Père, fils

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réalisation Alexandre Sokourov
scénario Sergei Potepalov
image Alexandre Burov
conception du son Sergei Moshkov
montage Sergei Ivanov
décors Natalya Kochergina
musique Andrei Sigle
costumes Bernadette Corstens
producteur Thomas Kufus
production Zero Films (Allemagne)
coproduction Lumen Films (France), Nikola-Film (Russie), Mikado Film (Italie), Isabella Films (Pays-Bas)

 

Alexandre Sokourov

Alexandre Sokourov est né en Russie en 1951. Après avoir obtenu son diplôme d'études secondaires en 1968, il entre à l'Université de Gorki (département d'histoire). Tout en étant étudiant, il est également employé à la télévision de Gorki. À 19 ans, il produit sa première émission de télévision. De 1975 à 1979, Sokurov étudie à l'Institut de cinématographie de Moscou (VGIK). Son premier long métrage « La voix solitaire de homme » fut très apprécié par le réalisateur Andreï Tarkovski et reçoit par la suite de nombreux Prix. Sokourov est employé par le studio de cinéma Lenfilm en 1980. Au même moment, il commence à travailler au studio de films documentaires de Leningrad où il réalise ses documentaires. Très souvent Alexandre Sokurov est aussi scénariste et chef opérateur des projets qu’il réalise. Alexandre Sokourov a reçu de nombreux prix russes et internationaux : le prix FIPRESCI, le prix Tarkovski, le prix de l’État russe (1997et 2001), Le Prix de la liberté fondé par Andrzej Wadja, le Prix du Vatican « Troisième Millenium » (1998). L’académie européenne du film l’a nommé comme l’un des cent réalisateurs les plus importants du monde.

Long-métrages
1978-1987 La Voix Solitaire De L’homme /1980 Le Dégradé  / 1983 -1987 Une Indifférence Douloureuse  / 1986 Empire  / 1988 Le Jour De L’éclipse  / 1989 Sauve Et Protège - Madame Bovary  / 1990 Le Deuxième Cercle  / 1992 La Pierre  / 1993 Pages Cachées  / 1996 Mère Et Fils  / 1999 Moloch  / 2000 Taureau  /2002 L’arche Russe /2003 Père, Fils  /2004 Le Soleil  / 2007 Alexandra / 2011 Faust / 2015 Francofonia


Documentaires
1978-1988 Elégie Paysanne : Maria / 1979-1989 Sonata for Hitler  / 1981 Sonate Pour Alto. Dimitri Chostakovitch  / 1982-1987 Et Rien De Plus  / 1984-1987 Sacrifice Du Soir / 1985-1987 Patience Travail  / 1986 Elégie / 1986-1988 Elégie De Moscou / 1989 Elégie Soviétique  / 1990 Elégie De Petersbourg / 1990 Aux Evènements Du Transcaucase / 1990 Une Simple Elégie / 1990 A Retrospection Of Leningrad / 1991 Un Exemple D’intonation  / 1992 Elegy From Russia  / 1995 Le Rêve D’un Soldat / 1995 Spiritual Voices / 1996 Elégie Orientale (Vostochnaya Elegiya) / 1996 Hubert Robert, Une Vie Heureuse (Rober Schastlivaya Zhizn) / 1997 Une Vie Modeste ) / 1997 Journal Pétersbourgeois: L'inauguration D'un Monument A Dostoïevski / 1997 Journal Pétersbourgeois: L 'Appartement De Kozintsev /  1998 Confession  / 1998 Dialogues Avec Soljenitsyne  / 1999 Dolce / 2001 Elegy Of A Voyage / 2005 Journal Pétersbourgeois - Mozart Requiem / 2006 Elegy Of Life  / 2009 Reading ‘’ Book Of Blockade’’ / 2009 Intonation 

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Prix de la Critique internationale – Sélection Officielle, Cannes 2003

Père, fils

Alexandre Sokourov
Distribution :: 
Date de sortie :: 
21/01/2004
Russie – 2003 – 1h24 – 35 mm – couleur – 1,66 – Dolby SRD

Depuis toujours, le père et le fils vivent ensemble dans un appartement sous les toits. Dans un monde à part, ils partagent des souvenirs et des rituels quotidiens.
Parfois, on dirait des frères. Jamais amour entre père et fils n’aura été aussi puissant.


