Paysages manufacturés

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réalisation JENNIFER BAICHWAL / image PETER METTLER / son SANJAY MEHTA / montage ROLAND SCHLIMME / montage son DAVID ROSE / musique originale DAN DRISCOLL / images d’archives JEFF POWIS / production NICK de PENCIER, DANIEL IRON, JENNIFER BAICHWAL, Mercury Films et Foundry Films
Le film a reçu le soutien de Les Amis de la Terre, Greenpeace France,
Fédération Internationale des Droits de l’Homme

 

Jennifer Baichwal

Son premier documentaire, Let it Come Down : The Life of Paul Bowles, fut projeté au Festival international du film de Toronto en 1998 et remporta l'Oscar international du Meilleur documentaire sur l'Art en 1999. Son film suivant The Holier It Gets remporta l'Oscar du Meilleur film canadien indépendant et celui du Meilleur documentaire culturel aux Hot Docs en 2000.
The True Meaning of Pictures (2002) est un long métrage sur l'œuvre du photographe originaire des Appalaches, Shelby Lee Adams.
Jennifer Baichwal et Nick de Pencier (son mari et producteur) ont réalisé quarante courts métrages portant sur des artistes subventionnés par le Conseil des Arts de l'Ontario ces quarante dernières années.
Paysages manufacturés a reçu le prix du Meilleur long métrage canadien au Festival de Toronto en 2006 ainsi que le Génie du Meilleur documentaire en 2007.Jennifer Baichwal a le projet d’un nouveau film documentaire intitulé Act of God traitant des effets métaphysiques du foudroiement.

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Génie du meilleur documentaire 2007
Meilleur long métrage canadien – Festival de Toronto, 2006

Paysages manufacturés

Jennifer Baichwal
Distribution :: 
Date de sortie :: 
28/11/2007
Canada / 2006 / 1h26 / couleur / 1,85 / Dolby SR
Lors d'un voyage en Chine, le photographe canadien Edward Burtynsky documente les effets néfastes de la pollution et de l'industrialisation sur les paysages naturels.
Paysages manufacturés est à la fois une œuvre d'art et une réflexion
sur l'industrialisation, la mutation des paysages et la condition humaine.
Edward Burtynsky
est l'un des photographes canadiens les plus reconnus. Ses remarquables peintures photographiques de paysages industriels prises dans le monde entier font partie des collections des quinze plus grands musées du monde.
Né en 1955 à St. Catharines dans l'Ontario, de parents ukrainiens, il est diplômé de l'université de Ryerson et du Niagara College. La découverte, dès son enfance, de sites et d'images de la General Motors implantée dans sa ville forge son travail de photographe. Son univers explore le lien complexe entre l'industrie et la nature, en alliant les éléments bruts de l'exploitation des mines et des carrières, du transport maritime, de la production pétrolière et du recyclage, à des visions particulièrement expressives faisant ressortir la beauté et l'humanité des endroits les plus inattendus.

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« Etre riche c’est être glorieux ! » C'est avec ces mots qu'en 1992, Deng Xiao Ping annonça à ses concitoyens et au reste du monde que la Chine était prête à embrasser le mode de vie occidental. En 1978, un programme national de relance économique fut lancé, accompagné dans un premier temps de vastes réformes agraires, puis renforcé au début des années 1980 par la création des Zones Économiques Spéciales (Z.E.S.). Ces réformes constitutionnelles longtemps attendues offrirent à la population chinoise une vision  optimiste de l'avenir. Au regard de l'évolution des Z.E.S. dans le sud de la Chine, le président vieillissant fit cette déclaration, et par la même occasion, réactiva le processus de développement qui avait été fortement ralenti depuis Tiananmen. La possibilité pour les Chinois d'adopter un mode de vie contemporain eut un impact flagrant à la fois sur l'économie et l'écologie mondiales.

