On n'est pas des marques de vélo

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un film de Jean-Pierre Thorn • assisté de Jacques Reboud/Valérie • Minetto/Françoise Arnaud  • produit par Marie Mouchel-Blaisot • image François Khunel/Aurélien Devaux • son Jean-Paul Bernard • montage Janice Jones • direction de production Anne Le Grevès  • assistanat de production Maurween Veyret et Gautier Billotte • suivi infographique Jean-François Théault • etalonnage numérique Jean Ousmane (Digital post-production) • mixage Jean-Guy Véran (Mac’ Tari) • coproduction MAT Films (Marie Mouchel-Blaisot/Richard Magnien) & ARTE France (Unité de programme/Thierry Garrel) • avec la participation du CRRAV et du Forum des images • avec le soutien du CNC, de la Région Nord-Pas-de Calais, de la PROCIREP • Ce film a bénéficié de l’aide à la post-production de Thécif-Région Ile de France, de l’association KYRNEA international-Un été au ciné/Cinéville, de la Ville de Paris et de la DIV, Direction Interministérielle à la Ville.
musiques originales Madizm & Sec.Undo "IV MY PEOPLE" (rap "enfermé" : Donya & Toy) /4MP publishing Rap "Triple peine" : D’Okta/DJ Namock • graffs Noé Two “R.A.W.” & Nordine “T.W.A.”
chorégraphies Farid Berki, Cie "MELTING SPOT"» & "LES AUTHENTIK’A"
 

Jean-Pierre Thorn

Né en 1947, il tourne son premier court-métrage en 1965 et son premier long-métrage en 1968 à l’usine occupée de Renault-Flins dans le cadre des productions des « États Généraux du Cinéma français ». En 1969 il abandonne le cinéma pour s’embaucher comme ouvrier O.S. à l’usine métallurgique Alsthom de St Ouen. En 1978 retour au cinéma. Il devient co-animateur  de la distribution du programme de 10 films intitulé « Mai 1968, par lui-même ». En 1980 il réalise son second long-métrage Le Dos au mur (témoignage de l’intérieur  sur son expérience ouvrière), puis de nombreux films d’entreprises et émissions syndicales, dont le premier magazine T.V. inter comités d’entreprise « CANAL C.E. » Il prépare un projet de comédie musicale Hip Hop et réalise trois films avec les artistes de la mouvance Hip Hop, retrouvant alors les enfants de ceux avec lesquels il a partagé la vie d’usine, dans les années qui suivirent 1968, en tant qu’ouvrier « établi ».
Filmographie
1966 Emmanuelle (ou Mi-Vie) [cm]
1967 No man’s land  BT.E4.10.N.103 [cm] (Dim Dam Dom)
1968 Oser lutter, oser vaincre, Flins 68
1973 La Grève des ouvriers de Margoline [cm]
1980 Le Dos au mur
1990 Je t’ai dans la peau [fiction]
1993 Bled Sisters [fiction] (France 3 Saga-cités)
1994 Le Savoir des autres [fiction]
1994 Les Accoucheurs de racines [cm] (Ministère de la Recherche)
1995 Génération Hip Hop ou le mouv’ des ZUP (France 3 Rhône-Alpes et Saga-cités)
1996 Faire kiffer les anges (ARTE France)
2002 On est pas des marques de vélo
2003 Brûlures sur la ville
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Sélection ACID – Festival du film, Cannes 2003

On n'est pas des marques de vélo

Jean-Pierre Thorn
Distribution :: 
Date de sortie :: 
24/09/2003
France – 2002 – 1h29 – 35 mm – 1,85 – couleur – dolby SR
Un portrait de Bouda, jeune danseur Hip Hop de 30 ans, entré en France à l’âge de 4 mois avec sa famille, victime de la loi dite de « double peine » qui, au sortir d’une peine de prison, expulse les enfants de l’immigration vers des pays d’origine qui leur sont devenus étrangers. Un destin à la fois individuel et collectif – son utopie et sa chute – l’histoire d’une génération au cœur des banlieues nord de Paris (le fameux « 93 ») où naquit en France le mouvement Hip Hop au début des années quatre-vingt.
L’histoire de Boudha
Entré régulièrement en France à l’âge de 4 mois avec toute sa famille pour rejoindre son père ouvrier immigré de longue date, Ahmed M’Hemdi, de son nom de scène Bouda, a passé toute son enfance à Dugny (Seine Saint-Denis) où il a effectué sa scolarité, avant de devenir un danseur réputé au début du Hip Hop. A l’âge de 13 ans, il se fait remarquer dans l’émission de Sidney sur TF1, puis dans l’effervescence « underground » du centre Paco Rabanne, avant devenir la mascotte du « mouv’» lors des premiers « Fêtes et Forts » de 1984 et 1985 au milieu du casse-autos du Fort d’Aubervilliers puis aux Francs-Moisins. Plus jeune que la plupart des autres danseurs et « breaker » doué, il rejoint le groupe mythique des « Paris City Breakers » avec Franck le « breaker fou », Scalp, Solo, Willy… puis la première tournée italienne d’« Aktuel Force ». A l’âge de 19 ans, pris dans la spirale de la toxicomanie, Bouda était condamné pour une affaire de stupéfiants à une peine de 20 mois de prison (qu’il effectua). A sa sortie, il replongeait. Deuxième condamnation plus lourde à quatre ans de prison assortis d’une peine «complémentaire » d’Interdiction du Territoire Français de 5 ans. C’est la « double peine ». Sur la base de cette condamnation, le Ministère de l’Intérieur prononçait un Arrêté Ministériel d’Expulsion : de fait une « troisième peine » à vie. Ayant purgé ses 38 mois de détention, le jour de sa libération, le 13 janvier 1997, Bouda était embarqué, contre sa volonté, sur un avion pour la Tunisie, pays d’origine de ses parents (qui eux avaient déjà acquis la nationalité française et résident durablement ici avec ses frères et sœurs). Démuni de toute réelle attache familiale, professionnelle ou sociale, après neuf mois d’errance dans un pays qui lui était en réalité étranger, il décide de regagner la France en septembre 1997. Aujourd’hui âgé de 30 ans, Bouda a depuis totalement tourné la page de la délinquance et s’est investi sur le plan professionnel en tant que danseur. Son talent et sa notoriété dans les milieux Hip Hop font de lui une figure emblématique. Il a reçu de nombreuses propositions de travail qui ont été présentées à l’appui de sa demande de régularisation. En vain… Jusqu’à la veille de la diffusion du film sur ARTE en février 2003, où il obtenait une assignation à résidence avec droit au travail dans le département de Seine Saint-Denis, dans l’attente de la réforme de  la « double peine » « annoncée » par Nicolas Sarkozy. Combien seront-ils à en bénéficier ? Bouda en fera-t’il partie ?