Toile de maître par Gérard LefortCe n’est pas parce que Père, fils débute par une pietà qu’il faut en déduire qu’il s’agit d’un film chrétien et, partant, peu désirable. Ce qui reviendrait à disqualifier les trois quarts de l’histoire de l’art et notamment de la peinture. Ce film est une œuvre d’art et sa façon plus proche du tableau (Le Caravage) que du cinéma. À l’origine du film, un jeune homme crie. Ce cri, à l’image, est comme celui de Munch. Tableau vivant, dont l’ondulation, émouvante autant que mouvante, fait l’effet d’une déferlante qui nous emporte et, à sa façon, nous rince. «À l’eau vive, murmure tes soucis», suggère un père à un fils.


Étreintes. Bon conseil. Pour se laver le psychisme de toute interprétation dépressive ou paresseuse. Certes, les étreintes entre un jeune père magnifique (Andrei Shetinin) et son jeune fils splendide (Alexei Nejmushev), caressantes ou bagarreuses, exténuantes de chasteté, sont toujours au bord de devenir sexuelles. Mais une fois qu’on a dit ça, on n’est guère avancé, on a même reculé. Reculé pour sauter que même si ces deux icônes de beauté idéalisent le père qu’on n’a pas et le fils qu’on n’aura jamais, Sokourov les figurent comme des enfants sauvages ou, ce qui revient au même dans une mêlée où le fils devient souvent le père de son père, comme des jeunes fauves en leur antre.Quelques pièces mansardées dont les toits avoisinants sont la terrasse propice à tout : prendre l’air, jouer au foot, se faire des muscles, câliner un jeune voisin et son chaton roux, flirter avec le vertige, écouter les chutes de neige, contempler l’horizon, imaginer l’océan. Quand ils descendent de leur ciel sur la terre, ces anges déçus sont aidés par le paysage, tout en déformations physiques synchrones avec leur distorsion mentale. On dirait Lisbonne (le tramway, n’est-ce pas?) mais aussi bien Constantinople avec vue sur l’Atlantique. Quant au pittoresque russe… La guerre, dont l’un revient ou l’autre pourrait partir (ils sont soldats), n’est pas tant une allusion à celle perdue d’Afghanistan qu’une parabole de la perte en soi.
Païen. L’amour incarné pour une jolie fille (Marina Zasukhina) est aussi de cette espèce féerique: sensuel plus que charnel, notamment lors d’une entrevue par une fenêtre entrouverte, qui fait nettement plus bander du cerveau que d’ailleurs. De même pour une revisitation de Roméo et Juliette, lorsque la belle à son balcon jette à son beau un collier dont il se caresse le cou. Même Œdipe en rebat, bien mité, puisqu’il ne s’agit pas ici de s’entre-tuer mais de donner des raisons de vivre.
Par-delà sa mythologie païenne (le père a la grâce d’un dieu barbare, le fils est prodigue mais sans retour), Père, fils est un conte de faits. Qui produit cet effet : on en ressort avec le sentiment secouant d’avoir assisté à un accident. Pas du tout soulagé d’en avoir réchappé, c’est-à-dire minable, mais augmenté, c’est-à-dire vivant. Deviens ton propre père, autant dire célibataire. Un sacré programme !
Libération,  samedi 24 mai 2003

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Alexandre Sokourov, la force du condamné par Olivier Joyard
Oeuvres de lenteur et de nuit, les films d'Alexandre Sokourov nous arrivent dans une étrange frénésie, sans rapport avec leur maturation difficile, éprouvante, leur fragilité extrême. Avant cela, ils furent d'abord invisibles. Après des études au V.G.I.K., l'école de cinéma moscovite, vers la fin des années 7O, Sokourov s'est adressé pendant des années à un public imaginaire. Tel un artiste de contrebande, encouragé par l'amitié et le soutien de Tarkovski, qui voyait en lui l'un des "rares génies du cinéma".De quoi le maître parlait-il ? De La Voix solitaire de l'homme(1978-87), peut-être, dédié à sa mémoire. De Maria (1975-1988), ou de L'Offrande du soir (1984), documentaires d'un nouveau genre et fictions hantées par une menace irrémédiable. Car Sokourov est l'homme d'une seule et grande idée. Comme un leitmotiv glacant, il y a la mort qui rôde, la perte à venir d'une présence magnifiée, même frêle et maladive. La pourriture du corps qui rejoint celle de l'âme. Cinéma sensuel et hypnotique, suspendu à un gouffre, tourné vers sa limite, vers l'instant crucial où tout disparaît, tout s'épuise. Comme rarement dans l'histoire du cinéma, la fabrication et l'expérience du film ressemblent ici à un acte préparatoire : un travail de deuil qui viendrait avant l'heure dite. Sokourov a la force d'un condamné lucide, conscient du déroulement tragique du temps, chantre d'une tristesse nécessaire qui autorise tous les lyrismes et toutes les flamboyances.

