Pour un seul de mes deux yeux

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Réalisation, montage : Avi Mograbi
Image : Avi Mograbi, Philippe Bellaïche
Montage son : Dominique Vieillard
Production : Avi Mograbi, Les films d’Ici
 

Avi Mograbi

1989 Deportation [12’]
1994 The reconstruction [l’affaire criminelle danny katz]  [50’], vidéo, [doc]
1997 Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon  [61’], vidéo, docufiction
1999 Relief [5’] [installation vidéo]
Happy Birthday Mr. Mograbi [77’] [16 mm], docufiction
2000 At the back  [32’], installation vidéo
Will you please stop bothering me and my family [7’], installation vidéo
2002 Wait, it’s the soldiers, I have to hang up now  [13’], vidéo
Août, avant l'explosion [72’]
2004 Detail [8’] vidéo, [doc]
Detail 2&3 [8’] vidéo, [doc]
Detail 4 [8’] vidéo, [doc]
2005 Pour un seul de mes deux yeux
2006 Mrs Goldstein (9 minutes, vidéo, fiction)
2008
Z32
2013 Dans un jardin je suis entré
2016 Entre les frontières

 

Pour un seul de mes deux yeux

Avi Mograbi
Distribution :: 
Date de sortie :: 
30/11/2005
100mn • 2005 • 35 mm • 1.85 • son DTS • Visa 110.061

Les mythes de Samson et de Massada enseignent aux jeunes générations israéliennes que la mort est préférable à la soumission. Aujourd’hui, alors que la seconde Intifada bat son plein, les Palestiniens subissent quotidiennement les humiliations de l’armée israélienne : les paysans ne peuvent librement labourer leurs champs, les enfants sont bloqués des heures au checkpoint au retour de l’école, une vieille femme ne peut pas se rendre chez sa fille… Exténuée,cette population, comme hier les Juifs face aux Romains ou Samson face aux Philistins, crie sa colère et son désespoir. Avi Mograbi,cinéaste israélien,croit en la force du dialogue, avec les Palestiniens assiégés et avec l’armée israélienne omniprésente.

ENTRETIEN AVEC AVI MOGRABI

Comment est né le film ?
Un projet naît d'une idée, mais aboutit parfois au final à un résultat totalement différent. C'est ce qui s'est produit pour mon film sur Ariel Sharon “Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Arik Sharon” :j'avais l'intention de réaliser un pamphlet politique pour montrer à quel point Sharon était un monstre, et je me suis retrouvé à l'arrivée avec une sorte d'autoportrait ! S'agissant de “Pour un seul de mes deux yeux”,le projet est né, en quelque sorte,bien avant que je n'envisage d'en faire un film, car les conversations téléphoniques avec mon ami palestinien qui le ponctuent ont été enregistrées en avril et mai 2002 : à l'époque, je ne savais pas que j'allais en faire un film, même si ces conversations ont fini par en devenir le cœur même. Ce n'est que des mois après, alors que je travaillais sur le projet, que j'ai compris leur importance. Mais le film est aussi né de mon intention d'envisager le mythe de Massada* sous un jour nouveau, d'autant plus qu'il renvoie à l'actualité la plus immédiate. Il faut bien voir qu'on nous a toujours appris, à nous Israéliens, à considérer les zélotes comme des héros et des combattants de la liberté et à les prendre pour modèles :il fallait qu'on comprenne que la liberté avait plus de valeur que la vie et qu'il valait encore mieux mourir que de tomber aux mains de ses ennemis. Mais c'est l'historien Flavius Josèphe qui, dans son livre “La Guerre des Juifs”, en a révélé une toute autre version : les zélotes de Massada y sont décrits comme des assassins,des voleurs, des bandits et des nationalistes extrémistes - et certainement pas comme des gens dignes de notre admiration. C'est alors que je me suis dit qu'il était important de raconter l'histoire de Massada dans une perspective nouvelle. D'ailleurs,le fait même que les zélotes se soient suicidés renvoie également aux auteurs d’attentats suicide palestiniens d'aujourd'hui.

