Oslo, 31 août

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LISTE TECHNIQUE
Réalisation Joachim TRIER • Scénario Eskil VOGT et Joachim TRIER, Librement adapté du roman "LE FEU FOLLET" de Pierre Drieu La Rochelle (Gallimard, 1931) • Photographie Jakob IHRE • Montage Olivier BUGGE COUTTÉ • Décors Jørgen STANGEBYE LARSEN • Son Andrew WINDTWOOD • Costumes Ellen DÆHLI YSTEHEDE • Musique Ola FLØTTUM • Producteurs Hans-Jørgen OSNES, Yngve SÆTHER, Sigve ENDRESEN • Producteur exécutif Therese NAUSTDAL

LISTE ARTISTIQUE
Anders Anders Danielsen LIE • Thomas Hans Olav BRENNER • Rebekka Ingrid OLAVA • David Øystein RØGER • Tove Tone B. MOSTRAUM • Mirjam Kjærsti ODDEN SKJELDAL • Johanne Johanne KJELLEVIK LEDANG • Petter Petter WIDTH KRISTIANSEN • Renate Renate REINSVE

 

Joachim Trier

Joachim Trier, né en 1974 à Copenhague, a grandi dans une famille dont le grand-père, Erik Loechen, était réalisateur (Jaksen/La Chasse sélectionné en compétition officielle festival de Cannes 1960 et Motforestilling/ Objection (1972)) et dont les parents travaillaient dans le milieu du cinéma. Il tourne son premier film en 8 mm à l'âge de 5 ans. Après avoir été champion de skateboard au niveau national – un sport qui lui inspire plusieurs vidéos –, il entre au European Film College au Danemark, avant d’intégrer à  23 ans la National Film and Television School de Londres, dont il ressort diplômé. Entre 1999 et 2002, il tourne de nombreux courts métrages, dont Pietà (1999), Still (2001) et Procter (2002) sur la découverte d’une mystérieuse pellicule de film dans la caméra d’un homme retrouvé mort. Les trois films ont été sélectionnés dans plus de trente festivals internationaux et ont été récompensés par de multiples prix, dont ceux du Meilleur Film Anglais et du Meilleur Film Européen aux European Film Awards d’Edimbourg en 2002. Joachim Trier a également réalisé des clips publicitaires en Angleterre et en Norvège.
En 2006, il réalise son premier long métrage, Nouvelle Donne, dans lequel deux amis d'enfance ont pour ambition de devenir écrivains. Le film, qui traite de la désillusion post-adolescente, du mal-être et des rêves de jeunesse envolés, a obtenu plusieurs prix dans  de nombreux festivals internationaux. Joachim Trier intègre alors la liste des « dix réalisateurs de Sundance à suivre » établie par le magazine Variety.  Son second long métrage, Oslo, 31 août, a été présenté au Festival de Cannes 2011, dans la section un Certain Regard. 
 
 

 

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Sélection Officielle – Un Certain Regard, Festival de Cannes 2011
Grand Prix – Festival “Premiers Plans”, Angers 2012

Oslo, 31 août

Joachim Trier
Date de sortie :: 
29/02/2012
Norvège – 2011 – Couleur – 1h36 – 35 mm – 1.85

En fin de cure de désintoxication, Anders se rend en ville pour une journée, à l’occasion d’un entretien d’embauche. Il en profite pour renouer avec sa famille et ses amis, perdus de vue. Une lutte intérieure s’engage en lui, entre un profond sentiment de gâchis face aux occasions manquées, et l’espoir d’une belle soirée et, peut-être, d’un nouveau départ.

ENTRETIEN AVEC JOACHIM TRIER

OSLO, 31 AOÛT est adapté du roman LE FEU FOLLET, écrit par Pierre Drieu la Rochelle en 1931. Aujourd’hui, c’est encore un sujet d’actualité. Peut-on le résumer comme l’histoire d’un homme qui perd foi en lui-même ?
Oui, et c’est justement l’intemporalité de cette histoire qui m’a séduit. C’est l’essence même de l’art de traiter d’un sujet qui résonnera à travers toutes les époques. Les thèmes du roman sont toujours pertinents et contemporains. Néanmoins, c’est difficile d’en parler sans paraître morbide : si on résume l’his- toire à la journée d’un ex-toxicomane qui sort d’un centre de désintoxication et qui va peut-être se suicider, c’est déprimant. Je suis davantage intéressé par la métaphore sur la solitude, qui nous concerne tous. Beaucoup de gens ont fait l’expérience de la solitude, du sentiment d’être perdu, par exemple après un chagrin d’amour, une crise professionnelle, la perte de quelqu’un. On se sent alors vulnérable et on est confronté à des interrogations existentielles. L’autre thème du roman est le courage. Il parle d’intégrité dans le questionnement de soi. Par exemple, l’un de mes passages préférés est celui où l’un des personnages qui vit tranquillement avec sa petite amie reçoit la visite d’un ami en détresse. Comment est-ce que cela affecte le quotidien, l’amitié et la famille ? Jusqu’où peut-on aller pour sauver un proche qui s’autodétruit ?