Edward Burtynsky porte un regard attentif sur les expressions extrêmes de l'industrie chinoise. Parmi ses sujets de photographies, on trouve le barrage des Trois Gorges, le projet d'équipement le plus important à l'heure actuelle, et Bao Steel, le plus grand producteur d'acier de Chine. Il explore les derniers dinosaures d'anciens complexes industriels situés dans "la ceinture de la rouille", au nord-est, et les chantiers navals de Qiligang, le site de construction navale le plus dense du pays.

Son appareil photo pénètre dans des villages entiers dédiés uniquement au recyclage des déchets électroniques, des plastiques et des métaux, dont le tri soigné est fait manuellement. Il nous emmène dans des ateliers aux perspectives infinies tels que celui de Cankun, le plus grand producteur de fer mondial (23 000 employés) ; Yu Yuan, un fabriquant de chaussures de sport (90 000 employés) ; et Deda, le principal industriel avicole de Chine. Enfin, Edward Burtynsky fixe son attention sur le paysage des sites, et s'attache également à la grandeur et à la modernité de la Chine à travers l'effervescence de centres comme Shanghai, où d'innombrables gratte-ciel remplacent à un rythme rapide d'élégantes constructions plus anciennes qui ont autrefois accueilli le flot incessant de nouveaux citadins emplis d'espoir.

Depuis 1978, les sujets choisis par Edward Burtynsky varient entre mines, carrières, usines de recyclage, gisements pétroliers, raffineries et chantiers navals. Ses œuvres détaillées et précises apportent un témoignage sur la relation évolutive de l'homme par rapport à la nature à travers les paysages industriels qu'il a construits. Sans célébrer ni condamner l'industrie, les photographies d'Edward Burtynsky sont des passerelles entre la vie que nous menons et les espaces que nous créons pour la mener.

Ces trois dernières années, Edward Burtynsky a concentré son travail sur des sujets analogues ; cette fois, nous découvrons une standardisation consciencieuse. Toutes les industries qu'il a choisies sont situées dans l'immense cœur manufacturier de la Chine. Il nous livre une vue d'ensemble d'une société qui s'évertue à offrir une « vie meilleure » à ses citoyens.
Extrait de l'avis au lecteur du livre
Burtynsky - China, édité par Steidl

l’exploration du paysage résiduel
« La nature transformée par l'industrie est un thème prédominant dans mon travail. Je m'efforce de poser un regard contemporain sur les grands âges de l'humanité : de la pierre aux minéraux, au pétrole, au transport, à la silicone, etc. Afin de concrétiser ces idées, je recherche des sujets riches en détails et en envergure, mais toujours ouverts dans leur signification. Usines de recyclage, chantiers de mines, carrières et raffineries sont autant de lieux qui nous sont étrangers, pourtant, leur production nous sert au quotidien.  »

«Ces images sont des métaphores du dilemme de notre existence moderne : elles tentent d'établir un dialogue entre attraction et répulsion, séduction et crainte. Nous sommes guidés par le désir – la possibilité d'une meilleure qualité de vie – tout en sachant, consciemment ou non, que le monde souffre de nos avancées. Nous dépendons de la nature qui nous fournit les matériaux destinés à notre consommation et nous nous préoccupons de la santé de la planète, ce qui nous place dans un état de contradiction inconfortable. Pour moi, ces images agissent comme des miroirs de notre époque. » Edward Burtynsky

A propos du film

Dans une vallée dévastée, aux allures de paysage post-apocalyptique, une population entière est payée pour détruire son propre village au nom du progrès. En cette image semble coagulée la vision d'Edward Burtynsky, photographe canadien dont l'œuvre s'intéresse à l'impact de l'intervention humaine sur le paysage. D'abord fasciné par les conséquences de l'exploitation minière dans son pays natal, l'artiste va progressivement s'ouvrir par cette démarche à la question de notre relation à la matière ; notre dépendance au pétrole, par exemple, alimentera sa réflexion sur notre consommation non pas de biens mais bien d'environnements. Cette piste va le mener jusqu'en Chine, lieu vers lequel converge toute la matière première de notre époque de même que toutes ses inquiétudes. Sa croissance exponentielle est la matérialisation parfaitement tangible de nos craintes globalisées : la surpopulation, la destruction massive des milieux naturels, l'industrialisation déshumanisante. Pour appréhender de manière lucide le monde qui se profile à l'horizon, il faut en saisir la démesure par rapport à tous les barèmes qui le précèdent. Le plan-séquence agit comme puissant révélateur de l'ampleur ; si Tout va bien de Jean-Luc Godard se termine sur un long travelling latéral dévoilant l'absurdité du super-marché moderne, Paysages manufacturés de Jennifer Baichwal débute pour sa part en révélant par un déplacement similaire l'infinitude d'une manufacture en Chine.