Voulez-vous dire par là que la manière d'enseigner le mythe de Massada aux jeunes Israéliens s'apparente à de la manipulation ?
En fait,je ne suis pas certain que les enseignants connaissent eux-mêmes la véritable histoire de Massada. La plupart du temps, les enseignants font allusion à un ouvrage qu'ils n'ont jamais lu. Il en va de même avec le livre de Flavius Josèphe : c'est donc bien plus le système qui s'avère manipulateur que les enseignants qui n'en savent pas plus que nous. Cette manipulation est née au début des années 1940, lorsque Rommel et ses troupes s'enfonçaient en Afrique du Nord : la communauté juive de Palestine était désespérée et craignait de subir le même sort que les Juifs d'Europe, lorsque les Allemands arriveraient au Moyen-Orient. Pour se redonner le moral, ils commencèrent à raconter et à réécrire l'histoire de Massada pour leur génération et les générations futures. Dans les années qui suivirent la création d'Israël, les dirigeants juifs comme Ben Gourion s'opposèrent à l'usage de cette dichotomie entre mort et liberté.Mais ils ont fini par l'accepter et en ont fait, par la suite, un mythe fondateur de notre histoire contemporaine au Moyen-Orient.

Dans la séquence où les étudiants anglais sont initiés au mythe de Massada, on a le sentiment d'assister à une sorte de lavage de cerveau…
Mais c'est exactement de cela qu'il s'agit ! Quand ces adolescents viennent en Israël,on les emmène visiter plusieurs lieux emblématiques de l'histoire sioniste : lorsque le guide leur demande de fermer les yeux, d'écouter et de raconter ce qu'ils ont entendu, il les conditionne pour qu'ils disent ce qu'il a envie d'entendre. C'est une forme douce et civilisée de lavage de cerveau !

Et le mythe de Samson ?
Dans la tradition hébraïque, nous ne parlons pas tant de Samson et Dalila que de “Samson le héros”. Ce n'est pas un nom biblique mais on nous a appris, depuis que nous sommes enfants, à croire que c'était un héros parce que, poussé par le désespoir,il décida de se suicider et de provoquer ainsi la mort de ses ennemis. Mais personne n'a remarqué que c'est exactement ce que font les auteurs d’attentats suicides aujourd'hui ! Si Samson est un héros, comment se fait-il que ces derniers soient considérés comme des criminels de guerre ? L'idée d'utiliser le mythe de Samson m'est venue lors d'une conversation avec une amie,au plus fort de la vague d'attentats de 2002 : elle me parlait de la “culture de la mort propre à l'Islam” et je lui faisais remarquer qu'on nous a inculqué la même culture et j'ai alors évoqué l'histoire de Samson ! Du point de vue des valeurs morales, Samson
est aussi un criminel. Je me suis alors dit que Samson avait été le tout premier kamikaze de l'histoire ! J'ai pensé que je pouvais relier l'histoire de Samson à celle de Massada et rapprocher ces deux mythes de la situation actuelle, en Israël et dans les territoires occupés.

Le film est-il un tant soit peu scénarisé ?
Contrairement à mes trois précédents films, celui-ci est très peu scénarisé. Je ne savais jamais ce qui allait se passer au moment où je tournais : pour la scène de méditation du prologue,par exemple,tout ce que je savais c'est qu'il s'agissait d'un groupe d'étudiants britanniques à qui un guide allait parler de l'histoire de Massada. Mais je n'avais pas la moindre idée que cela se transformerait en scène de méditation collective et je ne maîtrisais nullement la situation ! C'est la même chose s'agissant des discussions téléphoniques avec mon ami palestinien : il s'agit d'authentiques conversations que j'ai montées.Je me suis borné à embaucher un acteur pour doubler la voix de mon ami afin de ne pas le mettre en danger… Il tient des propos assez durs et il est déjà arrivé qu'on retire leur laissez-passer à des gens ou même qu'on les envoie en prison pour des propos ou des actes moins radicaux.

Vos documentaires tiennent-ils du journal intime ?
Pas vraiment. Dans mes trois précédents films, le personnage que j'incarne n'est pas vraiment moi : il s'agit plutôt d'une version fictive de moi-même. Dans “Pour un seul de mes deux yeux”, en revanche, je crois bien que mon personnage n'a jamais été aussi proche de moi.

Quelle est votre démarche lorsque vous filmez la souffrance de ces gens,à l'image de ces Palestiniens bloqués au checkpoint ? Y a-t-il un temps de préparation qui précède le tournage ?
Il n'y a aucun temps de préparation car je ne veux en aucun cas manipuler les images que je tourne. J'ai passé environ cent jours à sillonner les territoires occupés, sans jamais savoir ce qui allait se passer : ce qui se produisait tel jour à tel checkpoint ne se reproduirait pas forcément le len 6 7 demain. C'est justement cette dimension arbitraire propre aux checkpoints qui est terrible :il n'y a pas de règles,pas de lois, tout dépend du bon vouloir des soldats, et on ne peut jamais prévoir ce qui va se passer… J'ai tourné plus de deux cent cinquante heures de rushes.