Votre film dépeint vingt-quatre heures de la vie du personnage principal. Cela représentait-il un défi narratif ?
Le roman se déroulait sur une durée un peu plus longue mais cela restait une histoire courte. J’ai voulu que le film ressemble à l’odyssée d’un jour, ce qui évite ainsi de présenter tous les personnages qu’Anders aurait pu croiser, comme ses parents ou même son ancienne petite amie. Il se pose des questions spécifiques sur sa vie qui ne se résolvent pas facilement, mon but était de montrer, en une journée, la possibilité de recons- truire une vie.

Quelle vision aviez-vous du FEU FOLLET, réalisé par Louis Malle ?
C’est un film qui m’avait beaucoup ému. Je l’ai vu assez tard dans ma vie, vers 33 ans, et il m’a sidéré : même si je ne suis pas dépendant à quoi que ce soit, le personnage a fait écho en moi, j’ai senti et compris son sentiment de solitude. J’ai toujours été curieux de voir comment le cinéma pouvait décrire la solitude, parce que c’est une forme d’art qui s’y prête parfai- tement : le public est assis dans une salle, contraint de suivre le parcours d’un homme seul ; c’est une dynamique très particulière qui s’instaure, presque comme une thérapie. Le cinéma français a souvent évoqué la solitude : Bresson avec MOUCHETTE et PICKPOCKET, ou encore CLÉO DE 5 À 7, d’Agnès Varda, qui est l’un de mes films préférés.

Avez-vous pensé à des amis dont l’existence avait, elle aussi, évolué dans une direction inattendue ?
Beaucoup. NOUVELLE DONNE parlait des rêves d’avenir de jeunes de 23 ans. Dans OSLO, 31 AOÛT, il s’agit d’un trente- naire piégé dans une époque qui lui échappe et qui lui ferme ses portes. J’ai fait beaucoup de recherches sur les drogués et sur la manière dont ils tentaient de se réinsérer dans la vie. A ce moment-là, ils sont aussi vulnérables qu’un bébé : ils naissent une seconde fois à la vie, ils n’en comprennent pas le fonctionnement, sauf qu’ils sont adultes et n’ont pas l’excuse de la jeunesse. C’est une métaphore que j’ai aimé explorer.

La drogue est souvent abordée d’un point de vue sociologique, alors que dans votre film, l’approche est existentialiste.
C’est la quête identitaire, bien plus que les problèmes de drogues, qui m’a intéressé. J’en ai assez des clichés et des stéréotypes sur les toxicomanes, que l’on décrit uniquement du point de vue de leur condition sociale : c’est réducteur et irrespectueux, parce que ce n’est souvent qu’un prétexte à la critique sociale. En Norvège, l’addiction à la drogue comme la cocaïne et l’héroïne – contrairement à l’alcoolisme – est encore tabou, notamment chez les gens de la classe moyenne. La honte de soi est très forte et les cas de double vie courants. A travers mes recherches, j’ai souvent senti que les gens s’interrogeaient sur la différence entre ce qu’ils sont et ce qu’ils tentent d’être.

Quels sont les endroits d’Oslo que vous avez voulu filmer ?
J’ai vécu à Londres pendant sept ans où j’ai étudié à la National Film and Television School. A un moment, j’ai pensé y rester pour faire des films internationaux. Mais j’ai trouvé qu’il y avait des histoires à raconter, spécifiques à Oslo. Peut-être était-ce un manque d’imagination (rires) ? NOUVELLE DONNE explorait déjà Oslo mais je voulais aller plus loin. Lorsque vous dépei- gnez un lieu, il y a un aspect sociologique lié au milieu dans lequel évolue le personnage et un aspect plus impressionniste, lié aux lumières de la ville, à sa nature et à son architecture. J’ai tourné le film en quarante-cinq jours et d’une façon spontanée : je voulais montrer les rues d’une manière émotionnelle et regarder ma ville de l’extérieur, comme un documentariste. Cette ville a beaucoup changé ces vingt dernières années : dans les années 70, la Norvège a découvert du pétrole et a connu un boom immo- bilier, notamment. Anders vient de la bourgeoisie intellectuelle, artistique, mais ce ne sont pas les membres de cette classe moyenne qui ont gagné de l’argent en Norvège. Lorsqu’il se promène dans Oslo, tout a été rénové, il y a eu de grands changements. Il y a aussi pas mal d’aspects de cette ville que je n’ai pas montrés : je me suis focalisé sur un environnement qui a un sens pour le personnage, sur la vie nocturne qui, elle, est devenue à la mode. Il y a un mélange de beauté et de noirceur dans la culture de cette ville, et c’est ce que j’ai voulu dépeindre.

