Post Tenebras Lux

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Avec Adolfo Jimenez, Natalia Acevedo, Willebaldo Torres, Eleazar Reygadas et Rut Reygadas

Réalisation et Scénario Carlos REYGADAS
Directeur de la photographie Alexis ZABÉ
Montage Natalia LOPEZ
Son Gilles LAURENT, Sergio DIAZ, Jaime BAKSHT, Raúl LOCATELLI
Produit par Carlos REYGADAS, Jaime ROMANDÍA
Production MANTARRAYA PRODUCCIONES, NODREAM CINEMA
Coproduction LE PACTE, ARTE FRANCE CINÉMA, FOPROCINE, IMCINE, FILM UND MEDIEN STIFTUNG NRW, THE MATCH FACTORY, HET NEDERLANDS FONDS VOOR DE FILM, TOPKAPI FILMS, TICOMÁN, 
Avec la participation FONDS SUD CINÉMA, CNC, MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, INSTITUT FRANÇAIS

 

Carlos Reygadas

Carlos Reygadas découvre le cinéma à l'âge de seize ans avec les films d'Andrei Tarkovski.
Il met un temps sa passion de côté pour se consacrer à des études de droit. Il intégre une Université au Mexique avant de se spécialiser dans les conflits armés à Londres. Il travaille ensuite pour l'Organisation des Nations Unies avant de décider de changer de vie en 1997.
Il se rend alors en Belgique pour passer le concours d'entrée de l'Insas où il présente un premier court métrage. Il échoue à l'examen d'entrée.
Carlos Reygadas tourne ensuite trois courts métrages avant de commencer à écrire Japon en 1999. Le film est tourné durant l'été 2001 avant d'être présenté aux Festival de Rotterdam et de Cannes où il reçoit une mention spéciale pour la Caméra d'or. Son retour sur la Croisette se fait en 2005 où il présente en compétition officielle son nouveau long-métrage, Batalla en el cielo, centré sur l'enlèvement d'un enfant. En 2007, son film Lumière silencieuse reçoit le prix du Jury à Cannes. Son film suivant Post Tenebras Lux reçoit le Prix de la mise en scène.
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Prix de la mise en scène, festival de Cannes 2012

Post Tenebras Lux

Carlos Reygadas
Distribution :: 
Date de sortie :: 
08/05/2013
France/Mexique/Allemagne/Pays-Bas - 2012 - 1h54 - 5 .1 - 1.33

Au Mexique, Juan et sa jeune famille ont quitté la ville pour s'installer à la campagne. Là, ils profitent et souffrent d'un monde qui voit la vie différemment. Juan se demande si ces mondes sont complémentaires, ou bien s'ils s'affrontent inconsciemment pour s'éliminer entre eux.

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Rencontre(s) avec Carlos Reygadas

Entretien avec Carlos Reygadas

Différentes perceptions de l'existence
Le film n’est pas aussi abstrait et chaotique qu’il en a l’air. Il ne relève pas du post-modernisme. Simplement, une grande partie se passe dans un présent conscient. Habituellement, on aborde les films par la narration mais POST TENEBRAS LUX rend compte des différentes perceptions de l’existence. On y trouve donc le présent, l’inconscient, les rêves, le souvenir, les images du futur et la conscience de ce qui nous entoure, comme ces gens qui jouent peut-être au rugby en Angleterre, au moment où nous parlons. Les scènes qui se déroulent sur la plage ou le soir de Noël sont des images du futur. Mais Juan, mon personnage principal, n’est ni le diable ni le chasseur sur la barque. Einstein dit que nous faisons partie de la globalité de l’univers où le présent, le passé et le futur ne sont qu’une perception. Le match de rugby, dans le film, s’inscrit dans la perception de cette réalité continue. Bien qu’absents physiquement, nous savons que cette réalité existe.

La collision des deux mondes
Le film, comme la réalité, peut être lu, selon différents niveaux. Ces diverses perceptions de la réalité sont le thème du film. Mais sur le strict plan narratif, POST TENEBRAS LUX raconte l’histoire d’une famille qui a peur. Un jour, un cambriolage a lieu, le père est tué. Il y a un conflit social au coeur du film. Le Mexique est un pays métissé, mais sur le plan de la cosmologie et de la perception du monde, ce métissage n’existe pas vraiment. La famille de Juan appartient clairement à la partie occidentale du Mexique, contrairement aux autres personnages. Dans le film, on voit cette tension, cette collision entre deux mondes. Ce n’est pas un film de classes, comme les Européens le pensent, mais un film où s’étirent et s’opposent deux conceptions du monde. Juan incarne l’Occident. Il s’adresse toujours aimablement à son entourage, essaie d’être proche de lui mais il a toujours cette supériorité. Il a peur tout le temps et est en proie à une culpabilité ontologique qui n’a rien à voir avec une culpabilité de classe. Je ne veux pas faire l’apologie de la culture traditionnelle du Mexique, je la sais dévastée. C’est pour cela que dans mon film, on voit des hommes qui coupent des arbres, qui sont capables de voler la maison de quelqu’un, en prétendant que c’est un ami. Le film comporte tous ces aspects sociologiques. Il parle aussi de la perte de l’innocence. Seuls les enfants, les plantes et les animaux sont tranquilles dans le film.