Vous fixez-vous un “code de conduite”quand vous filmez ces gens ?
Lorsqu'on filme quelqu'un dans une situation aussi douloureuse, on se demande inévitablement si on a le droit de le faire.Il s'agit de savoir ce qui est le plus acceptable : montrer l'humiliation que subissent ces gens ou ne pas la montrer. Faut-il que je la filme ou que je la cache ? Les Palestiniens des territoires occupés comprennent à quel point la présence des médias est importante. Ils s'opposent rarement à ce qu'on les filme.Dans la séquence où le type monte sur une pierre, il m'a même encouragé à le filmer, en espérant que le film sera diffusé partout pour témoigner de son sort.

Comment s'est passée la scène où le paysan est empêché de labourer son champ ?
C'est dans ces situations que les militants de gauche israéliens se rendent sur place pour rendre la vie plus facile aux Palestiniens : si les militants n'étaient pas là, l'armée et les colons pourraient les chasser plus facilement encore. J'ai moi-même été militant au sein de ce groupe : on s'y rendait tous les week-ends et on aidait les paysans en étant présents, tout simplement, lorsqu'ils labouraient leurs champs ou qu'ils récoltaient les olives.

On a parfois le sentiment que les gens oublient la présence de la caméra, comme si elle était invisible…
C'est parce qu'ils ont une grande habitude de voir des militants qui viennent avec leur caméra. En plus, quand je me rendais dans les territoires occupés, je tournais avec une petite caméra numérique et je constituais l'équipe de tournage à moi tout seul ! C'est une toute petite caméra et du coup je n'ai pas l'air de faire partie d'une équipe professionnelle. On me prenait sans doute pour un militant parmi d'autres - ce que je suis de toute façon ! J'étais à la fois militant et réalisateur : les caméras deviennent progressivement invisibles, contrairement aux soldats,qui sont très sensibles à la présence des caméras.

Comment s'est déroulé le montage ?
C'est très simple car les scènes les plus importantes se repèrent facilement. J'obtiens donc un premier montage très rapidement. A partir de là, je me contente de resserrer cette version intermédiaire à l'essentiel. La première mouture faisait un peu plus de deux heures trente. Petit à petit, j'ai décidé de supprimer certaines scènes et non pas de modifier les scènes déjà montées.Au final, ces scènes-là ont très peu changé par rapport au premier montage.

Connaissant votre travail, comment expliquer que les soldats se laissent filmer ? Ils n'ont pas vu vos films ?
Les soldats ne me connaissent pas :aucun d'entre eux n'a plus de 21 ans dans le film,et la grande majorité n'a vu aucun de mes films et ne me reconnaît pas. Vous savez, Israël est un pays paradoxal : c'est un état qui pratique l'apartheid d'un côté, et une formidable démocratie pour les Juifs, de l'autre. Mon identité israélienne et juive m'assure pas mal de liberté,et quand je me rends dans les territoires occupés, ma présence sur place permet aux Palestiniens d'échapper à un certain nombre d'exactions de la part de l'armée. La plupart du temps,les soldats n'osent pas me toucher,même s'il est arrivé qu'ils essaient de m'arracher ma caméra. D'ailleurs,les soldats dans les territoires occupés n'ont aucun droit sur les civils israéliens : ils ne peuvent pas m'arrêter si j'enfreins la loi. Il faudrait qu'ils fassent appel à la police pour m'arrêter, ce qu'ils ne font presque jamais…

Comment expliquer que des institutions israéliennes aient participé au financement du film ?
Les fondations cinématographiques en Israël tirent leurs ressources de l'Etat, mais celui-ci ne se mêle pas de leurs choix artistiques. Elles choisissent les films qu'elles désirent soutenir. Cela nous renvoie aux contradictions dans lesquelles nous vivons :Israël est une démocratie et,soit dit en passant, aucun de mes films n'a jamais été censuré. Bien plus,la plupart de mes films ont été financés par des chaînes de télévision israéliennes.

Cela vous agace-t-il qu'on vous compare à Nanni Moretti ou à Michael Moore ?
Je préfère largement qu'on me compare à Nanni Moretti ! Plus sérieusement, j'ai trop souvent été comparé à Michael Moore, et je suis convaincu qu'il s'agit d'une comparaison toute superficielle. D'ailleurs, ce que vit son personnage dans ses films n'a rien à voir avec ce que vit mon propre personnage : dès le départ, on sait que son personnage n'évolue pas, tandis que mon propre personnage ne cesse de changer du début à la fin. Lorsque je tourne un film, je sais vaguement de quoi il parlera mais mon personnage a sa vie propre,doit affronter les problèmes soulevés dans le film et s'y identifier.