Film ayant pour sujet notre rapport à l'espace et l'art qui peut servir à l'éclaircir, Paysages manufacturés s'intéresse d'emblée à des questions d'ordre cinématographique ; des vastes prairies du western aux villes claustrophobes du film noir, le septième art s'est constamment servi du milieu pour sonder l'esprit humain, que ce soit en projetant sur les murs l'intériorité du personnage ou en transformant le territoire en allégorie des sociétés. Par conséquent, ses préoccupations se transposent sans difficulté à l'écran ; les puissantes images saisies par la caméra de Peter Mettler, écho des recherches visuelles de Burtynsky, parlent le langage du médium. Voilà, peut-être, ce qui explique pourquoi le film de Jennifer Baichwal se distingue si aisément de la masse de documentaires et de reportages glorifiés qui se produit chaque année. Mais, au-delà de cette compatibilité très naturelle, c'est par son exécution pleine d'assurance que se démarque le film : montage limpide, flot contemplatif parfaitement appuyé par un choix musical nuancé, narration intelligente. Ainsi, c'est véritablement par l'entremise du parcours de l'artiste Burtynsky que le spectateur va pouvoir entrer en contact avec une réalité éloignée.
En ce sens, le film traite non seulement de la pertinence de l'œuvre de l'artiste auquel il se consacre – ambition bien évidemment commune à la plupart des documentaires sur l'art – mais défend implicitement la place de l'art dans nos sociétés. Par son refus de prendre position sur l'arène politique, d'imposer un contexte engagé à ses images, le photographe confère à son œuvre un caractère de document ; elle devient pour le public une manière d'atteindre l'inaccessible, de voir ce qui s'étend par-delà son champ de vision. L'art, ici l'amplificateur de la perception humaine, devient réellement une extension des sens et de ce fait une manière d'ouvrir son champ de conscience. Ainsi, cet hyperréalisme qui pourrait n'être qu'un art de la complaisance contemporaine se justifie en quelque sorte ; il ouvre la voie à une réévaluation de la réalité tout en dépassant la simple question des opinions, présentant la chaîne d'assemblage de notre monde. Burtynsky ne se contente pas de présenter d'une manière esthétiquement plaisante les indices évocateurs des excès de notre mode de vie ; son choix de sujets témoigne d'une capacité à trouver des images essentielles, aussi simples qu'évocatrices, qui définissent notre monde.

Ainsi, le choix de la Chine revêt une importance capitale. Sa modernisation accélérée exacerbe notre tendance à modifier sans arrière-pensée les environnements pour qu'ils se plient à nos besoins immédiats. Le développement de la ville de Shanghai et le processus d'urbanisation de la Chine, que film et photographe illustrent avec flair, nous ramènent au Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio, au conflit entre l'homme et son milieu, à cette opposition entre besoin et capacité et à la menace qu'elle implique. Comment peut-on rationaliser ce qui dépasse notre entendement ? En cadrant avec une certaine cohérence l'excès, Burtynsky n'offre certes pas de solutions tangibles aux problèmes qu'il implique
mais propose néanmoins une perspective « ordonnée » et « sensée ». S'agit-il d'une manière cultivée de tempérer notre malaise face à l'industrialisation, à la surpopulation, aux problèmes environnementaux qu'implique notre mode de vie actuel ? Plutôt, c'est une invitation à comprendre les implications « invisibles » de ce mode de vie qui est formulée ; et seule une réflexion informée permettra à long terme de former des réponses éclairées aux problèmes qu'il pose.

Par Alexandre Fontaine Rousseau