L’environnement que vous montrez, notamment dans la journée, est plutôt porteur d’espoir pour Anders.
C’est juste, mais je définirais plutôt cette atmosphère comme mélancolique. Cela est dû à la lumière et au fait qu’Oslo est comme la banlieue de l’Europe. Vous sentez que vous n’êtes pas au centre de l’europe riche, même si Oslo est le cœur de la Norvège. J’ai beaucoup voyagé au cours de ma vie – à New York, à Londres etc... – et je trouve qu’Oslo est plutôt déserte, notamment dans l’après-midi. Je ne voulais pas faire un film déprimant sur un personnage dépressif : j’ai cherché le contraste, notamment entre sa tragédie intime et la beauté, la vie qui palpitent autour de lui.

Est-ce que les événements du 22 juillet 2011, avec le carnage perpétré par un certain Anders, ont affecté votre film ?
Le film a été montré au Festival de Cannes avant que cette tragédie ne survienne. Lorsque le film est sorti en Norvège (le film est sorti le 31 août 2011), beaucoup de gens, notamment sur Internet, l’ont relié de manière étrange à ces événements, en parlant de deuil mélancolique. Certains l’ont ressenti comme une réponse à toute cette horreur, en estimant qu’il reflétait la beauté et la tranquillité d’Oslo. D’autres se sont sentis émotionnellement connectés au film, au regard des événements. Evidemment, rien de tout cela n’était intentionnel ou manipulateur, surtout cinq semaines après la tragédie. C’est délicat d’expliquer un contexte aussi complexe... Quant au prénom du meurtrier, il est très courant en Norvège, donc le parallèle n’a aucun sens ! Ce que j’observe depuis, c’est à quel point notre culture a été imprégnée par ce carnage : tout ce qui est montré, dit ou fait est relié à tout cela.

Avez-vous mélangé acteurs et non professionnels pour créer une sorte de confusion ?
Non, c’était pour la crédibilité des personnages. Le casting est primordial et j’adore cette étape du film : vous vous engagez avec des êtres humains, des personnalités, des énergies. Pour mes deux films, j’ai vu un millier de personnes ; il n’y a qu’Anders que je voulais depuis le départ puisque j’avais écrit le rôle pour lui. J’aime mélanger des acteurs de théâtre, des amateurs et des professionnels : l’important est d’être et d’écouter. Par exemple, pour le rôle de Thomas, j’ai choisi Hans Olav Brenner qui est un célèbre journaliste télé en Norvège et qui interviewe des auteurs du monde entier. Je me souviens d’un de ses entretiens avec Philip Roth où il avait lâché ses questions, écouté le romancier et mené l’interview dans la direction qu’il souhaitait. C’est le propre d’un acteur : mémoriser un texte et le jeter pour mieux le retrouver.

Peut-on aussi considérer votre film comme un « drame à suspense », voire un « thriller psychologique » ?
Absolument. J’adore créer la dramaturgie dans le cinéma et l’interrogation – plus que le suspense – quant au devenir d’Anders est fondamentale. Anders est un personnage roman- tique au sens classique du terme : il croit avoir le libre-arbitre et le contrôle de lui-même. A mes yeux, il a un sens intègre de l’autodestruction. Cette intégrité le pousse à un choix final qui est logique. Lorsque vous avez 25 ans, vous avez des idées radicales et des avis tranchés, critiques sur la vie et les autres. Avec quelques années de plus, la plupart des gens font des compromis et quelques-uns restent fidèles à leurs convictions d’antan, quitte à paraître stupides ou décalés. C’est admirable, si l’on se place d’un point de vue très sombre. Anders est un idéaliste, à sa façon.

Propos recueillis par CHRISTINE MASSON