Post Tenebras Lux
J’ai choisi ce titre, en accord avec la vision de Juan. Il possède tout, maison, argent, santé, une femme et des enfants qui l’aiment mais il est insatisfait. Bien que vivant dans la plénitude, il évolue dans les ténèbres. Cependant, sur son lit de mort, un rayon de lumière vient le frapper et il perçoit différemment les choses. Le titre vient de là. Avant d’écrire mon film, j’ai lu Guerre et Paix de Tolstoï et l’histoire de Juan pourrait être celle du Prince Bolkonsky, lui-même insatisfait de son existence et dont la vision sur le monde change, au moment de sa mort. Pour les Lumières,
l’idée de Post Tenebras Lux est tout l’inverse. Avant, nous évoluions dans les ténèbres mais avec la raison et la liberté, nous sommes dans la lumière. Le parti pris de mon film est inverse : la raison nous plonge dans les ténèbres, la solitude et l’aveuglement. C’est quand Juan se connecte avec son enfance, ses sensations, ses souvenirs qu’il se rapproche de la lumière dont il a besoin. D’un point de vue plus politique, le film parle des ténèbres dans lequel vit le Mexique actuellement, de sa culture originelle pervertie. La violence dont on parle beaucoup à propos de ce pays est liée à une crise spirituelle. Au Mexique, on est dans l’attente de cette lumière-là. Après, c’est à chacun de nous de définir ce qu’est la lumière. Pour mon personnage, il s’agit de se connecter à ses sensations, avant la séparation d’avec le monde.

Une pluie de sang
L’auto-décapitation, qui intervient à la fin du film, est la conséquence du désespoir. Cet homme est désespéré car il a perdu sa famille, a trahi son ami Juan et a tué. Il se rend compte qu’il n’a fait que le mal. Même aux arbres qui tombent à ce moment-là. Comme Attila, il laisse une terre dévastée derrière lui. Plus globalement, on peut y voir le ravage de la culture primitive du Mexique. Cette image m’est venue car je suis Mexicain et que je vois beaucoup de têtes décapitées dans les journaux. Cela fait partie en permanence de notre imaginaire. La pluie de sang, consécutive à cette tête arrachée, correspond à ce que j’éprouve vis-à-vis de mon pays. Je sens que j’habite un pays où il pleut du sang tout le temps.

Le mal
Je n’ai pas voulu parler de la propagation du mal dans le monde. Je ne crois pas du tout au mal, dans son acception religieuse, mais aux actes qui sont soit destructeurs, soit créatifs. Donc le Diable, dans mon film, n’est pas du tout une représentation du mal. Il entre dans la maison, explore les pièces avec curiosité, arrive à la chambre de l’enfant et au lieu de lui faire du mal, les deux s’observent. L’enfant a six ans, la culture commence à être importante pour lui. Il y a Dieu, la transcendance, mais l’enfant voit le Diable et n’en a pas peur car il ignore ce qu’est le mal à son âge. Alors le Diable rentre chez les parents avec sa boîte à outils car il peut travailler avec les adultes, dont il est une construction manichéenne.

Ceci n'est pas un autoportrait 
C’était plus simple de filmer mes enfants, dans ma propre maison pour représenter cette famille. L’intimité, pour moi, ne réside pas dans la chambre à coucher mais dans la vision que l’on a du monde. Elle se loge dans nos conflits intérieurs et dans cet endroit privé et beaucoup plus sacré que ne l’est la nudité par exemple. Aussi, ça ne me fait pas peur de montrer ma maison, mes enfants, les gens que je connais, ce qui fait dire à certains que c’est mon film le plus personnel. C’est faux. LUMIÈRE SILENCIEUSE faisait appel à une langue, une religion que je ne connaissais pas et pourtant, il m’est plus personnel. Les conflits du personnage principal, ses aspirations et sa confusion me sont proches. Juan n’est pas mon alter ego dans POST TENEBRAS LUX. Ce qu’il voit ou fait, en revanche, correspond à ce que je vis. C’est le seul aspect autobiographique du film.

Le mystère
Mon film n’est pas religieux mais est tendu par un mystère que je ressens. Plusieurs éléments me sont apparus après l’avoir réalisé. Je vois un film comme un chariot, tiré par des chevaux qui seraient l’intuition. Le chariot, c’est la raison. C’est l’intuition qui domine et qui dirige la raison. J’ai envie de pouvoir ressentir le monde autant que possible de cette façon-là, sans le conceptualiser. Je me souviens qu’enfant, chez mes grands-parents, je me mettais sous le piano et mon frère frappait les touches. Toute la pièce vibrait et j’entendais le bois presque respirer. C’était de la sensation pure. C’est ce qu’évoque Juan sur son lit de mort.

La sexualité
Quand ils se rendent dans un sauna libertin, mes personnages veulent peut-être vivre plus intensément, expérimenter autre chose. Ils ne sont pas forcément insatisfaits. Beaucoup de personnes me demandent pourquoi la sexualité tient une place aussi grande dans mes films. Elle n’est pas plus importante qu’elle ne l’est dans ma vie. Je ne cherche pas à représenter le sexe mais à le montrer tel qu’il est, dans la vraie vie.

Une vision du monde
Ce format un peu carré, avec ses coins flous se rapprochent le plus de notre vraie vision qui est circulaire. J’ai cherché à reproduire cette vision dans mon film pour qu’elle soit cognitive. En fixant mal un objectif sur la caméra, on a vu cette possibilité d’image dédoublée, comme un reflet. J’ai trouvé que c’était magnifique, bien qu’au départ il s’agissait d’un accident. J’ai suivi mon intuition pour essayer d’être le plus proche possible de la perception. Le plus puissant dans l’art, c’est de pouvoir regarder la vie à travers les yeux de quelqu’un d’autre. Quand on voit les films de Tarkovski, on ressent le monde comme il le percevait, ce qui est impressionnant. C’est ce que j’ai voulu faire dans ce film. C’est comme si vous connectiez des câbles à mon cerveau pendant mon sommeil et des rêves en sortent. Mais ces rêves ne sont pas dépourvus de sens et génèrent tout un faisceau d’interprétations.