Propos de Jean-Pierre Thorn
A l’origine du film Il y a six ans, je tournais une séquence de Faire kifer les anges à Dugny dans la cité où s’entraînèrent, au début des années 80, les premiers breakers sur le béton des cours. Nous avions filmé, devant le bâtiment 6, en dédicace au plus jeune d’entre eux, Bouda, alors sous les verrous. Un clin d’œil de ses amis pour que depuis sa cellule Bouda puisse savoir qu’on ne l’oubliait pas… Quand récemment – cette fois avec Bouda sorti de prison mais clandestin à vie – j’y retournai pour rencontrer ses parents, je retrouvai cette même cour, avec à la même place sur les mêmes plots de béton, dans les mêmes postures, les mêmes jeunes « rouilleurs ». Comme si, une fois pour toutes, le temps s’était arrêté.

Une jeunesse au bord du gouffre Ce qui m’intéresse, à travers le portrait de Bouda et des personnages que son histoire met en scène (ses parents, ses voisins, ses professeurs, ses amis, les figures mythiques du Hip Hop…), c’est de mesurer combien des zones entières de pauvreté sont aujourd’hui victimes d’une stigma-tisation et d’une discrimination qui n’a cessé de croître en 20 ans. Bouda, par ses contradictions, ses failles, sa drôlerie, sa soif  d’intégration constamment réduite à néant, ses conduites de fuite et au bout du compte sa désintégration, devient en quelque sorte une métaphore, une fable, de cette jeunesse au bord du gouffre. Le film accompagne un combat solitaire contre l’exclusion, en s’attachant aux pas d’un personnage unique dans son individualité, mais devenu (dans son échec même) un symbole des conséquences dramatiques de l’iniquité d’un système qui divise la France, traite sa jeunesse comme un ennemi de l’intérieur, lui applique des règles d’exception et lui refuse le principe  de l’égalité devant la loi. Là est mon désir premier, vital, de filmer.

Un portrait chorégraphié La danse, pour moi, a toujours été l’art le plus proche de celui du cinéma : dans le silence du mouvement – au delà des mots – elle me permet de dépasser le social pour accéder à l’épique, à l’universel. La danse, non pas comme illustration, redondance  du réel, mais comme contrepoint, détournement, humour, envol, prolongement du sens, écho faisant vibrer l’émotion. C’est  ce que j’ai trouvé de plus riche dans notre collaboration avec le chorégraphe Farid Berki : tout un travail d’aller-retour entre nous pour, petit à petit, forger ces séquences dansées qui ponctuent le film. Dans la comédie musicale ce sont toujours ces instants magiques qui me troublent : les moments où la narration réaliste bascule dans quelque chose d’autre, ce passage insensible du réel à l’imaginaire, ce glissement du geste réaliste à celui, merveilleux, de la danse. D’où la construction du film : cette alternance de “chorus” (plans séquences de personnages en mouvement, filmés en relativement longues focales dans les territoires de cette histoire) avec le contrepoint des chorégraphies (filmées en plan fixe dans des espaces hallucinés).

Le cinéaste tel un D.J. Ce qui me fascine dans le Hip Hop, c’est l’art d’accommoder les restes. Pour moi, sa modernité réside dans cette capacité à recréer du sens en recyclant des bribes d’images galvaudées, de pubs, de BD, d’échantillons de standards détournés : semblable au travail du cinéaste créant du sens par juxtaposition, montage, collision, unité des contraires. Finalement je suis comme un D.J. mixant samples de réel et images d’archives, documentaire et imaginaire chorégraphié, action et narration rap, scratchs d’images par des tags et graffs pour en interrompre le déroulement linéaire. Pour briser avec le naturalisme : réapprendre à voir le monde, laver son regard, découvrir comme étranges, poétiques, colorés, enchantés, des territoires trop souvent cachés sous des magmas de clichés, toute une imagerie d’Epinal de la banlieue destinée à faire peur aux électeurs.
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