous avons longuement vu et revu les rushes, écouté les lieder, les trios, relus les poèmes de Celan, de Bachmann, de Brecht aussi. Perdant peu à peu les repères chronologiques et géographiques du tournage, nous avons construit Mon voyage d’Hiver et tenté d’organiser les images et les sons dans le sens d’un parcours initiatique, volontairement foisonnant, fragmentaire, arraché au réel.
De Tübingen à Weimar, de Dresde à Berlin, chaque étape de l’itinéraire venait recouvrir la précédente, dans l’urgence d’un gel imminent, d’une glaciation générale, comme si derrière chaque image se cachaient à la fois les fantômes frileux de mon passé intime (la mémoire) et ceux de l’inconscient collectif (l’histoire). Ce qui travaille ce film, c’est la menace de l’amnésie, de l’effacement, de cet exil de soi, qu’aucune technologie numérique ne pourra empêcher et que seuls la transmission et le témoignage amoureux pourront reporter.
Mon voyage, cet hiver-là, aura eu pour enjeu et pour guide l’échéance d’un oubli central, cette inquiétude que je retrouve encore chez Celan : « Il est temps que l’on sache ; temps que la pierre éclose, qu’un cœur palpite d’inquiétude ; il est temps qu’il soit temps ; il est temps… »
Vincent Dieutre, janvier 2003.
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L’homme illustré
Des images de montagnes enneigées. Une route. Une voiture qui roule. Et une voix, chaude, aristocratique, douloureuse, qui vous emporte, balayant aussitôt tout soupçon de didascalie. Son et image vont dans le même sens – celui du voyage, celui du défilement de la pellicule – mais sur deux niveaux parallèles, parfois très proches, parfois distants comme ce trajet abyssal qui sépare la mémoire de l’histoire. Ainsi travaille Vincent Dieutre dans son dernier film Mon voyage d’Hiver, qui traverse une Allemagne spectrale à la recherche des fragments d’une vie. Le voyage commence en Forêt Noire et s’achève à Berlin, là où s’élevait ce mur qui reliait et aujourd’hui cette rue qui divise. Un parcours entre maisons anciennes, rues des beaux quartiers, plateaux de cinéma, corps d’anciens amants caressés par la caméra, visages ridés, gestes, paroles échangées et qui, chemin faisant, s’imprègne de musique, de poésie, de cette culture allemande qui a su dépasser les contours d’une nation pour se faire patrimoine de l’humain. Dieutre, accompagné de son jeune filleul, avance au gré des images, des souvenirs, des notes de Schubert et de Schumann, des mots de Celan, de Bachmann, de Brecht.

Son voyage n’est pas un voyage du corps mais de l’âme. D’ailleurs, le cinéma de Vincent Dieutre a toujours été de cette teneur : cinéma physique, planté comme un clou dans les entrailles de l’homme, dans la nature des choses, dans la matière même du paysage, dans les lézardes des murs, les portails obscurs et les escaliers en spirales menant jusqu’au ciel. Cinéma aérien aussi, comme la parole qui vivifie ces espaces avec l’ardeur de l’imaginaire, y injectant un élan vital, érotique, solaire, une essence neuve qui vivrait la vie puis la revivrait en la tatouant sur le corps de la pellicule et se promènerait ainsi à travers le monde comme « l’Homme Illustré » du récit de Bradbury. Le cinéma de Dieutre est un cinéma né de la fréquentation érudite de l’art, de la lecture, de la réflexion philosophique, de l’écoute de mélodies qui chantent la joie de vivre ici et maintenant, mais né aussi de la transcendance de la chair, de la mort en embuscade et de cette douleur du deuil qui marque à jamais la vie des hommes.

Issu de la pépinière parisienne de l’IDHEC, Vincent Dieutre est l’auteur d’une œuvre qui depuis le début se présente comme un journal ininterrompu : tours et détours d’une existence à la recherche de l’absent, d’Arrière-saison (1986) aux Lettres de Berlin (1988) en passant par Rome Désolée (1995), Leçons de ténèbres (1999), Entering Indifference (2001), pour arriver à Bonne Nouvelle (2001) et Mon Voyage d’Hiver (2003), la vie (et les films) de Dieutre se pare d’une inquiétude qui le porte à vivre plus intensément le temps, cherchant son reflet – les trace de son être, ici, parmi les hommes – dans les paysages urbains d’une Rome à la dérive, dans le trait douloureux et puissant du Caravage, dans ces corps qui peuplent le jour et la nuit, dangereusement proches ou sidéralement lointains. Ses plans sont des regards éblouïs de la lumière du matin ou rendus incertains par les clairs obscurs violents du soir. Utilisant les formats selon ses sujets (Super 8, 16 et 35 mm, vidéo), s’en nourrissant, les mélangeant, Dieutre efface au montage toute trace des structures dictées par le temps de la prise. Par cette manière de se perdre et de se retrouver rendue visible par auto-destructuration, le film se fait fragment, confession, instant, pour mieux reprendre le fil d’un discours de cinéma construit, dont le charme réside dans sa propre nécessité à exister. Un processus qui avec le temps se fait toujours plus sobre et essentiel. Comme si, tendant résolument vers la fin, Vincent Dieutre et son cinéma collectaient de par les plis du monde, le sens ultime de la vie et de la mort
Luciano  Barisone, Duel, (Italie) avril 2003.