Au coeur d'une partie de son oeuvre, la forme évasive et libre de l'élégie, qui donne leurs titres à quelques films déchirants - notamment Elégie moscovite (1987) et Elégie russe (1992) - et cadre le désir du cinéaste d'évoquer, avec précision et patience, des trajectoires infimes. Sokourov filme rarement des groupes. Les couples, chez lui, ne vivent que dans l'attente d'une inévitable séparation - celui de Mère et fils (1997) par exemple. Ne restent que des êtres solitaires accablés par la perte - la mort d'un proche, d'un amour-, ou confrontés à l'horreur - le crime et la guerre -; lancés dans l'immensité d'un paysage, d'une ville, de l'Histoire qui les dépasse et dont ils portent seuls la marque. Leur errance est tragique, leurs voyages sans destination, mais leur enfermement n'a rien d'un amour dépité pour le vide. Le dénuement, la pauvreté dans lesquels ils existent sont toujours à la hauteur de l'intensité de leurs expériences sensorielles. Sokourov leur donne, c'est son unique offrande, un cadre,une place entre la nature et l'art qu'ils occupent en aventuriers humbles et fatigués.

Au-delà de la séparation insaisissable entre documentaire et fiction, il y a chez Sokourov deux tendances qui s'entrechoquent. L'une attachée à une forme de récit - Le Jour de l'éclipse (1988), Sauve et protège (1989) inspiré de Madame Bovary de Flaubert, Pages cachées(1993), d'après Crime et châtiment de Dostoïevski -, l'autre, plus proche du cinéma expérimental, marquée par d'incessantes recherches plastiques et parfois, un étonnant travail de montage - La Voix solitaire...notamment, Mère et fils, fils,et la plupart des élégies. Mais une telle séparation importe peu. D'abord parce que le cinéaste travaille toujours son sujet de prédilection - l'art comme instrument mélancolique -, ensuite parce qu'il est un homme de paradoxe, d'affrontements subtils, de glissements improbables entres les formes, les époques, les univers, qui rendent caduques tout discours définitif.

Il parle du cinéma comme d'un art mineur, retardé, de notre siècle comme d'un temps honteux, lâche et superflu. Sokourov regarde fermement ailleurs. Vers le passé, vers l'art et la littérature du XIXème siècle qu'il vénère, des grands auteurs russes au romantisme allemand, accompagnateurs tenaces de son parcours intime. Et le plus beau paradoxe, puisque c'est de cela dont il s'agit, est que cette attitude réactionnaire en fait un cinéaste exactement moderne, furieusement contemporain dans sa manière de faire naître son oeuvre à la lumière d'autres arts et d'autres temps. Le cinéma n'a rien d'un instrument autonome, soit. Mais nourrir un film actuel de la noirceur brutale de Malher, des inspirations ténébreuses de Friedrich ou de Hubert Robert ouvre un champ de liberté immense dont Sokourov est le plus grand ordonnateur.

Reste enfin le fantôme ultime, le spectre des spectres qui traverse l'ensemble de cette oeuvre, lui donne un souffle épique et une grandiloquence - même dans le plus petit des objets - qui achève d'en démontrer la splendeur. C'est l'amour de "l'âme russe" qui n'est pas la glorification nationaliste d'un mode de vie, mais la célébration de ce que Sokourov appelle "le pays de l'inspiration et de l'embellissement". C'est la force du souvenir, de la douleur imprimée au destin malheureux d'un peuple, au parcours chaotique d'une pensée. Voici un homme au chevet d'un grand malade dont on voit à chaque instant la trace, dans chaque personnage, derrière chaque colline, chaque ombre du ciel. Voici un cinéma unique et ambitieux, qui a la beauté poignante et cruelle d'une immense complainte.
Source : Alexandre Sokourov, Alexeï Guerman, Darejan Omirbaev et la Nouvelle Vague Kazakh Supplément Cahiers du Cinéma - Festival d'Automne à Paris
Paris, 1998, p. 4 © Cahiers du Cinéma - Festival d'Automne à Paris